Ann., XIV
2. On a retrouvé dans les ruines d’une petite ville d’Asie Mineure un décret du peuple de ce pays en l’honneur d’ambassadeurs étran. gers qui avaient chanté en public en s’accompagnant de la cithare. Ce qu’on louait chez les ambassadeurs ne pouvait pas beaucoup choquer chez le prince (Waddington, Insc. de l'Asie Mineure, n° 81).
trouvé l’occasion de dire tant d’autres choses. Si dans un roman composé pour plaire au prince et « animer ses plaisirs» il n’a fait aucune allusion à sa passion insensée pour le théâtre, c’est qu’il ne l’approuvait pas. Ce silence est sans doute une protestation bien timide, mais il suffit à nous montrer Pétrone sous un meilleur jour. Au milieu de ce concert d’éloges, il y avait peut-être quelque mérite à se taire, et je ne crois pas qu’il soit trop téméraire d’en conclure que, dans ses rapports avec ce terrible maître, si exigeant et si soupçonneux, cet homme d’esprit devait garder quelque dignité, que, tout favori qu’il était du prince, il ne s’est pas résigné à encourager indistinctement tous ses caprices, etqu’enfin il n’a pas attendu de mourir pour se montrer plus ferme et plus fier que tous ceux qui servaient et flattaient avec lui.
De tout ce que nous venons de dire on peut conclure que l’ouvrage de Pétrone n’était pas une satire directe de la cour de Néron ; mais, que l’auteur le veuille ou non, son livre nous donne du prince et de ses amis l’idée la plus défavorable. Quelle triste opinion on prend, en le lisant, de cette société qui lui a servi de modèle et à laquelle il voulait plaire ! Le Satiricon est de telle nature qu’il faut renoncer à y introduire un lecteur qui se respecte. A l’exception des passages que nous avons cités ou résumés, le reste échappe à l’analyse. Comment faire connaître ces scènes où l’on prend plaisir à décrire tout ce qu’on tient d’ordinaire à cacher, où l’immoralité est comme assaisonnée et relevée par l’élégance, où les passions les plus contraires à la nature sont exprimées d’un ton si vit et si naturel ? C’était évidemment un monde différent du nôtre que celui où ces choses pouvaient se dire et s’écouter sans embarras. Je
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ne veux pas prétendre assurément que tout le monde du temps de Néron vécût comme Encolpe et Ascylte : il est probable qu’dors comme aujourd’hui les romanciers s’attachaient plutôt à dépeindre l’exception que la règle ; mais, si les mœurs que décrivait Pétrone n’étaient pas celles de toute la société de son temps, cette société s’amusait de ses récits, et ils permettent au moins de juger combien elle avait la curiosité malsaine et l’imagination dépravée.
Pétrone marque le point culminant de l’immoralité romaine, puisque Tacite nous dit qu’à partir de Vespasien on prit l’habitude de vivre d’une manière plus simple et que les mœurs devinrent plus réglées. Il restait pourtant encore d’honnêtes gens au milieu de cette corruption, et nous ne devons pas oublier, pour être justes, qu’au moment où Pétrone écrivait son roman obscène, Sénèque composait ses beaux ouvrages philosophiques, en sorte que le remède se trouvait à côté du mal. Cette époque, avec son mélange singulier de vertus et de fautes, de grandes théories et de petites passions, de morale délicate et de basses immoralités, nous fait songer malgré nous à la société française du siècle dernier. Alors aussi il arrivait « qu’on voyait le bien et qu’on faisait le mal », et la légèreté des mœurs s’unissait souvent à la sévérité des principes. Que de frivolité et de sérieux tout ensemble ! Quels contrastes dans les propos des gens du monde entre l’élévation des idées et le cynisme des expressions ! Que de faiblesses, que de scandales dans ces réunions où l’on avait toujours à la bouche le nom de la vertu ! Chez ces grands écrivains qui faisaient la leçon à leur siècle, quel désaccord entre la conduite et les doctrines ! Et pourtant cette société qui nous semble quelquefois si futile et si corrompue était peut-être au fond plus morale par le
sentiment qu’elle avait de la justice et du droit que celle qui l’a précédée et qu’on trouve si austère; on peut dire en tout cas qu’elle a mieux fait les affaires de l’humanité. Il en est de même du monde romain au deuxième siècle ; malgré les fautes et les crimes que nous ne voulons pas excuser, et à travers tous ces démentis que la pratique donnait quelquefois aux théories, il s’acheminait vers un état social meilleur. On songe alors à réparer de vieilles injustices que les siècles précédents n’avaient pas aperçues ; on se préoccupe d’adoucir le sort de l’esclave, de relever la situation de la femme, de venir au secours des pauvres, de mieux élever les enfants. Le courant est si fort que les plus mauvais empereurs eux-mêmes n’y peuvent pas résister. Depuis Auguste jusqu’à Constantin, la législation devient tous les jours plus juste et plus humaine. Tibère, Néron, Domitien, font des lois excellentes et qui ont pris place dans les codes des princes chrétiens. Ne faut-il pas que le progrès moral soit une nécessité inévitable quand il s’accomplit par des instruments aussi indignes ? On ne peut porter sur cette époque un jugement équitable qu’à la condition de tenir compte du bien et du mal qui s’y trouvent, et d’écouter ces voix contraires qui nous disent ses vices et ses vertus. C’est le temps de Pétrone et de Sénèque, ne l’oublions pas. Des deux, Sénèque est assurément celui qui a le plus d’importance : c’est à lui qu’appartient l’avenir, et le monde marchera dans les voies qu’il a suivies. Mais Pétrone non plus ne doit pas être négligé ; quand on connaît la situation qu’il occupait auprès de l’empereur, et dans quelles intentions il écrivait, quand on sait que le Satiricon a dû être la lecture favorite du prince et de ses amis, on est disposé à faire plus d’attention à ces récits légers qu’il ren-
l’opposition soos les césars.
ferme; on s’y instruit de ces mille détails curieux que l’histoire ne daigne pas raconter, on s’en sert pour pénétrer dans ces recoins obscurs qu’une époque ne montre pas volontiers à celle qui la suit et qu’on a tant d’intérêt à découvrir quand elle n’est plus ; on en tire enfin le même profit que de ces romans de Diderot et de Crébillon qui achèvent de nous donner une idée de la société du dix-huitième siècle.