CHAPITRE Vi
La littérature de l’empire fut en général favorable aux empereurs. Les poètes surtout, qui n’avaient d’ordinaire d’autre moyen de vivre que les libéralités du prince, ne lui ménageaient pas les flatteries. Dans les éloges qu’ils faisaient de lui, ils ne gardaient aucune mesure. Il ne leur en coûtait pas de lui sacrifier tout le passé et de mettre les héros vénérables de la république aux pieds d’un Néron ou d’un Domitien. Les historiens, comme Velléius Paterculus ou Valère-Maxime, n’étaient guère plus réservés, et Sénèque lui-même, le plus populaire des philosophes de ce temps, s’il attaque quelquefois les Césars, accepte entièrement le césarisme. Cependant il y eut aussi des mécontents dans les lettres : trois écrivains surtout, les plus grands que Rome ait alors produits, Lucain, Tacite et Juvénal, passent avec raison pour avoir été fort hostiles aux empereurs. Il est sûr qu’on prend, dans leurs ouvrages, des impressions défavorables à l’empire ; mais ils ne lui sont pas tous les trois également contraires, et il y a dans leur opposition des différences marquées. Essayons de
l’opposition sous les césars.
savoir, pour chacun d’eux, jusqu’où elle s’étendait, quelle en était l’origine ou le caractère, et ce qu’elle çeut nous apprendre sur les dispositions des contemporains.
Lucain. — Caractère des premiers livres de la Pharsale. — Comment il se brouilla avec Néron. — Caractère des derniers livres.
— La conjuration.
On sait que Lucain n’était pas un républicain de naissance. Au moment où il prit la robe virile, son oncle, Sénèque, qui avait élevé Néron, l’aidait à gouverner l’empire; son père, Annæus Mêla, était « procurateur », c’est-à-dire intendantde l’empereur, et il avait gagné une très grande fortune dans les charges de finance. Lui-même fut reçu de bonne heure dans la familiarité du prince : il achevait son éducation à Athènes quand Néron l’en fit revenir pour le mettre au nombre de ses amis. Peut-être voulait-il en faire un confident ou un correcteur des vers qu’il avait la manie d’écrire1.
Il venait alors de tuer sa mère, et se croyait désormais à l’abri de toute inquiétude; il se livrait sans contrainte à ses caprices : il conduisait des chars dans le cirque, il chantait sur les théâtres, il donnait au peuple des fêtes honteuses où tous les goûts de débauche trouvaient à se satisfaire. Lucain fut sans doute associé à cette vie de plaisirs. Quels spectacles et quels périls
1. Tac., Ann., XIV, 16 : carminum quoque studium affectavit , contracte quibus aliqua pangendi facilitas.
pour un jeune homme de vingt ans, à qui la nature avait donné une imagination fougueuse, un cœur faible et un esprit mal réglé! On a lieu de croire qu’il ne résista guère à ces dangereuses séductions. Quand Néron imagina d’introduire à Rome les jeux grecs ( Neronia ), dans lesquels se livraient des combats de poésie et d’éloquence, Lucain se fit inscrire parmi les concurrents; il parut sur le théâtre de Pompée et disputa le prix avec un poème qui contenait l’éloge du prince1. En récompense, il fut nommé augure et questeur avant l’âge, et l’on nous dit que, dans les jeux qu’il donna en cette qualité, le peuple le salua de ses applaudissements, comme il avait fait autrefois pour Virgile.
C’est à ce moment qu’il commença d’écrire sa Phar sale. Le choix d’un pareil sujet a paru fort surprenant chez un favori du prince, et l’on a cru y surprendre une idée d’opposition. Il nous semble qu’on ne devait alors permettre à personne de toucher à ces souvenirs dangereux, et qu’il fallait être un ennemi de l’empereur pour oser raconter ces débats sanglants d’où sortit l’empire. C’est une erreur ; on en parlait en réalité plus librement que nous ne le pensons. Les rhéteurs tiraient de ces événements des déclamations pour leurs écoliers, les historiens en écrivaient le récit, et, depuis Auguste, les poètes les chantaient dans leurs vers sans qu’on y trouvât à redire. Avec le temps, qui calme tout, ces querelles passionnées s’étaient refroidies. Caligula lui-même avait laissé reparaître l’ouvrage de Crémutius Cordus, jugé si dangereux par Tibère, où il appelait Brutus et
i. Voyez les vies de Lucain recueillies par Reifferseheid (Suetoni reliq., p. 50 et 76), et la dissertation de Gentlle, De Lucani vita et scriptis, Berlin, 1359.
Cassius les derniers Romains. On pouvait donc raconter la querelle de Pompée et de César sans paraître un factieux, et même à la cour du prince ce n’était pas une hardiesse inexcusable d’en faire le sujet d’un poème épique. Ce qui achève de le prouver, c’est que la Pharsale était dédiée à Néron et que le poète voulait qu’elle parût sous ses auspices. Cette épopée, qui devait à la fin devenir la glorification de la république, s’ouvre par un éloge scandaleux de l’empereur. Après avoir amèrement déploré la guerre civile, Lucain se ravise tout à coup et déclare solennellement qu’il faut lui pardonner et même lui rendre grâces, puisqu’elle a préparé l’avènement de Néron. « Tous les crimes, dit-il, tous les désastres nous plaisent, payés de ce prix. » Puis il annonce au prince son apothéose et chante d’avance sa divinité. Il le montre remontant vers les astres quand sa tâche sera finie, aux applaudissements du ciel, joyeux de le recevoir, tandis que les dieux, empressés autour de leur nouveau collègue et luttant de politesse pour le contenter, se dépouillent en sa faveur, et lui permettent de choisir dans l’Olympe la place qui lui convient et les fonctions qu’il préfère1. Ces flatteries ridicules, qu’on a tant reprochées à Lucain, nous prouvent au moins combien il tenait alors à garder les bonnes grâces de son maître. Assurément il n’aurait pas commis l’imprudence de chanter la guerre civile, s’il avait cru qu’on ne pouvait le faire sans blesser le prince ou ses amis* On doit donc penser que, par luimême, ce sujet n’était pas suspect et qu’on pouvait le choisir sans se compromettre.
Il est vrai de dire aussi qu’il était très aisé de se compromettre en le traitant* La matière prêtait aux
i. Phars., I, 23 et 59.
Les écrivains de i/o pposition. 275
malices et aux allusions ; on n’avait presque rien à faire pour tourner ces souvenirs en épigrammes et attaquer le présent sous prétexte de raconter le passé. C’est un plaisir que Lucain ne s’est pas refusé, mais seulement dans la seconde partie de son œuvre. Les trois premiers livres, ceux dont Néron accepta la dédicace, dont il écouta sans doute la lecture, n’ont pas tout à fait le même caractère que le reste, et il est plus que probable qu’ils ne contenaient rien qui fût de nature à déplaire à l’empereur.
Remarquons en effet qu’au début de la Pharsale, quand le poète indique la tendance et l’esprit de son œuvre, il n’a pas dit un mot qui laisse voir en lui un mécontent. Aucun regret n’est donné à la république : il ne reproche pas à César de l’avoir renversée, il ne félicite pas Pompée de l’avoir défendue. Le tableau qu’il nous fait de l’ancien gouvernement, n’est pas d’un homme qui souhaite qu’on le conserve. Il en montre avec force tous les abus, « les lois sans cesse violées, les consuls et les tribuns disputant entre eux d’injustices, les faisceaux conquis à prix d’argent, et la brigue, cette peste publique, renouvelant tous les ans au Champ de Mars l’enchère des dignités vénales1 ». Un peuple qui fait un tel emploi de sa liberté, mérite de la perdre, et il n’est guère possible de désirer qu’il la garde ni d’en vouloir à celui qui la lui ôte. Lucain semble donc s’être désintéressé d’abord de la question politique, et la cause qui met aux prises les combattants lui paraît au fond indifférente. Sans doute, il n’est pas césarien dans ses premiers livres, quoiqu’on l’ait prétendu2, mais il n’est