II
LES ÉCRIVAINS DE L’o P P OSIT I ON. 279
sympathies ; il vient à peine de nous dire « qu’on ne peut savoir quel parti avait pour lui la justice », et il n’hésite pas à se décider ouvertement pour Pompée. Il ne faudrait pas croire que ce brusque revirement qui nous étonne ait surpris ou choqué les contemporains. L’opinion depuis longtemps s’était déclarée : elle était pompéienne et ne cachait pas ses préférences. Les empereurs n’en paraissaient pas mécontents et ne se croyaient pas obligés de proscrire le souvenir de Pompée ou de défendre la gloire de César. Il entrait dans la politique d’Auguste de séparer sa cause de celle de son prédécesseur. César avait détruit la république. Auguste voulait passer pour l’avoir rétablie. Il vantait sans cesse le passé, il tendait la main aux vaincus de Pharsale, et, comme pour leur donner un gage de sa réconciliation avec eux, il les laissait traiter assez légèrement leur vainqueur. Ces vaincus composaient à Rome le grand monde, qui, à la longue, fait l’opinion ; leurs sentiments devinrent bientôt ceux de toute la société intelligente et lettrée. Même dans les cercles officiels on affectait de ne rien dire ou de mal parler de César. Avec le temps il arriva que le grand dictateur ne parut plus être digne de figurer parmi les ancêtres du prince ; son nom ne se retrouve pas dans les inscriptions où Néron étale avec tant de pompe la suite de ses aïeux1. A la cour même des empereurs, la cause pour laquelle il a combattu est condamnée ; c’est celle de Pompée que deux amis de l’empire, Sénèque et Quintilien, appellent sans hésiter la bonne cause2. Lucain pouvait parler comme eux sans
1. Voyez Orelli, 728, 732 et 5407. La liste des aïeux de Néron, dans toutes ces inscriptions officielles, s’arrête toujours à Auguste.
2. Sén., De prov., III, 14 : toto terrarum orbe ( Gato ) pro causa bona tam pertimciter quatn infeliciter militât. Quint., XII, 1, 16 :
280 l’opposition sous les césars.
danger; les dispositions de l’opinion publique étaient telles, que, même dans un poème dédié au successeur de César, il était permis de traiter César sévèrement, et l’on peut affirmer que, malgré la partialité du poète pour Pompée, il n’y a rien dans les trois premiers livres de la Pharsale qui ne soit d’un sujet soumis.
Dans le reste, le ton change, et ce sujet soumis devient un adversaire furieux. C’est que, dans l’intervalle, le poète et l’empereur s’étaient brouillés. La politique fut tout à fait étrangère à leurs querelles, et ce fut la vanité littéraire seule qui les mit aux prises. Quand Lucain eut achevé ses trois premiers livres, il les fit connaître au public, et l’on devine de quelle façon ils furent accueillis. Il avait pris le moyen le plus sûr de charmer ses contemporains : il leur plaisait à la fois par ses qualités et par ses défauts. On n’admirait pas seulement chez lui ces beaux vers, ces sentiments énergiques, cette poésie romaine qui tranchaient avec les fadeurs mythologiques des imitateurs de Properce et d’Ovide, mais aussi ces exagérations de force et ces raffinements d’esprit qu’une école nouvelle avait mis à la mode. Le succès fut si vif qu’il rendit Néron jaloux. On raconte qu’un jour qu’il assistait à l’une de ces lectures triomphantes, il sortit brusquement sans attendre la fin, sous prétexte de prendre l’air1 ; il était sans doute impatienté des applaudissements qu’on prodiguait au jeune poète. Lucain, blessé de cette impertinence, s’en vengea par des railleries. Il osa parodier les vers du prince, il attaqua ses amis, il le poursuivit lui-même de plaisan-
neque spe, neque melu declinatus animus ( Ciceronis ) quominus optimis se partibus, id est reipublicæ, jungeret.
1. Reifferscheid, Suet. reliq., p. 50 : nulla nisi refrigerandi sui causa.
teries falacieuses, qui faisaient peur à ceux qui les écoutaient. Néron, qui le connaissait et savait le meilleur moyen de le punir, ne répondit à ses bons mots qu’en lui défendant de rien lire et de rien publier à l’avenir. On ne pouvait pas inventer de plus cruel sup- * plice pour un homme qui s’était fait une habitude et un besoin de l’admiration publique. Cicéron dit qu’un bon mot qu’on retient brûle la bouche ; la douleur est bien plus vive quand ce sont des vers qu’on empêche de voir le jour. Lucain continua son ouvrage en secret ; à défaut d’autres admirateurs, il s’admirait beaucoup lui-même, mais plus il trouvait ses vers beaux, plus il souffrait d’être seul à les connaître. A la vérité, il annonçait que son œuvre ne périrait pas malgré les efforts qu’on faisait pour la détruire. « Ma Pharsale vivra, disait-il d’un air de triomphe, et l’avenir ne la condamnera pas à l’oubli1.» Mais un jeune homme épris de popularité ne pouvait guère se contenter de cette gloire tardive. 11 ne se consolait pas d’avoir perdu les applaudissements des salles de lecture. Le temps ne faisait qu’aigrir sa vanité blessée ; aussi, à mesure qu’on avance dans son poème, le sent-on devenir de plus en plus amer et insultant. Ce sont à chaque pas des allusions perfides ou des railleries sanglantes contre ce pouvoir odieux. Il se moque de ces semblants d’élection qui paraissaient conserver à Rome une ombre de liberté2 ; il rit des flatteries honteuses dont on accable les princes, oubliant qu’il en avait donné l’exemple3; l’apothéose impériale, dont il s’accommodait si aisément dans les premiers vers de la Pharsale , ne lui semble plus qu’une comédie sacrilège depuis que