‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 158 sur 206 · Oral · texte numérisé non relu

Oral

sage prudent et désabusé, qui est arrivé à cette période de la vie où de tous les biens le repos est celui qu’on préfère. Quand on dit que Tacite était partisan de l’empire, on ne veut pas prétendre que ce fut un de ces défenseurs fougueux et intempérants du césarisme qui traitaient d’ennemis publics tous ceux qui ne partageaient pas leur enthousiasme. Ses dispositions étaient plutôt celles des gens qui, ayant traversé beaucoup d’essais infructueux et de révolutions inutiles, ne croient plus guère aux gouvernements parfaits et sont décidés à se contenter des médiocres. L’étude de l’histoire et l’expérience de la vie l’empêchent d’être confiant et crédule1; il conserve peu d’illusions sur les divers régimes politiques, même sur celui qu’il préfère ; mais enfin il y en a un qu’il met au-dessus des autres, qu’il croit mieux approprié à son temps, auquel il fait profession de se rallier, et c’est le gouvernement des Césars.

Telles sont, au moins en théorie, les opinions de Tacite; il les a nettement exprimées à plusieurs reprises, et nous n’avons pas de raison de croire qu’en les exprimant il n’était pas sincère. Il faut avouer pourtant qu’on trouve aussi chez lui des appréciations et des jugements qui ne semblent pas s’accorder tout à fait avec ces principes, et que ce sujet résigné de l’empire en peut paraître par moments un ennemi déguisé. Ces inconséquences lui viennent de son entourage, dont il a subi les préjugés plus qu’il ne le voulait. On n’est pas seul d’ordinaire à disposer de soi dans la vie, on appartient aussi à son temps, à ses amis, à ses relations. L’esprit le plus ferme, et qui fait le plus d’efforts pour rester lui-même, se laisse

t. De là la grande part qu’il fait au hasard et à la fatalité dans les affaires du monde : quanto plura revolvo, tanto magis ludi bria rerum mortalium observantur (Ann., III, 18).

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entamer par les autres quand il a des rapports fréquents avec eux, et il peut se faire que ce qu’il reçoit d’eux contredise ce qu’il tire de lui. C’est un malheur auquel Tacite n’a pas échappé. Quoique de noblesse récente, il a vécu dans le meilleur monde de Rome. Il a fréquenté ces sociétés railleuses où l’on était en général si disposé à traiter sévèrement le maître, où il ne manquait pas de gens qui semblaient décidés à n’être contents de rien et qui cherchaient partout quelque raison de se plaindre. Assurément Tacite n’approuve pas cette opposition taquine et implacable. Il l’accuse de crédulité ou de mensonge ‘, il la montre se réjouissant des malheurs publics et résignée à risquer la ruine de l’empire pour se délivrer de l’empereur1 2 : et cependant il n’a pas su toujours résister à son influence. Une de ses sources, pour l’histoire des premiers Césars, c’est le témoignage des survivants de cette époque : il a pris soin de les faire parler et nous transmet leurs souvenirs3. Ce que lui racontaient ces vieillards, c’étaient précisément ces anecdotes douteuses, ces soupçons hasardés, ces méchants bruits de toute nature qui circulaient sans cesse dans cette aristocratie mécontente. Tacite les prend rarement à son compte; le plus souvent il les rapporte sans commentaire, laissant au lecteur le soin de se décider ; quelquefois même il ne les reproduit que pour les combattre, mais il les reproduit, et cette multitude d’hypothèses téméraires et d’interprétations malicieuses dont il se fait l’écho finit par donner à ses histoires un air de malveil-

1. Ann., III, 19 : alii quoquo modo audita pro compertis habent a lii vera in contrarium vertunt.

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