‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 162 sur 206 · Ann., XV · texte numérisé non relu

Ann., XV

2. Ann., II, 28 : dum vetera extollimus, præsentium incuriosi. Voyez aussi Ann., III, 55.

3. Anr., VI, 7. Ailleurs, parmi ces délateurs, il nomme un Porcius Cato (Ann., IV, 68)

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férences politiques empêchent de connaître ou de dire la vérité? Yoit-on qu’il se soit mis en peine de l’honneur de ces nobles familles auxquelles on le dit si inféodé? A-t-il au moins cherché à donner à ces grands seigneurs, pendant ces épreuves terribles, une attitude qui leur conservât l’estime publique? Il les représente au contraire humbles et tremblants, luttant de flatteries, résignés à toutes les bassesses pour sauver leurs jours, et l’on peut dire que ce qui ressort le mieux de ses ouvrages, ce qu’il dépeint avec le plus d’énergie, ce qui lui cause le plus de dégoût ou de colère, après la cruauté des Césars, c’est la servilité du sénat.

Il y a donc parfois chez Tacite des tendances contraires et qui se combattent : tantôt il cède aux opinions de ceux qui l’entourent, et tantôt il leur résiste ; mais ces alternatives mêmes font voir qu’il n’avait pas pris d’avance la résolution de tout approuver chez eux, et que ce n’était pas, comme on le prétend, l’homme d’un parti. En réalité il ne leur cède que par surprise, et il leur résiste par raison. Quand on veut le connaître, le juger, il convient de dégager de ces indécisions et de ces contradictions d’un moment sa physionomie véritable, et il ne me semble pas qu’il soit difficile d’y arriver, quand on lit ses ouvrages sans complaisance et sans prévention. L’idée que cette lecture donne de lui n’est pas celle qu’on en a d’ordinaire, et l’on est d’abord frappé des erreurs de tout genre qui se sont répandues on ne sait comment sur son caractère et ses opinions. On le prend pour un républicain convaincu ; il s’est toujours donné pour un partisan résigné de l’empire. Il passe pour un ardent révolutionnaire; nous venons de voir que c’était quelquefois le plus timide des conservateurs. Les gens qui ne l’aiment pas l’appellent un pamphlétaire; jamais

nom ne fut plus mal appliqué. Ses Histoires et ses Annales ne ressemblaient en rien à ces livres éphémères destinés à flatter la passion du moment et à disparaître avec elle; ce n’étaient pas de ces écrits anonymes et désavoués qui se glissent furtivement dans le monde et tirent leur intérêt de leur mystère. Ils se sont produits sans gêne, au grand jour ; attendus avec impatience, publiés avec éclat, ils furent accueillis sans contestation et regardés dès leur apparition comme des chefsd’œuvre1. Loin qu’ils aient nui à sa faveur, on peut être assuré qu’ils l’ont affermie, et que parmi ses lecteurs les plus assidus et ses admirateurs les plus vifs on comp tait l’empereur et son entourage. On se le représente volontiers comme une sorte de conspirateur « qui s’est chargé de la vengeance des peuples 2 », qui vit seul et dans l’ombre, épiant le tyran qu’il doit livrer à la haine de la postérité. C’est une grande erreur ; il a vécu au contraire dans les charges publiques, remplissant les plus hautes fonctions de l’État, et servant fidèlement ses maîtres, même les plus méchants. Il avait pris sans doute pour lui ce conseil qu’il met dans la bouche d’un des personnages de son histoire : « Il faut souhaiter les bons princes, et se résigner à souffrir les mauvais 3. » Il fut préteur sous Domitien, et nous ne voyons pas qu’i!

1. Pline, Epist., VIII, 33 : auguror, nec me fallit augurium, historias tuas immortales futuras. M. Mommsen a même conclu d’une lettre de Pline que le succès des livres de son ami fut un peu plus vif qu’il ne l’aurait souhaité. Il se mettait au second rang de bonne grâce, en se comparant à Tacite, mais il lui déplaisait de voir que l’intervalle devenait si grand.

2. Cette expression est de Chateaubriand, dans son fameux article du Mercure, qui souleva la colère de Napoléon.

3. Hist., IV, 8. A la vérité, c’est un délateur que Tacite fait parler, mais il a mis la même idée ailleurs, dans la bouche de Cerialig (Hist., IV, U).

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ait senti le besoin d’attirer sur lui la colère de l’empereur par des hardiesses inutiles. Il fit partie de ce sénat timide que le « Néron chauve » associait à ses cruautés. Il était parmi ceux dont on observait la pâleur et dont on comptait les soupirs, quand on amenait devant eux quelque victime importante. Il a vu traîner Helvidius en prison, il a été le juge de Sénécion et de Rusticus. Assurément il a dû souffrir beaucoup à ces horribles spectacles, mais enfin il les supporta ; et puisqu’il a survécu à Domitien et qu’il a continué d’être en faveur, il faut bien admettre qu’il s’est résigné à faire comme les autres et qu’il ne lui a pas refusé ces hommages sans lesquels on ne conservait alors ni sa position ni sa vie.

De tous ses ouvrages, celui qui prouve le mieux combien Tacite appartenait en toute chose au parti de la sagesse et de la soumission, c’est la Vie d’Agricola. On s’est beaucoup demandé, dans ces dernières années, ce qu’il avait voulu faire en l’écrivant1 : est-ce une imitation de ces éloges funèbres qu’on prononçait sur le Forum? est-ce une simple biographie, comme celle que Rusticus avait composée sur Thraséa, et Sénécion sur Helvidius? C’est, je crois, autre chose encore. Tacite, quand il l’écrivit, avait un dessein tout politique, et la mémoire d’Agricola fut surtout une occasion pour lui d’exposer ses sentiments. Il était arrivé, à la mort de Domitien, ce qui se produit d’ordinaire dans les réac-

1. Voyez surtout l’article de M. Hübner, Hermes, I, p. 438 et 439. J’ai moi-même émis l’idée que 1 ’Agricola devait être une sorte de pamphlet politique ( Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1870). Depuis, M. Gantrelle a développé cette opinion dans la Revue de l'instruction publique en Belgique, 1er mai 1870, et il ne me semble pas que les discussions auxquelles elle a donné lieu en Allemagne l’aient ébranlée.

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tions violentes. On fêtait les victimes du régime déchu *; parmi ceux qui se vantaient de l’avoir toujours détesté, il est probable qu’on faisait des catégories : il y avait les ennemis de la veille et ceux de l’avant-veille, qui se disputaient aigrement la faveur publique ; mais les uns et les autres s’accordaient à poursuivre d’injures et de menaces tous ceux qui avaient servi le tyran. Tacite trouvait qu’on allait trop loin ; il lui semblait qu’on était injuste pour les gens qui, dans ces temps dangereux, avaient tâché de résoudre le plus honnêtement possible le difficile problème de vivre, et il ne croyait pas qu’on dût les appeler des lâches parce qu’ils se résignaient à souffrir les maux qu’ils ne pouvaient pas empêcher. Agricola, dont il fait l’éloge, n’était pas seulement son beaupère, mais un héros selon son cœur, patient, modéré, ennemi des provocations et des forfanteries, « qui savait condescendre à propos et mêler l’utile à l’honnête1 2 », qui ne courait pas au-devant des dangers et ne s’exposait pas aux colères du maître quand on pouvait les éviter. Cet homme si actif, si résolu devant l’ennemi, se taisait et se cachait à Rome, quand les circonstances le demandaient. Il se prêta plus d’une fois de bonne grâce aux exigences de Domitien ; à son retour de Bretagne, il consentit à le remercier d’une injustice qu’il en avait reçue, pour ne pas l’irrjter davantage, et il lui laissa en mourant une partie de sa fortune, comme à son meilleur ami, de peur qu’il n’eût la tentation de la prendre tout entière. Tacite l’approuve sans réserve, et il combat par son exemple les partisans des oppositions radicales et des résistances aventureuses. « Que tous les exagé-

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