III
ment se faire connaître ; il espérait arriver à la réputation et faire parler de lui dans Rome. Y est-il parvenu? a-t-il acquis, dans ces exercices d’école, un nom qui répondît à son talent? Cela paraît douteux. Martial l’appelle bien quelque part « l’éloquent Juvénal » ; mais c’est peut-être un de ces compliments d’ami auxquels il ne faut pas trop donner d’importance. Ce qui est sûr, c’est que son nom ne se trouve pas une seule fois cité dans la correspondance de Pline, qui contient tout le mouvement littéraire de ce siècle1. Dans la suite, quand Juvénal eut quitté son premier métier, il n’en parla jamais sans amertume. « Moi aussi, disait-il, j’ai tendu la main à la férule ; tout comme un autre, j’ai tâché de persuader à Sylla de rentrer dans la vie privée et de dormir sur les deux oreilles 2. » Se serait-il servi de ces termes railleurs, si cette époque lui avait rappelé des souvenirs de triomphes ? On a remarqué aussi qu’en général il est mal disposé pour ceux qui suivaient la même carrière que lui et qui y avaient mieux réussi. Il ne manque pas une occasion de se moquer de Quintilien ; il plaisante en passant Isée, ce déclamateur grec qui fit courir Rome entière, et auquel Pline a consacré une de ses lettres. Cette mauvaise humeur manifeste, ces mots amers qui lui échappent sans cesse contre les déclamateurs et la déclamation, semblent trahir une espérance trompée. Il débuta dans la vie par un mécompte, et dut
1. M. Mommsen a prouvé que le premier livre des lettres de Pline avait été publié en 97, avant le règne de Trajan. Juvénal n’avait probablement pas encore écrit ses satires, et aucune raison ne pouvait empêcher Pline de citer son nom, s’il s’était rendu célèbre par son éloquence. Voyez le mémoire de M. Mommsen sur la Vie de Pline le Jeune, traduit par M. Morel dans la bibliothèque de l'École des hautes études.
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être d’abord mal disposé contre cette société qui refusait de le mettre au rang dont il se sentait digne.
Elle avait pourtant du goût pour les gens de mérite. Les orateurs qui s’étaient fait un nom dans le barreau ou dans les écoles étaient bien accueillis de tout le monde. Cet Isée dont je viens de parler vivait familièrement avec les plus grands personnages, et les lettres de Pline nous apprennent que de simples philosophes épousaient souvent des femmes de naissance très distinguée l. Juvénal ne connut pas ces bonnes fortunes; rien n’indique qu’il ait pénétré dans l’intimité des grands seigneurs; probablement il ne dépassa jamais leurs antichambres. Il faut voir aussi comme il envie le sort de ce Virgile, un petit propriétaire de Mantoue, ou de cet Horace, le fils d’un esclave, qui tous deux arrivèrent à être les protégés de l’empereur et presque les confidents du premier ministre! Gardons-nous de croire, sur la foi de sa réputation, que Juvénal ait méprisé ces faveurs; n’allons pas nous le figurer comme un de ces mécontents superbes qui vivent dans une fière solitude, et que les nobles laissent dans leur isolement volontaire parce qu’ils refusent de se courber devant eux. Une indiscrétion piquante de son ami Martial détruirait ces illusions. — Tout le monde connaît cette étrange institution de la sportule, dont vivait une bonne partie du peuple de Rome. Tous les matins, avant le jour, les pauvres clients des grandes maisons quittaient leurs quartiers lointains, pour venir à la porte des gens riches et y attendre leur réveil. Ils voulaient tous arriver les premiers et paraître empressés à remplir leur devoir. On les voyait rangés contre le mur, transis de froid en