III
3. C’est ainsi que Pomponius, dans une atellane, décrit le malheur du parasite qui n’a pas été invité à dîner : si eurn nemo vocat, revortit mœstus ad mænam miser (Ribbeck, Fragm. coviic., Pompon., 81).
Ces détails étaient utiles à réunir. Ils nous font connaître la situation véritable de Juvénal, et, quand on la connaît, on s’explique plus facilement le caractère de ses œuvres. Il en résulte qu’avant de devenir un grand poète, il n’était regardé que comme un de ces parleurs médiocres « qui ébranlaient de leur éloquence les salles de marbre de Fronton », que le grand monde ne l’avait pas accueilli, quoiqu’il eût fait, à ce qu’il semble, quelque effort pour y pénétrer, qu’il fréquentait une assez mauvaise compagnie et vivait volontiers parmi des débauchés et des parasites, bien qu’il fût au-dessus d’eux par sa fortune et par une certaine élévation naturelle de caractère, qu’en un mot, pour me servir d’expressions modernes, c’était un mécontent et un déclassé. Ces dispositions, il faut l’avouer, n’étaient pas tout à fait celles qui pouvaient faire de lui un poète équitable et un satirique impartial.
Pourquoi Juvénal s’est mis à écrire ses satires. — Suites de la révolution qui renversa Domitien. — Difficulté de savoir quelles étaient les opinions politiques de Juvénal. — Sa violence contre le passé. — Ses attaques contre les contemporains. — Peu de goût qu’il témoigne pour la bourgeoisie et le peuple. — Il sollicite pour les gens de lettres les libéralités du prince.
Juvénal n’a jamais dit d’une manière précise pourquoi il abandonna la prose et d’où lui vint un jour la pensée d’écrire en vers. Il attribue vaguement cette vocation subite à l’indignation que lui cause la vue des ridicules et des crimes dont il est témoin : « Quand je vois la fortune de tous nos patriciens effacée par l’opu-
lence de ce drôle qui jadis, au temps de ma jeunesse, a fait crier ma barbe sous son rasoir, quand un faquin sorti de la canaille d’Égypte ramène fièrement sur son épaule la pourpre tyrienne, il est difficile de ne pas écrire des satires... Puis-je dire la rage qui me sèche, qui me brûle le foie, lorsqu’un misérable qui a dépouillé son pupille encombre la voie publique de la horde de ses clients?... Comment à cette vue ne pas être tenté de s’arrêter là, en plein carrefour, de prendre ses tablettes et d’y marquer ces monstruosités qui passent1? y> Sa colère est assurément très légitime, mais comment se fait-il qu’elle lui soit venue si tard? Il avait près de quarante ans quand il s’avisa de composer les premières satires que nous ayons de lui. Aucune d’elles, au moins sous la forme où nous les possédons, n’est antérieure au règne de Trajan. Faut-il croire qu’il n’y avait pas de débauchés ou de voleurs du temps de Domitien, ou qu’à ce moment Juvénal n’avait pas encore songé à s’irriter de leur présence? Pour qu’il soit devenu si violent à l’âge où d’ordinaire les grands emportements se calment, pour qu’il ait, à quarante ans, quand les habitudes de l’esprit sont définitives, quitté tout d’un coup la prose pour les vers, il faut supposer qu’une circonstance particulière alluma sa verve et lui révéla son talent.
Ce fut sans doute la révolution soudaine qui délivra l’empire de Domitien. Peu de princes ont été plus détestés que celui-là, quoique au premier abord il ne nous semble pas plus détestable que les autres; mais ce qui peut expliquer cette sorte de préférence de haine, c’est que, de Tibère à Néron, Rome n’avait pour ainsi dire pas respiré; la tyrannie y avait été continuelle, elle ne sur-
322 l’opposition sous les césars.
prenait plus, et l’on en avait pris l’habitude. L’avènement de Vespasien changea ces dispositions. On crut que le mauvais sort de l’empire était conjuré, on attendit l’avenir avec confiance; on s’accoutuma de nouveau au bien-être, à la sécurité, à tous ces agréments de la vie dont il est si naturel de jouir qu’il ne semble plus possible, quand on les possède, qu’on puisse en être jamais privé. Du temps de Yespasien et de Titus, personne ne songeait plus qu’on pût revoir un jour Tibère ou Néron; on les revit pourtant tous les deux ensemble avec Domitien, qui semblait les avoir pris pour modèle et qui mettait sa gloire à leur ressembler. Cette tyrannie parut plus lourde parce qu’elle était moins attendue; on détesta Domitien et pour les crimes qu’il avait commis et pour les espérances qu’il avait trompées. Cette haine furieuse explique l’ivresse de joie qui saisit le monde à la nouvelle de sa mort; on peut s’en faire une idée en lisant les lettres de Pline. « C’étaient, dit-il, de tous les côtés, des cris confus et tumultueux1. » Tous ceux qui avaient perdu quelque ami ou quelque parent cherchaient à les venger. Les délateurs tremblaient; ils allaient le soir trouver les gens qu’ils savaient irrités contre eux et s’humiliaient pour les désarmer, mais on ne leur accordait pas aisémentee pardon qu’ils sollicitaient. Toute cette jeunesse qui était entrée dans la vie politique à la mort de Vespasien, pleine de confiance en elle-même et d’espoir dans l’avenir, et que quinze ans de despotisme avaient condamnée à l’inaction et au silence, était heureuse d’agir et de parler; elle voulait frapper des coups d’éclat en attaquant les grands coupables. Dans ce réveil de la liberté, l’histoire se ranimait comme l’éloquence. Fan-