‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 186 sur 206 · VI · texte numérisé non relu

VI

ce que tout le monde en pensait pendant leur vie, on ne s’exposait pas à passer pour un ennemi du gouvernement impérial.

Mais Juvénal n’est-il pas allé beaucoup plus loin? Serait-il vrai de dire qu’il n’est sévère que pour le passé, et l’empereur vivant échappe-t-il tout à fait à ces outrages qu’il prodigue aux empereurs morts? Quand il attaque la société romaine, de quelle société veut-il parler1? Estce à celle de son temps que s’applique sa sévérité, ou remonte-t-il plus haut et n’a-t-il l’intention d’atteindre que l’époque de Néron et de Domitien? La réponse paraît d’abord douteuse, Juvénal a laissé sur ce point quelque obscurité, et cette obscurité me semble très volontaire. Il prévoyait sans doute le bruit qu’allaient faire ses satires; il en redoutait pour lui les conséquences; aussi essaya-t-il, au milieu de ces hardiesses, de prendre ses précautions et de se garder une excuse. Si ses contemporains se fâchaient d’être ainsi maltraités, si le prince surtout, qu’on rend si aisément responsable de tous les vices de son temps, trouvait les tableaux trop chargés, il voulait pouvoir lui répondre qu’il s’agissait d’une autre époque, et qu’il parlait d’une société qui n’existait plus. Dans sa première satire, qui fut évidemment composée pour servir de préface à un recueil de ses œuvres, il veut nous persuader que ses reproches s’adressent, non pas à un siècle en particulier, mais à l’humanité tout entière. « Tout ce qui se pratique dans le monde depuis que Deucalion jeta les cailloux derrière

1. Voyez Borghesi, dans ses Annotanoni a Giovenale ( Œuvres , t. V); il a essayé d’établir l’époque où vivaient les personnages dont parle Juvénal et de fixer la date des événements auxquels il fait allusion.

lui, toutes les passions qui agitent l’homme, l’espérance et la crainte, la colère et la volupté, la joie et l’inquiétude, voilà la matière dont se compose mon petit livre1. » Nous sommes bien avertis, il va remonter au déluge. On dirait pourtant qu’il n’espère pas nous le faire croire, car il reconnaît de bonne grâce, à la fin de la même satire, qu’il n’ira pas prendre ses sujets si loin. Il ne s’agit plus alors de Deucalion, il nous annonce seulement qu’il n’attaquera que les morts : « Je veux essayer, ditil, ce qu’il est permis de dire de ceux dont la cendre repose le long de la voie Flaminienne ou de la voie Latine. » Il a mal tenu sa parole, et il lui est arrivé plus d’une fois de maltraiter des gens qui n’étaient pas encore couchés dans leurs tombeaux de marbre le long des voies romaines; seulement il est curieux de voir, quand il ose le faire, les précautions qu’il prend pour nous dérouter. Il présente dans sa XIIIe satire une énumération effrayante des crimes qui se commettent tous les jours à Rome : assassinats, parjures, incendies, sacrilèges, empoisonnements, parricides. Nous ne doutons pas en le lisant qu’il ne soit question de son époque : on ne décrit avec autant de verve que les spectacles qu’on a sous les yeux; mais tout à coup il ajoute : « Tout ce que je viens de dire n’est que la moindre partie des crimes qu’on défère tous les jours à Gallicus2. » Or ce Gallicus, nous le connaissons: c’était un préfet de Rome sous Domitien. Nous pensions que Juvénal parlait de son temps, cette petite phrase vient à propos nous détromper. Les contemporains de Trajan et d’Hadrien ne pourront pas se plaindre, ce n’est pas d’eux qu’il s’agit : le

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