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330 l’opposition sous les césars.

poète nous a brusquement jetés un quart de siècle en arrière. L’artifice est encore plus visible dans la satire contre la noblesse. Au milieu d’un développement, il s’interrompt sans motif pour nous dire : « A qui donc en ai-je en ce moment? C’est avec toi que je veux parler, Rubellius Plautus. » Les commentateurs sont assez surpris de cette brusque apostrophe, et, comme c’est leur usage, ils l’admirent beaucoup, faute de pouvoir l’expliquer. Elle me rappelle tout à fait ce mot du bonhomme Chrysale dans les Femmes savantes :

C’est à vous que je parle, ma sœur.

La situation est la même . Chrysale, décidé à faire un éclat, mais toujours tremblant devant sa femme, voudrait bien lui persuader qu’il ne s’adresse qu’à Bélise. Juvénal, qui se souvient tout d’un coup que les grands seigneurs sont puissants et qu’il peut être dangereux de le prendre de trop haut avec eux, a soin de se choisir un interlocuteur commode et dont il n’ait rien à redouter. Comme Plautus est mort depuis cinquante ans, il n’y a pas à craindre qu’il se fâche, et voilà pourquoi il le prend si résolument à partie. En réalité, c’est à ses contemporains qu’il veut parler, c’est de son époque qu’il est mécontent. Les allusions au temps présent abondent dans ses vers, et il y est sans cesse question de personnages vivants l. Les vices qu’il attaque sont ceux qu’il voit ou croit voir autour de lui. Quand il se demande si jamais aucun siècle fut plus fertile en crimes, quand il dit : « La postérité n’ajoutera rien à nos dépravations; je défie nos descendants de trouver du nouveau,

1. Borghesi (Œuvres, t. V, p. 509) a relevé quelques-unes de ces allusions.

le vice est à son comble, et il ne peut que baisser 1 », il n’y a pas à en douter, c’est de son siècle qu’il se plaint, c’est la société au milieu de laquelle il vit qui lui semble si corrompue, et s’il n’a dit nulle part son opinion sur les empereurs qui régnent alors, c’est qu’il n’ose pas le faire; mais on voit bien à la façon dont il blâme leur temps et dont il parle de leurs actes, aux demi-mots qu’il laisse échapper et aux réticences qu’il s’impose, qu’il ne les met pas beaucoup au-dessus de leurs prédécesseurs.

Parmi ces empereurs se trouve Trajan; il est clair que Trajan lui-même n’a pas désarmé la colère de Juvénal, et que le poète n’a pris aucune part à ces acclamations qui saluaient, selon l’expression de Tacite, l’aurore de ce siècle fortuné. Certes on comprendrait que, tout en rendant justice aux vertus de ce prince honnête, Juvénal eût fait quelques réserves. Il pouvait n’être pas de l’avis de Tacite, qui proclamait que l’alliance était faite entre le principat et la liberté. En réalité, le régime impérial n’était pas changé dans son principe; le pouvoir restait tout entier dans les mains d’un homme, et s’il consentait à en partager quelques attributions avec le sénat et les consuls, c’était une générosité volontaire et qu’il était libre de révoquer. Le fleuve coulait toujours dans le même sens, seulement, nous dit Pline, les magistrats avaient la permission d’y faire quelques saignées à leur profit ( quidam ad nos quoque velut rivi ex ülo begnissimo fonte decurrunt 2). Ces petits filets de pouvoir suffisaient à Pline, qui se contentait de peu : n’a-t-il pas eu la naïveté de nous dire qu’il réclamait du

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