Dion, LIV
66 l’opposition sous les césars.
incartades et lui cèdent quand c’est possible. Il s’était un jour fâché sous Tibère, parce qu’on avait enlevé une belle statue de Lysippe qui faisait l’ornement des bains publics, pour l’enfermer dans le palais; Tibère, quoique fort ennemi du populaire, s’empressa de rendre la statue i. On lui laissait même quelquefois son franc-parler, et, comme il n’était ni suspect ni redoutable, on ne punissait pas la liberté de ses propos. Caligula, qui se plaisait à s’habiller en dieu et à se livrer à l’adoration des dévots, dans une niche du Capitole, à côté de Jupiter, aperçut un jour un Gaulois qui riait et lui demanda quel effet il lui avait produit. « L’effet d’un grand sot », répondit le Gaulois 2. 0n le laissa dire : c’était un cordonnier, et il fallait être de bonne maison pour paraître dangereux 3. D’ailleurs on n’ignorait pas que, malgré quelques emportements passagers, le peuple acceptait volontiers l’empire. Il l’avait aidé à naître, il en tirait de bons profits, et les empereurs n’avaient pas à craindre de trouver chez lui des mécontents.
C’était le sénat qui les effrayait. Il avait conservé une partie de son prestige, et de tout l’empire on avait les yeux sur lui. Ce qui contribuait à faire croire à son importance, c’étaient les marques de respect que les empereurs affectaient de lui prodiguer. Auguste et Tibère l’en avaient comblé ; ils avaient tenu à ne paraître que les serviteurs du sénat. Aussi ceux qui ne voient les choses que de loin et qui les jugent sur l’apparence, c’est-à-dire le plus grand nombre, le croyaient en réalité tout-puissant ; il était pour eux, selon le mot d’Othon.