Pline, Paneg
par les honnêtes gens qui applaudissaient à ce réveil de vigueur, ils semblaient vouloir reprendre leur ancienne autorité1 ; mais l’empereur n’était pas d’humeur à le permettre, et il s’empressait de le faire savoir. D’ordinaire, il n’avait qu’un mot à dire pour arrêter toute cette effervescence. Le sénat, selon son habitude, obéissait au premier signe et, se soumettant sans murmure, il recommençait à trembler et à servir.
1. Après la mort de lNbere, Us cassèrent son testament, comme le Parlement de Paris cassa celui de Louis XIV (Dion, LIX, 1). Quand on sut que Néron venait de se tuer, les gens du peuple se répandirent dans la ville coiffés du piteus, qui était une sorte de bonnet phrygien, pour témoigner que Rome était redevenue libre. Le sénat, d’autant plus audacieux que le nouveau prince était absent, s’empressa de reprendre un de ses anciens privilèges que l’empire lui avait ôté; il fit frapper des monnaies d’or et d’argent (on ne lui avait laissé que celles de cuivre). Nous possédons quelques-unes de ces monnaies, et au premier abord elles semblent très hardies. Il y en a qui portent pour exergue ces mots : Libertas p. r. restituta, avec un pileus entre deux poignards ; elles sont tout à fait semblables à celles que Brutus fit frapper après avoir tué César. On en a conclu que le sénat avait tenté à ce moment de rétablir la république (voyez l’article du duc de Blacas dans la Revue de numismatique, 1862, p. 197-234-). C’est aller bien loin. Il ne faut pas oublier que le sénat ne fit aucune difficulté pour reconnaître Galba. On ne doit pas accorder à cette devise d’apparence républicaine sur une monnaie impériale plus de signification qu’à nos pièces de 5 francs de 1804, sur lesquelles on lit : République française — Napoléon empereur. Celui qui songea peut-être le plus sérieusement alors à rendre aux Romains la république fut l’illustre général Verginius Rufus; encore ne tarda-t-il pas à faire sa soumission à Galba. (Mommsen, Der lelze Kampf der romischen Republik, dans l’Hermes, 1878, p. 90 et sq.)
l’opposition des gens du monde.
L’opposition à Rome. — Les repas. — Les cercles. — De quoi l’on causait dans le grand monde de Rome. — Différentes manières d’y faire de l’opposition selon les temps.
C’était pourtant parmi ces magistrats timides et ces grands seigneurs effrayés que se trouvaient surtout les mécontents. Au sénat, ils accablaient l’empereur de flatteries et disputaient entre eux de bassesse, mais ils parlaient autrementlorsqu’ils pensaient qu’on ne pouvait pas les entendre. Les inscriptions, les médailles nous ont conservé le souvenir de ces titres mensongers qu’ils prodiguaient aux plus mauvais princes ; nous voudrions bien savoir ce qu’ils disaient d’eux quand ils osaient être sincères. C’est ce qui par malheur n’est pas facile : en essayant d’échapper à la police du prince, ils se sont aussi dérobés à notre curiosité. Ils se cachaient avec tant de soin pour parler à leur aise, que non seulement aujourd’hui il n’est plus possible de les entendre, mais que nous ne savons plus même où les trouver. Nous avons tout à l’heure cherché dans tout l’empire s’il y avait des mécontents, et nous nous sommes assurés que ce n’est guère qu’à Rome qu’il s’en rencontrait ; il nous faut maintenant nous remettre en route et parcourir Rome elle-même pour essayer de les y découvrir.
Nous avons heureusement, pour nous guider dans nos recherches, une indication importante qui nous est fournie par Tibère : ce prince soupçonneux et perspicace devait assurément savoir où se cachaient ses ennemis. Tacite lui fait dire: « Je sais qu’on se plaint dans les
repas et dans les cercles, in conviviis et in circulis 1 ». Ces deux mots se trouvent quelquefois unis de la même façon chez les écrivains latins. Cicéron nous dit qu’au moment du premier triumvirat, quand la coalition de la démocratie avec un homme d’épée eut livré le pouvoir à quelques ambitieux, la place publique resta muette et que les honnêtes gens n’osaient parler que « dans les cercles et les repas 2 ». Il en est très fâché, et cette opposition timide ne le contente pas. Il sait combien elle est impuissante, et « qu’elle mord plus qu’elle ne déchire 3». Il regrette l’époque où les affaires se traitaient ouvertement sur le forum, où les bons citoyens, au lieu de gémir à huis clos, montaient à la tribune et dénonçaient à tout le peuple les ennemis de la république comme il l’a fait lui-même pour Catilina et pour Antoine. Mais ces grands éclats de colère n’étaient plus de saison avec le régime qui commençait. Il fallait être plus modeste, plus prudent, et se contenter d’exhaler sa mauvaise humeur entre quelques amis discrets, au lieu d’en faire part à tout le monde.
Qu’étaient-ce donc que ces repas et ces cercles où l’on se permettait ainsi d’attaquer Tibère ? Il n’est pas besoin d’insister sur les repas ; on sait quelle place tenaient dans la vie des Romains de tout état et de toute fortune ces réunions d’amis et d’associés qui étaient devenues si fréquentes. Les anniversaires de famille, les fêtes religieuses, le besoin de traiter ensemble des affaires communes quand on faisait partie du même collège, ou simplement le désir de passer plus joyeusement l’exis-