Epist
l’opposition des gens du monde. 75
conversation de ces gens d’esprit devait faire bien des voyages. Ils parlaient sans doute beaucoup des autres et d’eux-mêmes. L’habitude de vivre ensemble donne le goût, de s’étudier, de connaître à fond les passions et les caractères. Dans cette immense ville, qui pouvait contenir le monde entier, comme dit Lucain1, où se livraient tous les jours tant de combats acharnés pour la conquête du pouvoir et de la fortune, les sujets d’étude ne manquaient pas à ces moralistes mondains. Ils recueillaient les anecdotes piquantes sur les personnages connus, et venaient les raconter le soir à leurs amis. On devaitaussi beaucoup causer de littérature. Tout ce grand monde de Rome aimait les lettres et les cultivait : on était ordinairement orateur par état et poète pour se délasser. Il a fleuri alors toute une poésie de salon qui ne nous est pas arrivée, et qui ne méritait pas de survivre, mais qui était faite pour charmer ces sociétés élégantes. Comme au temps de l’abbé Delille, on chantait le jeu de dé ou le jeu d’échecs, la pêche et la natation, la danse et la musique, l’art de bien ordonner un repas et de bien recevoir les convives2. Quelque agrément qu’on éprouvât à entendre lire ces poèmes, le plaisir devait pourtant s’user à la longue, et il fallait qu’on trouvât de nouveaux sujets d’entretien pour ranimer l’intérêt de la causerie; c’est ainsi que, lorsqu’on avait épuisé la littérature et la médisance, on arrivait naturellement à la politique.
Il était naturel que cette politique fût assez frondeuse : ces gens d’esprit, qui tenaient surtout à ne pas paraître dupes, ne pouvaient pas prendre au sérieux toutes les comédies qui se jouaient dans le sénat. Spectateurs ré-