Dion, LX
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leurs principales attributions de parler à leurs soldats. Sur les bas-reliefs de la colonne Trajane, le prince est représenté plus d’une fois entouré des drapeaux et haranguant ses troupes, qui paraissent l’écouter avec enthousiasme. On a retrouvé, dans l’un des camps de Lambèse , les fragments d’une grande inscription qui contient une harangue d’Hadrien à ses soldats; il les félicite de la rapidité et de la précision avec laquelle ils ont accompli leurs exercices : « Un ouvrage, leur dit-il, qui aurait demandé plusieurs journées à d’autres, vous l’avez achevé en un seul jour. Ayant reçu l’ordre d’élever un mur solide, comme ceux des camps sédentaires, vous n’avez pas mis plus de temps à le construire que s’il avait été fait avec des carrés de gazon qui sont légers, commodes à transporter, et qui, étant tous de forme semblable, peuvent aisément s’adapter ensemble, tandis que les pierres qu’il vous fallait manier étaient lourdes, énormes, inégales et difficiles à placer. Vous avez creusé un fossé dans une terre dure, résistante, et à force de travail vous avez rendu la terre égale et unie. Puis, quand vos chefs ont eu approuvé votre ouvrage, revenus au camp en toute hâte, vous avez pris rapidement votre repas, et, vous précipitant sur vos armes, vous avez couru avec de grands cris à la poursuite de cavaliers qu’on avait fait sortir et les avez ramenés avec vous. Je félicite mon légat, votre général, de vous avoir enseigné ces manœuvres, qui sont une image des combats, et de vous y avoir exercés de manière à vous rendre dignes de mes éloges » Cet ordre du jour oratoire, dont je ne cite qu’une partie, est très curieux ; il nous fait savoir avec quel soin et quels ménagements on s’adressait aux
i. Renier, Insc. de l'Alrj., 5. Corp. insc. lat., VIII, 2532.
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soldats, et le goût qu’on avait pour l’éloquence dans l’armée romaine.
L’armée était donc une école d’obéissance, mais non de servilité; aussi a-t-elle fourni à l’empire ses meilleurs serviteurs. Je ne parle pas seulement des grands généraux qui arrêtaient les Germains et les Parthes, qui, sous les princes les plus médiocres, soutinrent l’honneur des armes romaines : Rome n’en ajamais manqué, même lorsqu’elle n’avait plus de citoyens ; elle remportait encore des victoires à ses derniers moments, et, quand elle était forcée de confier ses affaires intérieures à des Rufin et à des Eutrope, elle trouvait, pour commander ses soldats, des Stilicon et des Aétius. Au-dessous des généraux, les tribuns légionnaires, les préfets de cohorte, habitués à la discipline, à la régularité, intègres et intelligents, devenaient, quand il en était besoin, des administrateurs dont on était sûr. La vie civile et la vie militaire étant, comme je viens de le dire, moins distinctes que de nos jours, ils passaient aisément de l’une à l’autre : on les chargeait en toute confiance de faire le recensement ou de lever l’impôt dans les provinces. Lorsqu’une ville, ruinée par l’incurie de ses magistrats, avait recours à l’empereur pour remettre quelque ordre dans ses affaires, il lui envoyait comme curator quelque ancien centurion, homme d’un sens droit et d’une honnêteté rigide, qui réparait en quelques mois le mal qu’avaient fait en plusieurs années des hommes d’esprit négligents ou malhonnêtes. L’armée rendait encore ce grand service à l’empire de le pourvoir d’excellents citoyens. Les troupes auxiliaires contenaient beaucoup de provinciaux qui, jusqu’à Caracalla, n’avaient pas le droit de cité. Il était d’usage de le leur accorder en leur donnant ce qu’on appelait un congé honorable ( honesta
missio). Les nomsdetous ceux qui l’avaient obtenu étaient gravés ensemble à Rome, au Capitole ou dans le temple d’Auguste. Chacun des soldats qui avaient été l’objet de ces faveurs faisait copier à part le décret qui le concernait sur des tablettes d’airain et se le faisait envoyer. Plusieurs de ces tablettes ont été retrouvées. Elles sont toutes rédigées de la même façon : il est dit que l’empereur accorde aux soldats qui l’ont servi vingt-cinq ans et plus, et qui ont reçu un congé honorable, le droit de cité pour eux et les enfants, et le conubium, ou mariage romain, avec les femmes qu’ils avaient épousées, ou, s’ils étaient célibataires, avec celles qu’ils épouseraient plus tard. Puis viennent le nom du soldat qui a voulu posséder cette attestation de sa nouvelle dignité et ceux des sept témoins qui affirment l’authenticité de la pièce1. C’était vraiment une bonne fortune pour l’empire de s’augmenter de ces citoyens nouveaux ; ils lui apportaient toutes les saines habitudes des camps, tandis que l’affranchissement en faisait entrer sans cesse dans la cité qui lui communiquaient tous les vices de l’esclavage. Après avoir reçu leur congé, les soldats des légions, comme ceux des cohortes auxiliaires, avaient coutume d’élever auprès du camp qu’ils allaient quitter quelque monument religieux ; ils y mêlaient d’ordinaire des hommages à l’empereur et une dédicace aux dieux immortels ou au Génie de la cohorte et de la légion dans laquelle ils avaient servi, et qui était devenue comme leur patrie et leur famille. C’était le dernier acte de leur vie militaire ; ils se séparaient ensuite, mais beaucoup d’entre eux ne pouvaient se résoudre à perdre de vue les drapeaux sous lesquels
1. Voyez la collection de ces diplômes militaires dans le Corpus insc. lat., III, p. 843 et suivantes.
s’étaient passées leurs meilleures années ; ils s’établissaient dans les canabœ ou. dans le voisinage. D’autres retournaient chez eux; ils y étaient toujours bien accueillis, on s’empressait d’ordinaire de les élever aux dignités municipales de leur pays, et ils répandaient ainsi dans tout l’empire les traditions qui se prenaient dans l’armée.
Il résulte de ce que nous venons de dire que les soldats devaient être en général satisfaits de leur sort. Ils tenaient au pays qu’ils habitaient, à la compagnie dans laquelle ils étaient inscrits, à leur légion dont ils savaient l’histoire et qu’ils avaient tant de peine à quitter. Ils tenaient surtout à cette patrie romaine pour laquelle ils versaient leur sang. Dans les troupes auxiliaires de l’armée du Rhin et du Danube se trouvaient des Gaulois, des Rhètes, des Mœsiens, les petits-fils de ceux qui avaient si courageusement résisté à César et à Auguste ; ils parlaient mal le latin et l’écrivaient plus mal encore, cependant ils étaient fiers de se dire Romains quand il leur fallait combattre les Suèves et les Rataves. Enfin ils tenaient à l’empereur, dont l’image était sur leurs drapeaux et dont on proclamait joyeusement le nom après une victoire. Ils respectaient, ils aimaient leurs princes, qui souvent ne méritaient guère cette affection, et depuis Tibère jusqu’à la mort de Néron ils ne se sont jamais soulevés contre eux. Comme ils étaient habitués à mettre leur salut dans l’unité du commandement, ils ne comprenaient le pouvoir que s’il était représenté par un seul homme, et le nom de l’empereur résumait pour eux la patrie. Quand nous voyons tant de simples soldats élever des monuments modestes à la gloire du prince dont ils n’attendent rien et qui ne le saura pas, il faut bien admettre que leur dévouement était sincère. Ainsi ce n’est
pas dans l’armée que nous pourrons trouver une opposition systématique à l’empire.
Les provinces. — Elles ont été mieux gouvernées sous l’empire que pendant la république. — Mesures prises par Auguste pour diminuer le pouvoir des gouverneurs. — Prospérité des provinces au premier siècle. — Elles sont en général satisfaites du gouvernement impérial.
La trouverons-nous dans les provinces? On est d’abord tenté de le penser: comme elles étaient des pays vaincus, on suppose qu’elles se souvenaienttoujours de la conquête, et qu’elles détestaient leurs maîtres. On les représente volontiers malheureuses et frémissantes, humiliées par leurs vainqueurs, ruinées par le fisc, et gémissant sous des proconsuls impitoyables ; m.ais ce ne sont là que des tableaux de fantaisie : tout semble prouver, au contraire, qu’elles étaient alors riches et contentes, et je vois que c’est de nos jours l’opinion des plus sages1. Ceux qui refusent obstinément de le croire n’allèguent guère
1. M. Waddington, par exemple, a été conduit par ses beaux travaux sur les provinces asiatiques à penser et à dire que la condition des pays romains fut prospère pendant les deux premiers siècles qui suivirent la bataille d’Actium. « L’ordre matériel, dit-il, régnait partout : ce qui n’était guère arrivé auparavant. Les luttes de prince à prince, de ville à ville, étaient devenues impossibles, et la guerre était reléguée aux frontières ; le commerce et l’industrie étaient florissants; l’accès des fonctions publiques, même les plus élevées, s’ouvrait de plus en plus aux provinciaux, et enfin, sous Caracalla, la qualité de citoyen romain fut étendue à tous les hommes libres de l’empire. C’est sous les Antonins que le système fonctionna dans sa perfection, et leur règne fut en général une époque de paix et de prospérité pour le monde civilisé; après eux,
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qu’une raison pour le nier, c’est qu’ils ne veulent pas qu’il ait pu sortir quelque chose de bon d’un régime qu’ils détestent. Certes, par beaucoup de côtés, ce régime 11e mérite pas d’être aimé ; mais, quelque répugnance qu’il soulève, souvenons-nous qu’il a duré cinq siècles et que, pour comprendre qu’il ait vécu si longtemps, il faut bien admettre qu’avec beaucoup de défauts il avait quelques qualités. La principale était assurément de mieux administrer les provinces. Elles lui en étaient très reconnaissantes, et lui demeurèrent toujours fidèles : aussi n’est-ce pas par des convulsions intérieures qu’il a péri. Juvénal, dans une de ses plus éloquentes déclamations, semblait lui prédire ce sort1, mais il y a échappé, et il a fallu, pour le détruire, une invasion d’étrangers. Les peuples soumis à sa domination, loin d’accueillir les Barbares comme des libérateurs, les ont combattus de toutes leurs forces, et ce n’est qu’avec désespoir qu’ils se sont séparés à la fin de Rome et de l’empire. Cette fidélité pourrait-elle se comprendre s’ils avaient eu à se plaindre autant qu’on le prétend du gouvernement impérial?
Il est naturel que l’empire ait tenu à les bien gouverner; son principe même lui en faisait un devoir. L’aristocratie républicaine de Rome, qui avait coutume d’acheter les honneurs par des prodigalités insensées, était bien forcée de trouver quelque moyen de suffire à ces dépenses. Elle aurait été vite ruinée, si elle n’avait eu l’administration des provinces pour se refaire ; c’était
le déclin commença, mais il fallut bien des secousses, bien des bouleversements, pour détruire la savante machine administrative que le despotisme intelligent d’Auguste avait créée. » Waddington, Fastes des provinces asiatiques, 18.
1 Ji/v., VII, 124 : spoliatis arma supersunl.
donc une nécessité pour elle de s’y enrichir, et il lui était difficile de s’y enrichir sans les piller. Du reste les proconsuls pouvaient le faire sans danger : au retour de leur gouvernement, ils n’avaient à répondre de leurs actions que devant des complices, et d’ordinaire ceux qui étaient appelés à les juger s’étaient conduits comme eux. Ils le faisaient surtout sans aucun scrupule : la conquête était récente ; on se souvenait que ces sujets avaient été longtemps des ennemis, et qu’il en avait coûté beaucoup de peine et de sang pour les soumettre. On les traitait en vaincus, sur lesquels on peut tout se permettre et qui doivent tout supporter. Les choses changèrent entièrement avec l’empire. Quand le pouvoir fut aux mains d’un seul homme, cet homme eut un intérêt direct à défendre les provinces contre les exactions des gouverneurs. C’était son bien, et ceux qui se permettaient de piller ses sujets le volaient lui-même. En les protégeant, il songeait à lui plus qu’à eux, et il était naturel qu’il ne souffrît pas qu’un argent qui lui appartenait entrât dans d’autres coffres que les siens. A la vérité, rien ne l’empêchait de faire lui-même ce qu’il défendait aux autres, et de s’emparer, quand il en avait besoin, de la fortune des provinciaux. Il semble d’abord que le résultat était le même pour les administrés, et que les provinces ne gagnaient rien à être délivrées des exactions des proconsuls, si elles restaient exposées à celles des princes. C’était pourtant quelque chose de n’avoir plus qu’un maître à contenter. Sous la république, les proconsuls se renouvelaient tous les ans. Il en arrivait un chaque année avec un appétit nouveau, et il était d’autant plus insatiable, qu’il n’avait qu’un temps très court pour se rassasier. Le maître unique, comptant durer, était moins pressé de tout prendre, et, quelque affamé qu’il pût être,
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la sagesse, quand il était sage, lui conseillait de garder quelque ressource pour le lendemain. C’est d’ailleurs l’usage partout que le propriétaire ménage le sol, tandis que le fermier l’épuise.
L’empire avait encore une autre raison de bien traiter les provinces, c’est qu’avec le temps des changements étaient survenus dans la manière dont on considérait à Rome les pays vaincus. A mesure que s’éloignaient les souvenirs irritants de la conquête et que ces pays devenaient plus romains d’habitudes et de relations, on se faisait plus de scrupule de les malmener. Depuis que cette aristocratie superbe, qui avait si longtemps dominé le monde, était soumise à un maître, la condition de Rome et des provinces tendait à se rapprocher. Partout on était forcé d’obéir, et le souverain imposait à tous la même loi. Devant cette autorité sans limites, que tout le monde sentait au-dessus de soi, les inégalités anciennes s’effaçaient. Le pouvoir absolu est de sa nature un grand niveleur ; il ne veut avoir que des sujets, et, de la hauteur d’où il les regarde, il est assez disposé à les confondre. Un éloquent pamphlétaire disait sous Louis XIV: «Dans le gouvernement présent , tout est peuple ; l’autorité royale est montée si haut, que toutes les distinctions disparaissent, toutes les lumières sont absorbées, car, dans l’élévation où s’est porté le monarque, tous les humains ne sont plus que la poussière de ses pieds. » Les institutions d’Auguste eurent des résultats semblables : grâce à elles, le monde s’unit dans l’obéissance, et l’on peut dire que, si cette sorte de niveau, qui s’établit partout sous la pression de l’autorité impériale, fit perdre à Rome beaucoup de ses privilèges et de sa puissance, il rendit la situation des provinces meilleure.
On sait qu’en 726 Auguste partagea l’administration
des provinces avec le sénat, lui laissant les plus tranquilles, celles qui n’avaient pas besoin d’être protégées par les légions, et gardant les autres pour lui. Les provinces impériales étaient gouvernées par un légat qui dépendait entièrement du prince et n’avait de comptes à rendre qu’à lui ; celles du sénat n’échappaient pas non plus à son influence, et l’on peut dire qu’en réalité les proconsuls, comme les légats, étaient sous sa main.
Non seulement cette autorité jalouse les surveillait avec soin et les faisait punir avec rigueur quand ils s’étaient mal conduits, mais elle essaya de leur ôter jusqu’au pouvoir de mal faire. Tant que la république a duré, ils étaient tout-puissants. Que le gouverneur d’une province s’appelât préteur ou proconsul, qu’il eût neuf licteurs ou douze, son pouvoir était alors sans limites. Quand, après avoir fait ses prières au Capitole, il partait, couvert du manteau militaire, suivi de ses parents et de ses amis qui l’accompagnaient jusqu’aux portes de Rome, ce n’était pas le magistrat d’une république , c’était vraiment un roi qui s’en allait gouverner un royaume. Il devait concentrer dans sa main l’autorité civile et militaire, il commandait les légions, il rendait la justice, i! administrait les finances, il faisait la loi et il l’appliquait. Comme la conquête était nouvelle et les haines des vaincus plus vives, Rome avait pensé qu’il fallait armer ses gouverneurs contre les révoltes imprévues et leur donner les moyens de les vaincre. Les circonstances n’étaient plus tout à fait les mêmes sous l’empire ; la domination romaine était alors acceptée de tout le monde. Il n’était plus aussi nécessaire, pour la défendre, de réunir toute l’autorité sur un seul homme, et, autant que possible, on la divisa entre plusieurs. Le gouverneur des provinces impériales avait seul des troupes sous ses
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ordres ; dans celles du sénat, le proconsul ne possédait que l’autorité civile ; dans les unes et les autres, l’administration des finances fut confiée à des intendants envoyés directement par l’empereur et qui lui rendaient compte de leurs actes. En même temps, pour ôter aux gouverneurs tout prétexte de se décider seuls, on imagina les postes qui faisaient, parvenir en quelques jours la volonté de l’empereur jusqu’aux extrémités du monde. Dès lors il ne fut plus permis à aucun fonctionnaire d’agir, dans les affaires importantes, sans consulter le maître. Ainsi fut divisé ce faisceau d’attributions diverses que la république avait concentrées sur un seul homme et qui en faisaient un personnage si redoutable. Dépouillée d’une partie de sa puissance, soumise à un contrôle rigoureux, surveillée avec soin et punie avec éclat, l’autorité des gouverneurs ne pouvait plus être aussi lourde qu 'autrefois aux provinciaux.
Est-ce à dire que depuis Auguste il n’y enaitplus eu de malhonnêtes? Il serait insensé de le prétendre. Pline le Jeune nous parle d’un d’entre eux qui vendait des lettres de cachet, commelesministres de Louis XV, et d’un autre qui écrivait à sa maîtresse: «Je vous arrive tout à fait dispos avec quarante millions de sesterces ; j’ai vendu, pour les amasser, la moitié de la Bétique l. » Sénèque raconte qu’un des proconsuls de l’Asie, Messala Volesus, fit un jour décapiter à la fois trois cents personnes et qu’il se promenait fièrement entre tous ces cadavres étendus en disant : « Quelle action de roi 2 !» Il y avait donc encore des Verrès sous l’empire; seulement il y en avait moins. Une différence surtout est remarquable