L OPPOSITION DES GENS DU MONDE
Que voulait l’opposition? — Raisons qui ont fait croire qu’elle était républicaine. — L’opposition dans les écoles. — L’opposition des philosophes. — Sénèque. — Thraséa. — La politique d’abstention. — Pourquoi les philosophes étaient mécontents.
Cette opposition, telle que nous venons de la décrire, étaitmesquine, tracassière, irritante : on comprend qu’elle ait souvent impatienté les empereurs; mais leur créaitelle des dangers réels? Il faudrait l’établir pour justifier les violences dont ils ont usé contre elle. C’est aussi ce qu’ont essayé de faire les politiques qui, de nos jours, entreprennent de réhabiliter l’empire romain. Ils prétendent que les Césars se sonttrouvésengagésavecl’aristocratie dans une lutte sans pitié, que provoqués sanscessepar elle, menacés dans leur existence et dans leur pouvoir, ils n’ont fait en la frappant que se défendre, et qu’ils ne pouvaient l’épargner sans se perdre. Ils nous représentent tous ces mécontents comme des adversaires déclarés et systématiques du régime impérial; ils soutiennent que c’étaient des républicains l, qu’ils voulaient détruire le gouvernement nouveau et rétablir celui que César et Octave avaient renversé.
Ce qui paraît leur donner raison, c’est la sympathie avec laquelle tout le monde alors parle de la république. Son nom est dans toutes les bouches, et l’on cite ses grands hommes à tout propos. Il nous semble d’abord assez difficile d’admettre que ces éloges ne contiennent
1. Nous pouvons employer ce nom de républicains, sans faire d’anachronisme, pour désigner les partisans du régime qui avait précédé l’empire. Tacite se sert du mot respublica dans ce sens : quotusquisque reliquus qui rempublicam vidisset {Ann., I, 3).
l’opposition sous les césars.
pas quelques regrets, et nous croyons qu’on n’était pas un ami de Caton sans être un ennemi de l’empire. N’oublions pas pourtant que, s’il fallait voir des conspira teurs dans tous ceux qui vantent ainsi le passé, au premier rang des factieux on devrait mettre les Césars. Personne n’a plus abusé qu’eux de ces anciens souvenirs ; loin de les regarder comme une protestation contre leur puissance, ils sont les premiers à les rappeler et à les célébrer. C’était une suite de l’habile politique d’Auguste. César avait renversé la république; Auguste voulut passer pour l’avoir rétablie : il prétendit en être le continuateur et l’héritier. Dès lors, il n’y avait plus d’opposition entre les héros républicains et lui : il se mit sans façon dans leur compagnie, et se servit de leur gloire pour rehausser la sienne. S’il ne dit pas ouvertement que César avait eu tort dans sa lutte contre Pompée, il le laissa dire par ses historiens et ses poètes1. Tout le monde était pompéien autour de lui, et il ne s’en fâchait pas. Ceux qui voulaient le flatter, comme Properce, dénaturaient l’histoire sans pudeur, et représentaient Actium comme une revanche de Pharsale'2. Ne vit-on pas un prince de la maison impériale, celui qui fut plus tard l’empereur Claude, dont on avait fait un historien parce qu’on ne savait qu’en faire, composer un jour un ouvrage pour défendre Cicéron contre les calomnies de Gallus3. Ce serait donc une grande erreur de croire que tous ceux qui parlaient avec tant de respect des hommes et des choses de l’ancien temps regrettaient le gouverne-
1. Virgile semble le dire quand il prie César de poser les armes le premier (Æn., VI, 36). Tite-Live discutait la question de savoir si ce n’était pas un malheur pour Rome que César fût né.