Suét., Glaud
l’opposition des gens du monde. 03
ment ancien et qu’on ne pouvait pas louer la république sans être républicain.
Je ne voudrais pas prétendre sans doute qu’il n’y eût point de républicains alors, mais je crois qu’ils étaient rares l. C’était dans les écoles qu’il devait s’en trouver le plus. On n’apprenait à la jeunesse qu’un seul art, l’éloquence ; or l’éloquence avait perdu plus que tout le reste à la ruine de la république. Elle a besoin de la liberté, la licence même ne lui est pas contraire. « La grande éloquence, dit Tacite, est comme la flamme; il faut des aliments pour la nourrir, du mouvement pour l’exciter, et c’est en brûlant qu’elle brille 2. » Dans les orages d’un gouvernement populaire, un grand orateur peut arriver à tout. Un coup de fortune le jette au pouvoir et lui donne à la fois la gloire et la richesse. Ces hasards étaient rares sous le gouvernement nouveau, et l’éloquence n’y tenait que peu de place. Aussi tous ceux que tentaient ces aventures et qui avaient hâte de parvenir, les esprits emportés, les tempéraments fougueux, derniers produits des convulsions de la guerre civile, ceux que gênaient Tordre et la régularité du régime impérial, Labienus, Cassius Severus, regrettaient amèrement la république et ne se cachaient pas pour le dire. Ce qui montre combien leurs opinions dépassaient l’opposition timide du grand monde, c’est qu’en général ils y étaient détestés. Ils s’étaient mis en révolte ouverte avec cette
1. C’est ce qu’exprime si nettement Tacite dans une phrase concise, quand il dépeint l’état des esprits et des opinions à la mort d’Auguste. Il dit que quelques personnes regrettaient la liberté perdue, mais qu’elles n’étaient pas nombreuses, et que leurs plaintes restèrent sans résultat, pauci bona libertatis incassum disserere (Ann., I, 4).
2. Tac., De orat., 36 : Magna eloquentia, sicut flamma, matena alitur, et molibus excüatur, et urcndo clarescit.
société élégante qu’ils scandalisaient par la hardiesse de leurs paroles et le cynisme de leur conduite, et l’on n’était pas loin de trouver que l’empereur faisait bien de les punir; mais ils avaient beaucoup d’influence dans les écoles. Orateurs célèbres au forum, ils ne dédaignaient pas ces exercices par lesquels les rhéteurs formaient leurs élèves et qu’on appelait des déclamations. Ils y portaient à la fois les qualités brillantes de leur éloquence et l’audace de leurs opinions. On raconte que Labienus déclamait un jour sur un sujet aimé des rhéteurs : il s’agissait de ces spéculateurs qui recueillaient les enfants exposés et les estropiaient pour en faire des mendiants avantageux. Tous les orateurs s’apitoyaient sur les victimes, Labienus s’avisa de prendre le parti du bourreau. Il le défendit par l’exemple des princes et des grands seigneurs, qui n’avaient pas plus que lui le respect de l’humanité, qui entassaient les esclaves dans leurs maisons, qui les mutilaient pour les faire servir à leurs plaisirs, « qui, n’étant pas hommes eux-mêmes, voulaient empêcher les autres de l’être 1 » ; était-il juste de punir un misérable, quand ces grands coupables échappaient? Cette éloquence violente séduisait les jeunes gens. Labienus et Cassius Severus étaient à la mode chez les écoliers. Non seulement on imitait leur façon de parler, mais on partageait leurs sentiments politiques. Les sujets qu’on avait l’habitude de traiter chez les rhéteurs étaient encore ceux de l’ancien temps; là aussi il était beaucoup question du tyran, personnage d’une méchanceté hyperbolique, auquel on attribuait toute sorte de méfaits. Quel plaisir on éprouvait à le malmener ! et comme la classe était heureuse le jour où,