Sén., Conlrov
l’opposition des gens du monde. 95
selon le mot de Juvénal, elle tuait en chœur le tyran1 ! L’histoire contemporaine avait aussi pénétré dans les écoles, et l’on y traitait des sujets empruntés aux évènements de la veille. Dès le règne d’Auguste, la vie et la mort de Cicéron devinrent un thème de déclamations pour les élèves et les maîtres. On supposait, par exemple, qu’à ses derniers moments il délibère avec ses amis pour savoir s’il doit implorer le pardon d’Antoine et brûler ses Philippiques. L’occasion était bonne pour parler des proscriptions, et l’on ne se refusait pas le plaisir de flétrir en passant « ces enchères sanglantes où l’on mettait à prix la mort des citoyens». Antoine était naturellement le plus malmené des triumvirs : il n’était plus là pour se défendre ; mais les autres n’étaient pas non plus épargnés. On ne voulait pas admettre ces mensonges officiels qui montraient Octave faisant tous ses efforts pour arracher Cicéron à son collègue; on disait au grand orateur qu’il lui fallait mourir, qu’il n’avait à espérer de secours de personne, que, s’il était odieux à l’un des triumvirs, il était gênant pour l’autre, et que sa mort délivrait l’un d’un ennemi, l’autre d’un remords2. Qu’on juge des applaudissements qui accueillaient ces paroles hardies !
Il y avait donc encore des républicains dans les écoles; les maîtres surtout , qui perdaient plus que tout le monde au gouvernement nouveau et que l’enthousiasme des élèves ne dédommageait pas des succès du forum, devaient regretter beaucoup le passé. Ces regrets étaient naturels, et l’on n’a pas de peine à les comprendre quand on parcourt ce qui nous reste de cette éloquence des rhé-
1. Juv., VII, 151 : quum périrait sævos classis numerosa tyrannos.
2. Sén., Suas., 6 : si cui ex triumviris non es invisus, gravis es.
96 l’opposîîion sous les césars.
teurs. Que de forces perdues ! que d’esprit, que de talent dépensés sans profit! quelle finesse d’observations! quelle vigueur de pensées ! et qu’il est malheureux qu’au moment où l’éloquence romaine, arrivée à la perfection, s’élançait dans toutes les voies, l’empire l’ait brusquement renfermée dans l’école ! Quel orateur, par exemple, que ce Porcius Latro, s’il avait été jeté dans des luttes dignes de son talent ! Sénèque nous dit qu’il y avait dans son éloquence d’admirables élans et des défaillances subites1; s’il lui arrivait d’être inférieur à luimême, s’il paraissait par moments s’abandonner, n’est-ce pas parce qu’il avait le sentiment secret de la futilité de son œuvre et de ce qu’il aurait pu faire en d’autres temps? Son rival Albutius Silus avait soin de glisser dans ses discours des mots vulgaires pour ne pas paraître uniquement un artisan de style 2. Ce métier de rhéteur, qu’il faisait avec tant de gloire, lui répugnait, et il ne cachait pas ses regrets pour une forme de gouvernement qui lui aurait permis d’être un orateur politique. Un jour qu’il plaidait à Milan et qu’on voulait empêcher ses auditeurs de l’applaudir, il se tourna vers la statue de Brutus, et l’appela le soutien et le défenseur des lois et de la liberté3. Si les maîtres, des hommes graves et posés, étaient souvent républicains, les élèves devaient l’être bien plus encore. Seulement il est probable que l’ardeur de ces sentiments ne se soutenait pas. Une fois entrés dans la vie réelle, ces jeunes gens oubliaient leurs opinions anciennes. Quelques-uns de ceux qui à l’école tuaient le tyran avec le plus d’énergie, et qui conseil-