De clem., I
L’opposition des gens du monde. 99
blâme d’avoir été un patriote et un républicain; il trouve qu’en se mêlant aux affaires publiques il s’est abaissé. « Que vas-tu faire, lui dit-il, dans cette mêlée? il ne s’agit plus de la liberté, elle est depuis longtemps perdue. On veut savoir auquel des deux rivaux appartiendra la république : que t’importe ce débat? aucun parti n’est digne de toi1. » Ce Caton ainsi corrigé, qui, sous prétexte d’être un sage, cesse d’être un citoyen, qui plane trop au-dessus de l’humanité pour s’occuper de nos querelles mesquines et s’est désintéressé entièrement des affaires politiques, ne pouvait plus porter ombrage aux Césars, et il était permis de le louer sans paraître un rebelle2.
Les sentiments de Sénèque devaient être ceux de presque tous les philosophes de ce temps. Le plus célèbre d’entre eux, l’honnête Thraséa, ne me paraît pas non plus un ennemi décidé de l’empire. Nous nous le figurons ordinairement comme un personnage austère, d’une humeur dure et frondeuse : c’était au contraire un homme du monde dont la maison était fréquentée par des hommes et des femmes de bonne compagnie. Il aimait beaucoup le théâtre, et à Padoue, sa patrie, il avait un jour paru sur la scène en costume tragique, ce qui aurait fort scandalisé les anciens Romains 3 4. Il était, selon Pline, d’une admirable douceur, et ne voulait pas qu’on reprît durement même les plus grands coupables. « Quand on déteste trop les vices, disait-il souvent, on n’aime pas les hommes *. » Aussi mit-il beaucoup de