Tac., Ann., XII
l’opposition des gens du monde. 101
paraître au sénat avec honneur, ils se décidaient à n’y pas venir, ou, s’ils y venaient, ils se résignaient à se taire. « Ils ne demandaient pour eux qu’une liberté, la plus petite de toutes, celle de ne rien dire 1 ; » c’était précisément ce qu’on voulait le moins leur accorder. Quand on ne pouvait pas les convaincre de conspiration ouverte, on les accusait d’une sorte de complot d’abstention. Dans ces limites, je crois que l’accusation était juste, et presque tous paraissent l’avoir méritée. Vers la fin de sa vie, Sénèque conseillait à Lucilius de s’éloigner des affaires 2. En même temps, il remplissait ses tragédies de tirades sur les charmes de la médiocrité, sur le bonheur de vivre « loin des sommets glissants du pouvoir» et de mourir « vieillard plébéien 3 » Quand il jugea le temps venu de pratiquer lui-même les conseils de retraite qu’il donnait aux autres, pour que sa détermination ne fut pas mal interprétée, il demanda l’agrément du prince. Il lui offrit de lui rendre les biens qu’il en avait reçus, et le pria de le laisser se retirer de la cour4. Néron refusa de le lui permettre. Vers la même époque, Thraséa, qui n’avait pas voulu féliciter l’empereur de la mort de sa mère, ni décerner les honneurs divins à Poppée, cessa tout à fait de prendre part aux affaires publiques. Comme il tenait à ne pas s’associer à des mesures qu’il trouvait coupables, et qu’il ne voulait pas pourtant sembler un factieux en les attaquant en face, il s’éloigna du sénat et s’abstint pendant trois ans d’y paraître. Les délateurs en profitèrent pour le perdre.
1. Sén., (Edip., 523 : Tacere liceat : nulla libertas minor A rege pditur.