Tac., Ann., XIV
Ils représentaient à Néron que, dans les provinces et les armées, on lisait le Journal officiel de Rome, qui contenait les sénatus-consultes et le nom de ceux qui les avaient votés, afin de savoir « ce que Thraséa n’avait pas voulu faire1». Néron écrivit aux sénateurs pour se plaindre de ceux qui abandonnaient les devoirs de leurs fonctions et qui encourageaient par leur exemple l’insouciance des autres, et Thraséa « déserteur de la chose publique » fut condamné à mourir. Voilà donc quelle était la dernière limite, la suprême audace de cette opposition qui coûta si cher aux philosophes ! Elle n’osait pas se manifester par des actes précis et directs, et n’alla jamais plus loin que le silence et l’abstention. Cette conduite peut expliquer la haine que les mauvais princes leur témoignaient; elle ne saurait certainement justifier les traitements qu’ils leur ont fait subir.
Non seulement on a fort exagéré la portée de leur opposition, mais on en méconnaît tout à fait le principe. Sans doute ils n’aimaient pas les mauvais princes : on n’en peut pas être surpris ni le leur reprocher; mais ils détestaient leurs vices et non leur pouvoir. Ce pouvoir en réalité ne les gênait guère et ils s’en accommodaient volontiers. Presque tous ces sages affectaient de regarder d’un œil de mépris le train des choses d’ici-bas, et s’occuper des détails d’un gouvernement leur semblait un métier médiocre. Ils professaient d’ailleurs que l’àme peut et doit s’abstraire du corps, qu’elle se fait à ellemême sa destinée et sa fortune, que les accidents de la vie n’ont pas de prise sur elle, qu’elle peut être heureuse au milieu de la misère et des tourments, libre dans
1. Tac., Ann., XVI, 22 : Diurna populi romani per provincias, per exercitus, curatius leguntur ut noscatur quid Thraséa non fecerit.
L’OPPOSlTiÜN des gens du monde.
les fers. Dès lors le régime sous lequel on vivait importait peu, et même les plus hardis souhaitaient qu’il fût rigoureux pour exercer leur vertu, comme un dévot désire la souffrance et la pauvreté qui le font arriver plus vite au ciel. L’opposition qu’ils faisaient aux Césars n’était donc pas tout à fait politique dans son principe, mais plutôt morale. Ce qui les préoccupait surtout, c’était l’observation des règles ordinaires de l’honnêteté, et leurs blâmes frappaient dans l’empereur l’homme plus que le souverain. Ils lui reprochaient l’exagération de ses fêtes, les excès de sa table, son faste, ses débauches, son inhumanité, ou plutôt ils l’enveloppaient dans les anathèmes qu’ils lançaient sur tous leurs contemporains ; mais d’ordinaire ils n’allaient pas plus loin, et s’ils avaient eu le bonheur de voir au Palatin un prince honnête et rangé, comme fut plus tard Marc-Aurèle, bon époux et tendre père, attaché à ses devoirs, scrupuleux à s’observer, fuyant volontiers la foule pour rentrer en lui-même, ils se seraient tout à fait accommodés de lui et n’auraient rien souhaité de plus1. Ce n’étaient donc pas des factieux, comme le disaient les délateurs; on peut même prétendre que cette sorte d’indifférence qu’ils recommandaient pour les choses extérieures, ce penchant à placer toutes leurs satisfactions dans leur âme et à se détacher du reste, servaient le régime établi et lui faisaient des sujets paisibles. Mais, si cette opposition était sans danger pour l’empire, elle était très désagréable à l’empereur. Elle prenait la forme d’une
1. Je ne veux pas dire que Marc-Aurèle ait désarmé ces gens qui faisaient profession d’être mécontents de tout. Il s’en trouva, sous son règne, qui continuèrent à se plaindre. Son historien fait remarquer à ce propos qu’il n’y a pas de prince, si bon qu’il soit, que la malveillance ait épargné. Hist. aug., Marc. Anton., 15.
104 l’opposition sous les césars.
leçon, et il n’y a rien qui impatiente plus que de recevoir des leçons dans une certaine fortune. On ne supporte pas facilement, lorsqu’on est le maître, ces réprimandes de précepteur mécontent. Quand Néron rentrait dans son palais, en costume de cocher ou de comédien, ou qu’il revenait de battre les gens la nuit, ce qui était un de ses plaisirs les plus chers, il entrait sans doute en fureur s’il lui arrivait de rencontrer quelquesuns de ces personnages au teint pâle, au maintien grave, au costume sévère , qui semblaient se trouver sur sa route pour lui rappeler ses devoirs l. Aussi avait-il pour les philosophes une haine mortelle, et il n’était pas difficile de lui persuader que c’étaient des conspirateurs profonds, qui préparaient toujours dans l’ombre quelque grande entreprise, des ennemis jurés de l’empire, qui travaillaient à restaurer l’ancien gouvernement.
Ces reproches n’étaient pas fondés; quoi que prétendissent les délateurs, l’opposition n’avait en général ni des visées si hautes, ni des principes si arrêtés. Quand les princes voyaient des conspirateurs habiles et résolus dans ces gens du monde, coupables de quelques bons mots, ils leur faisaient trop d’honneur. Ceux qui conspiraient réellement se gardaient bien d’en rien dire ; les autres parlaient sans dessein, au hasard, pour soulager leur haine. Ils n’avaient pas de projet arrêté, ils ne cherchaient pas à s’entendre, ils ne formaient pas un parti. Les plus résolus souhaitaient avec ardeur d’être délivrés de l’empereur qui régnait, mais en général leur pensée n’allait pas plus loin. Ils avaient plus de haine pour
1. Tac., Ann., XVI, 22 : rigidi et tristes, quo tibi lasciviam exprobrent.