‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 62 sur 206 · Arsam., III · texte numérisé non relu

Arsam., III

110 l’opposition SOUS LES CÉSARS.

nous vivons comme ceux d’aujourd’hui1 » ; ce qui n’était que trop vrai.

Quand on est si occupé, si épris de son temps, on n’aime pas à s’en séparer, on en porte toujours avec soi le souvenir, on en donne le caractère à toutes les époques qu’on étudie. C’est ce qu’a fait Ovide et ce qui le distingue des autres écrivains de ce siècle. L’imagination de Virgile se complaisait à vivre dans les temps reculés et primitifs où il a placé ses héros. Je me figure qu’une des créations dont il devait être le plus heureux était celle du bon roi Évandre, un vrai roi de l’âge d’or, qui se promène escorté de deux chiens pour toute garde, et que le chant des oiseaux éveille dans sa cabane. Tite-Live disait, dans une phrase célèbre, qu’en racontant l’antiquité son âme devenait antique. Ovide fait le contraire : il ramène à lui l’antiquité au lieu d’aller vers elle ; il la voit à travers son temps et lui en donne les couleurs. Sa méthode ordinaire consiste à la moderniser. Ce qui donne à ce procédé un charme piquant, c’est que le poète l’emploie sans effort et avec une sorte de naïveté : il décrit le passé comme il le voit. Ses premiers ouvrages ont déjà ce caractère : les jeunes femmes ou les jeunes filles qu’il fait parler dans ses Héroïdes sont des contemporaines d’Auguste, des personnes du monde, spirituelles et bien élevées, qui n’ont rien de la simplicité antique. Elles sont sans cesse occupées à écrire à leurs maris ou à leurs amants ; elles en attendent et en obtiennent des réponses, ce qui suppose un commerce de lettres assez actif entre toutes les parties du monde ; les messagers pénètrent même à Naxos, dans cette île déserte où Ariane abandonnée se console en composant une épître touchante à

1. Fast., I, 225 : Laudamus veteres, sed nostris utimur annis.

l’exil d’ovide.

celui qui vient de la quitter. Tous les détails ont le même caractère. Les héros du siège de Troie, de retour chez eux, racontent leurs exploits après hoire, tout à fait comme les légionnaires romains. Paris est un petit-maître qui, à la table même de Ménélas et en sa présence, déclare son amour à Hélène avec tous les procédés qui seront plus tard décrits dans l’Art d’aimer. Hélène, qui n’est pas insensible à la beauté du Phrygien, est pourtant fort embarrassée pour lui répondre. C’est la première lettre d’amour qu’elle écrit, et elle envie le bonheur des femmes qui ont plus d’habitude qu’elle, felices quibus usus adest 1 ! Nous voilà bien loin d’Homère, et il n’est pas surprenant que les admirateurs fervents de l’antiquité se soient plaints qu’Ovide l’ait profanée ; mais pour comprendre ses ouvrages il faut les lire comme il les a composés et ne pas lui demander ce qu’il ne voulait pas faire. Ce n’est pas un de ces artistes sévères qui cherchent à se pénétrer des chefs-d’œuvre antiques et à les reproduire avec respect. Il joue sans cesse avec le passé, il a le sourire aux lèvres quand il en parle. On a bien eu raison de le comparer à son compatriote l’Arioste ; il lui ressemble par la façon dont il traite les vieux souvenirs et les anciennes légendes. Tous deux aiment à les raconter, mais tous deux ne se font aucun scrupule de s’égayer en les racontant ; ils se tiennent à mi-chemin entre le sérieux et l’ironie. C’est ce qui fait leur principale originalité , c’est ce qui leur a donné leurs plus grands succès. Virgile nous dit que de son temps la mythologie était usée ; Ovide Ta rajeunie en la dénaturant, et tous ceux qui lisaient ses vers, étonnés du charme nouveau qu’il savait donner à ces vieux récits,

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