Heroicl., XVII
!12 l’opposition sous les césars.
surpris de voir ces héros redevenir chez lui vivants et jeunes en s’accommodant à leurs usages, à leurs opinions, à leur vie, le proclamaient sans hésiter le premier poète de son temps.
Ces éloges étaient sans doute exagérés, mais au moins ils étaient sincères. Cette société se retrouvait en lui et se louait elle-même en le louant. Personne ne la représente mieux qu’Ovide. C’est lui qu’il faut lire, si l’on veut savoir ce qu’elle était devenue dans la seconde moitié du règne d’Auguste. Étudiée dans ses ouvrages, elle ressemble peu aux portraits de fantaisie qu’on en fait d’ordinaire. On a coutume de s’apitoyer sur elle, et on la plaint beaucoup d’avoir perdu la liberté. La perte est grande assurément, mais elle la supportait sans peine. Comme elle avait vu seulement les derniers et désastreux combats soutenus pour la défendre ou pour la remplacer, on peut dire qu’elle en avait souffert sans la connaître. Aussi ne l’a-t-elle jamais regrettée. Elle appartenait tout entière au présent ; pas plus qu’Ovide, elle n’avait de ces retours importuns de mémoire qui jettent toujours quelque amertume dans les plaisirs dont on jouit. A la place des affaires publiques, dont elle ne s’occupait guère, elle avait d’autres sujets de distraction qu’elle préférait. L’intérêt de l’existence était changé. On ne le mettait plus comme autrefois à conquérir l’influence politique, à gouverner les partis, à passionner les assemblées ; on le mettait à briller dans les réunions polies, à les occuper de la réputation de son esprit ou du bruit de ses aventures. C’était un monde d’oisifs très affairés, in otio negotiosi , et ces mille riens si importants dont se compose la vie mondaine leur ôtaient le loisir de regretter l’activité virile qu’ils avaient perdue. Telle est l’idée que je me fais des contemporains d’Ovide en lisant ses
l’exil d’ovide.
œuvres. Je n’oserais pas dire tout à fait que ce fut une époque heureuse : le bonheur, dans son sens le plus général, contient aussi ce plaisir sérieux qu’on éprouve à se sentir le maître de soi-même, à diriger ses destinées, et l’on s’était mis alors sous l’entière dépendance d’un homme ; c’était au moins une époque parfaitement satisfaite de son sort. Aucune autre n’a mieux joui des biens qu’elle possédait et moins songé à ceux dont elle était privée.
On comprend que cette société convînt à Ovide et qu’il se soit félicité d’y vivre : personne n’était mieux fait que lui pour s’y plaire. Qu’il y ait obtenu des succès de tout genre, qu’il y ait longtemps vécu de la vie des gens de son âge et de son rang, nous pourrions le supposer, même s’il nous l’avait caché, et il a pris la peine de nous le dire. Ses Amours contiennent l’histoire de sa jeunesse, et l’on y voit, à toutes les aventures qu’il raconte, que cette jeunesse fut très dissipée. Il est vrai que plus tard, dans son exil, il a beaucoup cherché à atténuer le mauvais effet de ses premiers ouvrages. Ses lettres à l’empereur et à ses amis sont pleines de désaveux. Il voudrait nous faire croire que ses mœurs valaient mieux que ses écrits, et que « si sa muse a été légère, sa vie au moins a été pure1 ». Il est bien possible en effet qu’il y ait beaucoup d’inventions et de mensonges dans tous ces récits qu’il nous a faits. Ses vers ne sortent pas du cœur comme ceux de Catulle ; on ne trouve pas dans ses élégies de ces confidences involontaires qu’arrache la passion, et qui portent avec elles l’accent de la vérité. Je me le figure plutôt comme un débauché d’imagination, et il me semble que la tête avait plus de part que l’âme