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122 l’opposition sous les césars.

Malgré toutes ces précautions, l'Art d’aimer lui fit plus de tort que les Amours. Tant qu’il s’était contenté de raconter ses aventures galantes, on l’avait laissé dire. Tibulle et Properce, qui étaient dans toutes les mains, avaient habitué à ces confidences ; mais froidement, de propos délibéré, mettre ses actions en préceptes, écrire la théorie de cette vie légère qu’il avait menée, étaler la prétention de l’enseigner aux autres et de faire des disciples, c’était plus grave. Ovide nous dit qu’il fut très attaqué. Il songea même à désarmer ses ennemis par une sorte de désaveu de son livre ; il publia ce qu’il appelait ses Remèdes d’amour. Malheureusement la vertu ne lui réussit pas. Les Remèdes d’amour sont un ouvrage ennuyeux qui ne pouvait pas guérir le mal qu’avait fait l’Art d’aimer , et qui ne contenta personne.

Ce n’étaient pas seulement quelques esprits chagrins et austères qui se montraient irrités contre lui, c’était un parti tout entier qui a toujours été très puissant à Rome, celui des vieilles mœurs et des anciens usages. Ce parti avait bien des raisons de lui en vouloir. Il ne le blessait pas moins par sa conduite que par ses écrits. Sa naissance le destinait aux fonctions publiques, et il avait paru d’abord s’y résigner. On l’avait vu remplir avec quelque honneur les dignités qu’on donnait les premières aux jeunes gens de bonne maison ; mais ce zèle se refroidit vite. Au moment où l’accès du sénat lui était ouvert, son ambition s’arrêta court, et tout d’un coup il rentra dans la vie privée. Il pouvait comme un autre devenir préteur ou consul; il ne voulut être qu’un poète. Nous n’en sommes pas fort scandalisés aujourd’hui, mais alors il semblait aux gens nourris des traditions anciennes qu’en renonçant aux fonctions publiques on trahissait son pays. Ces sortes de trahisons n’étaient plus

l’exil D OVIDE.

rares à cette époque, où la vie politique avait moins d’attraits ; seulement ceux qui osaient les commettre se gardaient bien de s’en vanter. Ovide, au contraire, lorsqu’on l’attaquait, répondait avec arrogance : « Pourquoi m’accusez-vous de passer ma vie à ne rien faire et m’appelez-vous un paresseux quand je compose des vers ? Pourquoi m’en voulez-vous de ce que, dans la vigueur de mon âge, je ne fréquente pas les camps poudreux, je néglige l’étude des lois et leur verbiage, je refuse de prostituer ma voix aux luttes ennuyeuses du forum ? Le travail que vous exigez de moi est de ceux que la mort emporte, et je cherche une gloire immortelle. Je veux que mon nom soit chanté toujours et dans tout l’univers l. » Cette superbe réponse n’était pas faite pour calmer ses ennemis ; ce qui devait les irriter bien davantage, c’était de l’entendre comparer, en plaisantant, les amoureux aux soldats ( militât omnis amans*), prétendre que ses amours devaient lui être comptés pour des campagnes, et préférer à tous les exploits militaires la conquête de Corinne. « Ceignez ma tête, lauriers du triomphe, je suis vainqueur, Corinne est dans mes bras. Ce ne sont pas seulement quelques humbles murailles que j’ai renversées ou des places entourées d’étroits fossés, c’est une femme dont je suis le maître 3 ! »

Nous sourions de ces plaisanteries, mais alors beaucoup s’en indignaient ou feignaient de s’en indigner. Lesprôneurs du temps passé, les prédicateurs de morale, dont Rome a toujours abondé, affectaient de paraître très courroucés. Il leur était facile de composer de belles tirades sur les périls que les livres d’Ovide faisaient

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