‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 74 sur 206 · Id., III · texte numérisé non relu

Id., III

dangereux ; mais ils allaient trop loin quand ils l’accusaient d’avoir dépravé ses contemporains. C’était attribuer à ses vers beaucoup trop d’importance. Ovide leur répondait avec raison qu’il avait plutôt suivi son temps qu’il ne l’avait dirigé, que la société tout entière était pleine de périls semblables, et que celui qui voulait se perdre en trouvait partout l’occasion ; il lui suffisait de citer ces promenades où s’étalaient tant de beautés à vendre, ces cirques où s’entassaient tous les sexes et tous les rangs, ces théâtres où, comme aujourd’hui, les maris étaient toujours malheureux et raillés, les amants toujours sûrs des faveurs de leurs maîtresses et des applaudissements du public, ces temples où l’on voyait représentées par les plus grands artistes les aventures galantes des dieux, ce qui devait donner à leurs adorateurs une grande envie de les imiter. Était-il juste, parmi tant de périls, de s’alarmer outre mesure de l’influence fâcheuse que pouvaient avoir quelques vers légers ? Et ces vers mêmes, si maltraités, étaient-ils aussi criminels que les mimes honteux qu’on jouait sur la scène avec la protection du pouvoir, que les romans obscènes qu’on vendait librement chez tous les libraires, et qu’on prêtait aux lecteurs dans les bibliothèques de l’État 1 ? — Toutes ces raisons étaient bonnes ; on ne voulut pas les écouter. Une société a toujours besoin de rejeter sur quelqu’un la responsabilité de ses fautes. Plus elle éprouve de remords, plus elle est disposée à chercher un coupable qui fasse pénitence pour elle, et quand elle l’a bien puni, elle s’accorde à elle-même le pardon et se félicite de son innocence.

1. Je ne fais ici que résumer les raisons que donne Ovide pour la défense de l'Art d’aimer dans l’élégie qu’il a adressée à Auguste èt qui forme le livre second des Tristes.

l’opposition sous les césars.

Ovide essaye de devenir puis sérieux. — Ses rapports avec Auguste. — Raisons qu’avait Auguste de ne pas l’aimer. — La première Julie. — Cause probable de l’exil d’Ovide.

Ovide avait près de quarante ans lorsqu’il écrivit l’Art d’aimer. Il était grand temps que sa muse devînt plus grave et sa vie plus sérieuse. C’est toujours une crise difficile pour ceux qui ont beaucoup aimé le monde et ses plaisirs que de passer de la jeunesse à l’âge mûr. Ce changement est d’autant plus pénible qu’il est d’ordinaire plus brusque. Suivant la charmante expression du poète, les années viennent sans faire de bruit, tacitis senescimus annis1, et l’on ne s’aperçoit guère qu’on vieillit que lorsqu’on est vieux. Il est bien tard alors pour changer de conduite et renoncer à ses goûts. On les quitte de mauvaise grâce, ou même on essaye de les garder. La punition de ceux qui se sont trop attardés dans la jeunesse, c’est de ne savoir pas vieillir.

Ovide du moins essaya de se résigner à son âge. Après l’Art d'aimer , il changea de ton et voulut écrire des ouvrages plus sérieux. Ce n’était pas la première fois qu’il tentait de le faire. Comme il ne doutait de rien, quand il était jeune, la gloire d’Homère l’avait séduit. Il raconte qu’il avait commencé un poème épique sur la guerre des dieux et des géants ; la grandeur du sujet le transportait, et il était plein d’ardeur. Malheureusement Corinne se fâcha : elle voulait son poète pour elle seule et ne consentait pas à le partager même avec les dieux.

Page 1