‹ L'Opposition sous les CésarsChapitre 79 sur 206 · Dion, LVI · texte numérisé non relu

Dion, LVI

l’exil d’ovide.

ficiorum). Il est probable qu’Ovide devait un peu sourire de ces vieilles morales qu’Auguste affectait de tant admirer.

En faisant l’éloge de l’ancien temps, Auguste voulait pousser ses contemporains à revenir aux anciennes mœurs. Ce moyen lui semblait bon pour donner aux âmes plus d’énergie, plus d’ordre et de régularité à la vie domestique. Il tentait ainsi de rendre à cette société affaiblie par deux siècles de corruption et cinquante ans de guerres civiles le goût de la simplicité, le respect de la religion, l’amour de la famille, toutes les vertus qui font la sécurité du présent et assurent l’avenir. Malheureusement on ne prescrit pas la vertu par ordonnance, et les mesures administratives ne suffisent pas pour rendre un peuple honnête. Auguste ne tarda pas à s’en apercevoir. S’il avait pu se flatter un moment de réussir dans ses réformes morales, de grands scandales lui prouvèrent bientôt qu’il s’était trompé. Ce prince à qui son poète Horace disait : « L’adultère ne souille plus nos familles, les mœurs et les lois ont triomphé du vice impur1», trouva vers la fin de sa vie des adultères à punir jusque dans sa maison.

Les désordres de sa fille Julie furent une des plus cruelles douleurs d’Auguste. Il l’avait élevée avec beaucoup de soin. Elle filait la laine comme une Romaine des anciens temps, et il ne portait de vêtements que ceux que sa femme et sa fille lui avaient tissés ; mais toutes ces précautions ne firent pas de Julie une Lucrèce. Suétone et Sénèque nous ont raconté ce qu’elle devint. Malgré leur témoignage, difficile à récuser, Wieland, dans un écrit spirituel et passionné, a essayé de la dé-

t. Od., iv, 5.

134 l’opposition sous les césars.

fendre. Il rappelle que c’était une femme d’esprit, douce et bienveillante, et que le peuple l’adorait. Il groupe avec art toutes les raisons qui expliquent et atténuent ses fautes. Il est certain que les excuses ne lui manquent pas. Elle avait sous le même toit qu’elle une ennemie habile et acharnée, sa marâtre Livie, qui, loin de rien faire pour la protéger contre elle-même, a dû l’aider à se perdre pour n’avoir plus de rivale dans le cœur d’Auguste. On l’avait mariée successivement à tous les candidats à l’empire. Elle passait de l’un à l’autre sans être consultée, et avec tant de rapidité qu’elle ne pouvait guère distinguer ses maris de ses amants. Quelle étrange façon d’accoutumer une jeune femme à respecter le mariage et de lui enseigner la pudeur! Les deux derniers qu’elle épousa étaient déjà mariés, et on les força de divorcer pour lui faire place. Il lui arrivait donc, par une triste fatalité, en entrant dans une maison nouvelle, d’en chasser une femme aimée qu’on lui sacrifiait avec peine. Elle voyait pleurer son nouveau mari au souvenir de celle qu’elle remplaçait. De là sans doute des froideurs et des répugnances réciproques. Elle sentait bien qu’on ne l’acceptaitque parce qu’elle apportait en dot l’empire, et elle aussi se trouvait entraînée à chercher ailleurs des liaisons où le cœur entrât pour quelque chose. Elle les trouvait parmi cette jeunesse élégante et corrompue dont elle aimait à s’entourer. La liste de ses amants était très longue. On y rencontrait, à côté de quelques Grecs beaux parleurs, un Gracchus, un Scipion, un Appius Claudius, grands noms de la république devenus des héros de boudoir, et surtout ce Jules Antoine, le seul fils du triumvir qu’on eût épargné, qui vivait au Palatin, dans la maison du meurtrier de sa famille, et de ses bienfaits, lisant en secret les ouvrages de Cicéron,

l’exil d’ovide.

composant, pour se distraire, des poèmes mythologiques, peut-être aussi songeant par moments à son père, qui avait failli devenir le maître du monde, et à ses frères, qu’Auguste avait lâchement assassinés. Comment la fille d’Auguste en vint-elle à aimer le fils d’Antoine? Quel étrange hasard d’affection rapprocha deux cœurs que séparaient tant de cruels souvenirs? On l’ignore, mais on sait qu’ils prirent plaisir à braver l’opinion, que, dans un temps où la vertu était officiellement prescrite, ils en vinrent à des excès incroyables d’impudence, que la nuit ils choisissaient le Forum et la tribune pour théâtre de leurs orgies, comme si leur dépravation fatiguée avait besoin de se ranimer et de prendre des forces dans l’excitation du danger.

« Auguste, dit Wieland, aimait sa fille unique autant qu’un homme comme lui pouvait l’aimer, c’est-à-dire il s’aimait en elle. » Une affection de ce genre ne suffisait pas pour le rendre indulgent. Sa colère éclata avec une violence terrible. Il mit le sénat et tout l’univers dans la confidence de ses malheurs. Il fit tuer ou bannir les complices de Julie et l’exila elle-même dans une île d’où personne ne pouvait approcher sans son ordre. C’est en vain que le peuple demanda plusieurs fois sa grâce; il fut inflexible, et à sa mort il lui donnait encore dans son testament une dernière malédiction. Cet excès de colère ne se comprendrait pas, si l’on croyait qu’elle n’était excitée que par l’intérêt de la vertu ; mais il avait d’autres raisons d’en vouloir à sa fille. Ce qu’il punissait en elle, c’était plutôt le démenti donné à sa politique que l’outrage fait à la morale. Quel chagrin pour lui, quel amer déplaisir de se sentir vaincu dans cette lutte qu’il avait entreprise contre les mœurs de son temps, de voir quelqu’un de sa famille dévoiler ainsi au grand jour

toute l’impuissance de ses efforts, d’être forcé de reconnaître devant le monde entier que ses flatteurs et ses poètes s’étaient trop pressés de chanter son triomphe ! Ce cruel mécompte blessa jusqu’au cœur un prince accoutumé au succès. C’est ce qui le rendit implacable. Le père aurait peut-être pardonné, ce fut le souverain qui se vengea.

Julie avait d’autres complices que ceux qu’on avait punis; Auguste le savait bien. C’étaient ces élégants qui fréquentaient les portiques et les théâtres, ces gens du monde pour qui, selon le mot de Tacite, la corruption était le bon ton et le dernier genre, corrunipere et corrumpi sœculum vacant 1 ; c’était toute cette société amollie dont les maximes complaisantes avaient pénétré jusqu’au Palatin. Qu’Auguste devait lui en vouloir de ne s’être pas laissé vaincre, et de lui avoir prouvé par cet exemple qu’elle était plus forte que lui! Comme il ne lui était pas possible de s’en prendre à tout le monde et que la société échappait à sa vengeance par son étendue, il était naturel qu’il fût surtout irrité contre ceux qui la représentaient avec le plus d’éclat, et dans lesquels elle aimait à se reconnaître. A ce titre, Ovide doit lui avoir particulièrement déplu. S’il a éprouvé le désir de trouver un coupable à punir et de jeter sur quelqu’un la faute de tous, sa colère a dû retomber de préférence sur celui qui avait tant de fois glorifié les mœurs de son temps. Qui sait si dès ce moment il ne s’établit pas dans son esprit une sorte de rapport secret entre ses malheurs domestiques et les vers du poète? Précisément, par une fâcheuse coïncidence, l'Art d'aimer fut publié l’année même de l’exil de Julie. C’était un simple hasard ; les

Page 1