Germ
l’exil d’ovide.
leçons d’Ovide n’avaient eu aucune influence sur la conduite de la jeune femme, et elle pratiquait ses préceptes bien avant qu’il les eût écrits ; mais on comprend que cette rencontre ait frappé Auguste. Le succès même de l’ouvrage pouvait sembler une insulte à la douleur du père, comme il était un danger public aux yeux du souverain1. Je suis convaincu qu’il ne l’a jamais oublié ; cependant il dissimula son mécontentement. L’Art d’aimer ne fut d’abord l’objet d’aucune poursuite. Quand l’empereur présida aux opérations du cens, il laissa au poète son anneau de chevalier, et il est probable que, quoique irrité contre ses ouvrages et l’accusant en secret d’une partie des fautes de ses contemporains, il se serait contenté de le tenir éloigné de lui, s’il n’était survenu quelque accident nouveau qui réveilla dans sa pensée d’anciens reproches, et l’engagea à les punir.
Nous voici venus enfin à cet événement mystérieux qui fit éclater la colère d’Auguste. J’ai déjà dit que nous étions réduits, pour le connaître, au témoignage d’Ovide; or il en a très peu parlé. Personne ne l’ignorait de son temps, ce qui le dispense de le raconter. Il évite même, autant qu’il le peut, d’y faire quelque allusion. Au moindre mot qui lui échappe, il s’arrête brusquement et comme effrayé de son audace : « Tais-toi, ma langue ; il ne faut rien ajouter. Que ne puis-je ensevelir avec mes
1. Ce succès fut très vif. Le nom d’Ovide est certainement l’un de ceux qui ont pénétré le plus loin dans le monde romain. Dès l’époque des Amours, il se faisait dire par la Tragédie, qui le grondait de l’avoir quittée, qu’on chantait ses vers dans les festins, qu’on les écrivait sur les murailles des carrefours (Am., III, 1, 17); et, en effet, on les retrouve encore souvent à Pompéi crayonnés ou gravés à la pointe sur les murs des maisons. Après l’Art d’aimer, sa réputation dut s’accroître encore. « C’est lui, dit Sénèque le rhéteur, qui a rempli le monde entier de son Art d’aimer et de ses sentences amoureuses ( Excerpta controv., 7).
cendres ce triste souvenir 1 !» Et comme ses contemporains, pour les mêmes motifs sans doute, ont imité sa discrétion, nous n’avons aucun renseignement précis, ni par lui ni par les autres, sur les causes de son exil.
Ce silence de l’histoire a fait la partie belle à l’imagination ; en l’absence de faits certains, les hypothèses ont abondé. Je ne prendrai pas la peine de les discuter toutes, ce serait un travail ennuyeux et inutile. Elles reposent en général sur ces mots du poète : « Pourquoi ai-je vu quelque chose ? pourquoi ai-je rendu mes regards complices d’une faute 2?... Je suis puni pour avoir été le témoin d’un crime sans le savoir; je ne suis coupable que d’avoir eu des yeux 3. » Que pouvait-il donc avoir vu de si criminel ? Quelques-uns penchent à croire qu’il avait surpris quelque secret d’État ; c’est une conjecture à la fois très vague et fort peu vraisemblable. Frapper sévèrement Ovide, l’exiler dans un lieu d’où il pouvait correspondre avec Rome, ce n’était pas un bon moyen de s’assurer de son silence. Quant à penser qu’il était puni pour avoir trahi ce secret, rien ne le fait supposer ; il dit partout qu’il est coupable d’avoir vu et non d’avoir parlé. D’autres se sont mis en tête qu’il avait été assez indiscret pour regarder Livie se baigner ; mais on oublie qu’Ovide parle d’un crime qu’il a vu commettre, et ce n’est pas un crime que de prendre un bain. Le plus grand nombre voudrait que le hasard l’eût fait assister à quelque méchante action d’Auguste, peut-être à ses amours avec sa fille. Cette opinion, que Voltaire a soutenue, ne s’appuie que sur une autorité bien peu sérieuse, celle de Caligula. Il ne suffisait pas à cet empereur de