‹ L'optimisme de Schopenhauer: étude sur SchopenhauerChapitre 3 sur 5 · CHAPITRE Vil ESSAI D UNE PHILOSOPHIE EUDÉMONISTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil ESSAI D UNE PHILOSOPHIE EUDÉMONISTE

Il conviendrait peut-être de compléter, sans émettre nullement la sotte prétention de riva liser avec de pareils génies philosophiques.

Fœuvre grandiose ébauchée par Kant et [ï^tr Schopenhauer. Il serait peut-être urgent de dé velopper cette œuvre en tenant comptede la <lî rection que les deux Maîtres de la métapliy sique allemande ont imprégnée à la haute spéculation et, en ne perdant jamais de vue qui* ïa philosophie des temps à venir ne peut se déve lopper que dans la voie qu'ils nous ont d^'si gnée et dont les premiers principes sontconïius de tous : suprématie des lois de Tesprit, des cti tégories de la pensée conditionnant le moirdi* des apparences, unité d'aspiration et de méthode avec le travail nécessaire, mais parlîi^l des sciences positives, enfin et surtout recherchi^

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de plus en plus sagace d'une définition de Tessence du Monde, de la Puissance ineffable, mais non inaccessible, puisqu'elle palpite en nous-mêmes, dont le mirage de l'Univers n'est qu'un pâle rayon et que toutes les religions, de même que toutes les philosophies veulent atteindre et comprendre. Cette force primordiale, ce premier principe de l'être que Kant identifiait avec le Noumène, tout en stipulant nettement que la chose en soi prouve nécessairement l'existence de Dieu, créateur du monde des substances aussi bien que des apparences, et de la loi unique, aussi bien que du tissu innombrable des causes (car l'âme, inassouvie, même parvenue à ce degré de sagesse où le mensonge du monde matériel se dissipe, exige plus encore et s'envole, vers des régions plus hautes d'initiation mystique) — cette essence du monde, cette vérité nouménale dont la conquête se confond avec le but même de la métaphysique, la science moderne, depuis les immortels travaux d'Emmanuel Kant et d'Arthur Schopenhauer, l'identifie avec ce que nous appelons volonté.

Les plus grands esprits philosophiques du temps présent admettent cette grande découverte, on en trouvera l'aveu formel chez les penseurs qui dirigent et dominent le mouvement si spéculatif de l'époque : chez Alfred Fouillée

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en France, le plus génial des métaphysiciens de race latine, dans son admirable système des idées forces; chez Wundt, Lange et Paulsen, en Allemagne ; chez Herbert Spencer, Maître incontesté de la philosophie au pays le plus rebelle à Tattrait de la métaphysique ; chez Spencer dont la notion de la force, malgré toutes les chicanes soulevées par une critique minutieuse, offre tant d'analogie avec le principe primordial de la doctrine de Schopenhauer, chez d'autres éminents philosophes encore. Des tendances métaphysiques, opposées, subsistent pourtant dans la pensée moderne et le monismeestloin d'avoir triomphé de ses adversaires. L'auteur de ces lignes est lui aussi partisan du dualisme métaphysique. Mais la phipart des philosophes contemporains, dignes de ce nom, adhèrent, de façon plus ou moins sincère, à la théorie psychique et cosmologique de la volonté. Celle-ci trouve sa place et sa raison d'être dans les doctrines de pluralisme ontologique aussi bien que dans le monisme. L'impulsion est donnée aux esprits, la plus extraordinaire de toutes les découvertes du génie humain est un fait accompli et les conquêtes de Galilée, de Copernic ou de Newton pâlissent auprès de celle qui a changé la méthode du savoir et l'aspect de l'univers : le sujet considéré depuis Kant comme corrélatifs l'objet, au monde matériel, le sujet vivant,

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avec les tempêtes de passion, de douleur et de frémissante réalité qui l'agitent, devenu le centre et Tessence du monde. Mais cette volonté est-elle vraiment aussi homogène, aussi simple, aussi peu complexe que l'affirment les doctrines dogmatiques ? Des éléments divers, susceptibles de conflits ne peuvent-ils coexister même dans l'absolu, dont la volonté n'est que le symbole et la première objectivation ^ Postulat que Schopenhauer n'aurait pas admis, certes, mais qui s'impose à notre croyance personnelle. Car pour notre part, et tout en partageant pleinement l'horreur, l'épouvante et la révolte qu'inspire au plus noble et au plus éloquent des pessimistes le spectacle dé l'existence, nous refusons d'y voir uniquement la manifestation d'une force aveugle, néfaste et purement négative.

Sans reproduire aucun des arguments inadmissibles aujourd'hui de la doctrine des causes finales, nous croyons pouvoir discerner dans l'élan irrésistible et universel du Vouloir Vivre, un principe positif, Tantithèse vivante de la Douleur et du Mal, antithèse qui constitue d'ail^ leurs, par ce dualisme dont la vie nous fournit tant d'exemples, le pathétique et le tragique dilemme des Destinées. Oui, certes, tout n'est que Volonté, mais la Volonté elle-même, inconsciente de sa nature et de sa mission, éternellement inquiète, aspire à une fin, dont quel-

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ques créatures d'élite, parmi ia race humaine, sont seules parvenues à pressentir la splendeur. Cette fin, c'est le bonheur ou plutôt c*est la Joie, notion analogue à celle du bonheur, mais qui s'en distingue pourtant, puisqu'elle ne prétend point à une pérennité impossible. Pour la Joie, par la joie, vers la joie, lutte, subsiste et évolue, à travers les espaces infinis de l'éternité, le Monde des vivants. Oui, tout ce qui existe, même la pierre insensible, tout est vivant» tout tend à la délivrance, au dégagement de sa vraie nature, c'est-à-dire à la Joie. Mais le fait même de cette tendance primordiale qui a créé ou qui maintient le prodige éternel du monde, de ce monde fatal que rien n'anéantit et qui résiste à toutes les forces du mal, ce fait ne trouve de justification que dans Tldée platonicienne du Bien, de la Béatitude et du Triomphe final de l'instinct qui conserve et relève sur la force qui détruit et désespère. Rendons à cette Idée, dans le sanctuaire de la Sagesse, la place qui lui est due, ne luttons pas avec un instinct invincible.

Pas plus qu'au scepticisme qui eff'rayait l'honorable M. Royer-CoUard, lequel ne fut d'ailleurs ni un sot, ni un pédant et dont on a dénaturé une assez, plaisante boutade, pas plus qu'au scepticisme on ne saurait faire sa part à l'eudémonisme. L'instinctdelaJoie, la croyance

et la confiance en un principe de vie, d'émotion intérieure bienfaisante, jd'épanouissement et de félicité immédiate, le besoin du bonheur sont des forces immanentes de la nature humaine.

Les plus farouches détracteurs de l'existence, les prophètes les plus inspirés du désespoir, commeceSchopenhauerque nous avons choisi pour vivant exemple d'une thèse qui nous est chère, les adversaires les plus irréconciliables du Sort ennemi, mais auquel nul n'échappe, ont cédé à l'irrésistible attrait de la Chimère qui résistera à toutes les attaques et à toutes les négations. Mais si Kant a dû faire, en édifiant sa doctrine morale, la plus austère et la plus rigide, une place à l'eudéinonisme dans la notion du Souverain Bien ; si Schopenhauer, après en avoir entendu l'appel mystique dans les voix de l'Art et de la Pitié, reconnaît sa souveraineté symbolique aux régions interdites de la béatitude qui suit et annonce le Nirvana, il est permis de voir dans cette noble chimère, non pas seulement une illusion décevante, mais une réalité supérieure, notre seul bien, notre patrimoine inaliénable, notre unique soutien en ce monde de misères.

Peut-être, dans un travail où nous espérons, si Dieu le permet, exposer notre conception de la philosophie, de la vie universelle et de la destinée humaine, peut-être aurons-nous l'audace,

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après tant d'illustres penseurs eudémonistes, de chercher, à notre tour^ le secret du monde, en y trouvant partout la présence et la victoire certaine, non pas actuelle ni prochaine, mais possible de cette suprême réalité qui constitue l'essence dernière de la volonté se cherchant elle-même, et dont l'appellation vulgaire, incomplète mais exacte, le mot pathétique qui résume tout : la Joie, semble le symbole le plus clair et le plus éloquent.

Même aujourd'hui, dans toutes les régions de l'être, dans tous nos modes de sentir, de comprendre et de vouloir la vie, et aussi dans loii>^ les règnes de la nature, nous discernons le triomphe partiel de ce grand principe, dont le génie de Schopenhauera pu nous faire douhM* malgré tant de ressemblances et d'affinitf's, entre sa pensée sublime et la nôtre très humblt^ Car nous prétendons assigner à ce principe unu toute-puissance, une efficacité et une vicloiic progressive, non pas seulement dans l'au-delà ténébreux du monde transcendental, mais dans le devenir immanent du Monde actuel.

Force sublime, intuition bienfaisante et sacrée dont la pâle lumière blanchit à peine l'horizon de notre nuit profonde ! 11 n'est encore pour le grand métaphysicien allemand qu'un principe limitatif, une concession qu'il nou?; accorde presque à regret, une hypothèse en dt*-

saccord apparent avec rensemble de sa doctrine et que ses disciples intransigeants^ Edouard de Hartmann ou Mailànder repoussent comme une défaillance passagère de la pensée du Maître. Nous y vovons. au contraire, Tachèvement, le couronnement de son œuvre géniale et le germe des développements qu'elle comporte. Pour nous, ces éléments d'optimisme retrouvés dans la plus tragique des doctrines de négations possèdent l'inestimable valeur d'un témoignage irrécusable et d'un argument décisif. Car c'est en vain que les successeurs les plus éminents de Schopenhauer, c'est en vain que Hartmann dans la Philosophie de Vinconscient^ ou Mailànder dans la Philosophie der Erlosung^ convient tous les êtres vivants à l'anéantissement complet, c'est en vain qu'ils espèrent continuer de la sorte l'œuvre inachevée du misanthrope de Francfort. Celui-ci demeurait d'accord avec lui-même, lorsque d'un coup d'aile familier au génie, au moment où il allait se perdre à jamais dans l'abîme du néant, il retrouve le droit chemin et la voie véritable, lorsqu'il proclama l'immortelle espérance et la béatitude atteinte par l'âme délivrée après l'épreuve du temps et de la douleur, aux abîmes du Nirvana. Mais le Nirvana est encore une des régions de l'Être, il n'est qu'un Univers pour le philosophe néokantien, le monde trans-

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