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toujours pures et immuables, d'une jeunesse invincible et inaltérable en ce monde où tout passe. Elles sont pour nous la manifestation première de l'essence du monde, les principes intermédiaires entre l'Unité primordiale dont tout procède et émane et la multiplicité changeante des phénomènes. De cette définition qui participe aussi, de toute évidence, aux profondes théories mystiques de l'émanation telles qu'elles se développent dans les systèmes nuageux et sublimes de l'école d'Alexandrie, des néo Platoniciens, mais surtout de l'admirable Plotin, ce géant de la pensée spéculative, -i peu connu, et qui fut sans aucun doute le |:»lus puissant génie de l'antiquité ; de cette façon de comprendre la hiérarchie des forces universelles et la signification des idées dérive aussi très logiquement l'esthétique, la théorie de l'Art et de la Beauté que Schopenhauer a construite avec un talent d'écrivain éblouissant et que nul littérateur professionnel n'égalera jamais peut-i''tre. Ainsi qu'il le dit lui-même dans le chapitre intitulé La représentation indépendante du principe de Volonté, Livre III, Die Well als Wille: « Il faut se ranger à l'opinion de de Platon qui ne reconnaît d'existence propre qu'aux Idées et qui n'accorde aux choses situées dans le temps et dans l'espace (c'est-àdire tout ce que l'individu considère comme
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rccl) pas plus de réalité qu'aux fantômes ni qu'aux songes » et il ajoute plus loin : L'idée constitue l'objectivité la plus parfaite de la volonté, en conséquence, l'histoire de l'humanité, le tumulte des événements, le chanf^ement des époques, les formes de la vie humaine, si difTérentes selon les pays et selon les siècles, tout cela n'est que la forme accidentelle, le phénomène de ridée dans laquelle réside l'objectivité adéquate de la Volonté. Mais l'Artarréte la roue du temps, les relations disparaissent poui' lui, ce n'est que l'essentiel, ce n'est que l'idée qui constitue son objet. Et finalement, ce chapitre d'esthétique qui est certainement l'une des parties les plus extraordinaires du chefd'œuvre de Schopenhauer, aboutit à cette définition si nette, irréfutable et inoubliable : les objets du génie artistique considéré comme tel sont les idées éternelles, les formes persistantes et essentielles du monde.
Et encore une fois, très certainement, toutes ces réflexions d'esthétique générale sont d'une grande beauté et d'une puissance intellectuelle digne du philosophe de génie qui semble avoir hérité, plus que tout autre, des traditions les plus hautes de l'idéalisme kantien ; mais elles ne peuvent rivaliser a^ec les qualités d'innovation radicale qui distinguent, par exemple, tout le système purement métaph\
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.si(|ue de Schopenhauer, son concept de l'Univers el son ontologie.
L'esthétique du Maître pessimiste ne fait que rééditer sous une forme nouvelle, avec l'éloquence et rùpre intensité que Schopenhauer apportait en tout et qui rendent son œuvre si vivante et si émouvante, les aperçus fondamentaux de ceux qui, hien avant lui, avaient réfléchi aux phénomènes étranges du plaisir esthétique, à la notion mystérieuse et auguste de la Beauté, image (le l'Âhsolu, joie et enchantement de l'exil d'ici-bas. Recherche intuitive, ardente et douloureuse de l'Harmonie et de la perfection absente dans le monde réel ou soidisant tel, et qui rayonnent l'une et l'autre aux régions lointaines des idées absolues, expression plus complète et plus éloquente du Modèle impérissable dont les êtres et les choses d'ici-bas ne nous présentent que d'incertaines et insuffisantes copies, de maladroites imitations, poursuite acharnée du caractéristique, du général et de l'Universel symbolisé et compris en son essence profonde et intime, dans quelque image concrète, plus complète et plus vraie que celles dont les Aains fantômes de l'existence matérielle déroulent sous nos yeux les agaçantes et lamentables ébauches. Voilà, très certainement, les bases de toute esthétique rationnelle et digne de ce nom. Et nous retrouverions aisé-
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ment des aspirations initiales analogues chez Lessing, chez Kant et chez Hegel, chez Ruskin, chez Richard Wagner ou chez Taine ; chez tous les inaîtres illustres qui ont créé la science du Reauet l'ont appelée à de nouvelles destinées si brillantes qu'elle dépasse peut-être aujourd'hui les espérances de ceux qui lont décou verte autrefois .
Mais où Schopenhauer est vraiment inconil)arable, là oii il dépasse tous ses prédécesseurs et où il prononça vraiment des paroles nouvelles et profondes dont le souvenir ne s'effacera point et qui ont bouleversé profondément notre compréhension de la Reaulé, c'est dans les pages sublimes qu'il consacre à la Mission de l'Art immortel, au but de Libération, d'Apaisement et de Consolation que l'artiste doit poursuivre avant tout. Personne n'a exprimé avec plus de force, d'éloquence et de génie le sortilège qui se dégage de cette conquête suprême : la Beauté parfaite, saisie au passage, fixée en une œuvre d'imagination, l'Eternité étreinte par une créature périssable, l'Absolu se manifestant en ce phénomène singulier, sorte d'intermédiaire entre la réalité d'ici-bas et le monde mystérieux de l'au-delà, qui s'appelle une œuvre d'art. Personne n'a exprimé avec une émotion plus persuasive, une sincérité d'accent plus touchante, une éloquence pins
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foiic et plus sobre à la lois, la noblesse, l;i grandeur, la pérennité et le ebarme, à nuls autres pareils, des Beaux-Arts, et tout ee qu'ils octroienl à làmc humaine, exilée, et meurtrie à cbaque pas dans la \\c réelle, tout ce qu'ils lui donnent de rcconlort, d'espérance, de consolation et de courage. Parmi les éblouissantes et -pathétiques visions que suscite son génie, l'Art raxonne et plane au-dessus des misères, des souffrances et des épreuves de Texistence universelle. Nos regards, voilés de larmes ou remplis d'épouvante, se lèvent anxieusement vers la pure lumière qu'elle répand sur ce monde d'esclavage et l'ineflable bienfait de l'apaisement moral, de la guérison, fût-elle momentanée, de l'oubli divin, pénètre et sanctifie nos pauvres cœurs blessés. Nos chagrins, nos désespoirs, nos peines cruelles, nos déceptions, nos remords, nos regrets déchirants, tout cela n'est plus qu'un souvenir dont les ombres mélancoliques se confondent peu à peu avec les fantômes au sourire apaisé et lointain, dont l'Art évoque à nos regards l'immémoriale théorie. Oui, l'Art est vraiment supérieur à la Vie, puisqu'il permet de l'oublier.
Nous demandons à l'Art d'être le miroir fidèle de la réalité. Il est une reproduction plus puissante et plus exacte des idées platoniciennes où s'objective la volonté, et par cela même, un
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symbole vivant de l'Essence du monde, il dévoile le fonds le plus secret de la nature, il exprime la quintescence de l'être, la chose, en soi, mystérieuse et insaississable. Mais la métaphysique de Schopeidiauer nous l'a appris, la chose en soi de Kant, le Noumène mystérieux, l'essence du monde réside dans ce principe de vie et de souftrance, d'aspiration aveugle et de convoitise insatiable qu'est la volonté. Et la volonté, n'est que douleur, eflort vain et stérile vers un Bonheur impossible ; elle est la source d'illusions décevantes, fatidiques et impérissables où les créatures vivantes et les mondes innoiubrables des systèmes cosmiques puisent la force et l'obligation de continuer leur inutile et tragique pèlerinage aux routes de l'infini et de l'Eternité. Avec une éloquence, une indignation, une émotion grandiose, Schopenhauer nous prouve le néant, la cruauté et le mensonge de vivre ; sa morale aboutira à une négation absolue de la vie, la sagesse, la sainteté et l'eflbrt du génie consistant à Ja vaincre et à l'anéantir. Dès lors, comment la reproduction fidèle de cette Volonté maudite, néfaste et lamentable, peutelle nous pénétrer d'admiration, d'apaisement et de cette sorte de bienêtre moral qui est le résultat et la récompense de la création ou de la contemplation esthétique ?
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Il y a là certainement une contradiction qui a échappé jusqu'à présent aux innombrables commentateurs du grand philosophe allemand, et que tous les sophismes et tous les paradoxes ne parviendront pas à abolir. Si le Vouloir vivre est un Mal, comment l'image agrandie, synthétisée, plus véridique, donc plus effroyable encore, de l'existence peut-elle agir sur notre Ame comme un principe bienfaisant et rénovateur? Personne, peut-être, n'a lu et relu plus souvent que l'auteur de ces lignes l'extraordinaire chef-d'œuvre qui s'appelle Le Monde comme volonté el comme représentation. Les arguments que Schopenhauer oppose à ses détracteurs me sont connus, j'avoue toutefois qu'ils n'ont jamais réussi à me convaincre, du moins, si l'on s'obstine à vouloir définir le mystère de l'Art, en se plaçant au point de vue du pessimisme absolu, c'est-à-dire de la négation radicale du Bonheur et de la Joie. Car c'est à cette négation (|u'aboutil tout pessimisme sincère. Tous les arguments de Schopenhauer se ramènent d'ailleurs à cet axiome purement arbitraire : nous n'avons en tant qu'individus aucune autre connaissance que celle qui est soumise au principe de raison suffisante et cette forme exclut la connaissance des idées platoniciennes : il s'ensuit que si nous sommes capables de nous élever de la
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connaissance des choses particulières jusqu'à celle des idées, cela ne peut se faire que par une modification intervenue dans le sujet. C'est en cette modification que consistent précisément le mystère et le sortilège de l'Art immortel. Elle est le vivant symbole de son action propice et bienfaisante. Le sujet cesse alors d'être purement individuel, il devient un sujet purement connaissant, absorbédésormais dans la contemplation profonde de l'objet qui s'offreàlui,dclivréde toutes autres dépendances. Le miracle de l'Art et de la Beauté se produit brusquement. C'est la connaissance qui s'affranchit du service de la volonté. L'explication paraît plausible, rationnelle, presque irréfutable aux pessimistes intransigeants, elle repose pourtant sur une contradiction logique et spéculative évidente. Certes, à l'instant mystérieux de l'émotionesthétique, notre amené subit plus, dans ses profondeurs intimes, le joug, ni l'angoisse coutumière de la volonté. Elle est pareille alors à l'esclave qui a brisé ses chaînes. . Avec la volupté tranquille de l'égoïsme impérissable, des régions mystiques qu'elle vient d'atteindre, cette âme délivrée contemple les tortures et les stériles efforts de ses ancieits compagnons de captivité. Ne participant plus à l'atroce tragédie de l'existence où naguère elle-même joua son rôle — (et ce rôle est tou-
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jours celai d'une dupe ou d'une vicliine quels que soient les oripeaux d'illusoire grandeur ou de richesse éphémère dont s'aflublent les interprèles de la comédie humaine i, — notre intelligence en jouit maintenant comme d'un morose et angoissant, mais sublime spectacle, puisque les forces grandioses et les Idées éternelles, qui dirigent et dominent le monde, y déploient leur toute-puissance, leur invincible ardeur et leurs prodiges innombrables. Soit, et cette définition de l'Art, de la quiétude sentimentale et de la joie vibrante comme un cri de délivrance qu'il procure, cette définition est admirable- Gomment la rattacher pourtant à l'ensemble de la doctrine philosophique du pessimisme, puisque celui-ci nous amène de déduction en déduction à un anathème sans merci, à une condamnation définitive de la vie ? Comment admettre que la contemplation de ces idées platoniciennes qui demeurent chez un penseur de tradition aussi essentiellement idéaliste que Schopenhauer, les prototypes éternels des phénomènes ; comment et pourquoi proclamer que la contemjilation des idées, source de l'être et le reflet immédiat du vouloir vivre, deviendra pour nous une cause d'épanouissement moral, un motif d'apaisement, un principe de guérison et de joie? La joie est absente de ce monde absurde et détestable. De
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quel dioil espérez-vous en faire lu conquête sacrée aux sources mêmes de cet univers maudit et incompréhensible, à Jamais condamné aux soullVances qu'il redoute et désire à la fois? Le raisonnement du vulgaire, quehiue antipathique que nous apparaisse Ihorrihle sens commun, est assez probant, lorsqu'il oppose à l'esthétique de Schopenhauer une irréfutable objection. De même que l'intelligence Divine créa le monde sur le modèle des hlécs éternelles, de même l'Artiste évoque du néant un monde fictif, plus harmonieux que celui des apparences matérielles, car l'essence de l'Etre s'y manifeste tout entière.
Mais la Volonté, source initiale du monde, n'est que désir stérile, souffrance, douleur et déception. Comment, encore une fois, sa reproduction dans les chefs-d'œuvre de l'Art peutelle devenir bienfaisante, désirable et sacrée.' L'Ame qui se perd dans la contemplation esthétique se libère de l'esclavage de l'égo'isme, du souci dévorant du bonheur personnel, de l'ambition décevante et mesquine où s'épanouit l'àpre essence du Moi. Soit, dans cette libération de l'égo'isme résident la grandeur, la noblesse, la bienfaisance de l'Art. 11 faut le bénir, le chérir, l'adorer pour cette grâce de l'oubli qu'il nous octroie parmi les déceptions, et les peines de la vie. Mais si la Volonté que l'Art exprime