LA MORALE PESSIMISTE
sibililé de l'Amour, du Sacrifice et de la Pilié, c'est-à-dire la possibilité d'une morale nous fait participer à une forme de l'clre qui n'est plus l'âpre désir, l'effort atroce et vain, la souffrance sans fin du Vouloir vivre. Ce mode d'existence que le plus humble des hommes peut adopter et choisir, n'eût-il ni génie, ni talent, ni instruction d'aucune sorte, ni même cette faculté de comprendre la Beauté qui est déjà un privilège, cette vie nouvelle échappe à la Fatalité tragique de la Douleur et de la Servi tude; elle est elle-même, quelque imparfaite qu'elle apparaisse encore, le bien possible et réalisé, la joie atteinte, la démonstration vivante du bonheur, un instant victorieux puisque toute créature qui se sacrifie à une autre, par une loi équitable et sublime, trouve dans Fardeur môme du sacrifice l'oubli de ses propres souffrances. Si le héros ou le saint qui s'immole au bonheur d'autrui, non seulement ne regrette pas les biens périssables auxquels il renonce, mais reçoit déjà le salaire de son dévouement et le prix de son effort, c'est parce que la délivrance, l'écrasement du mal, l'évasion de notre âme, prisonnière de l'erreur et de la haine, c'est parce que le Bonheur et la Joie, achèvement et enchantement des destinées, se paient d'un prix exorbitant certes, ce prix étant, selon Schopenhauer.le sacrifice de notre félicité per-
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soimcUo: mais c'est aussi parce que la Félicité est possible, même ici-bas, parce que l'existence de ces biens ineffables, nous interdit de prononcer le verdict sans appel qui condamne le monde. Si le sacrilice, essence et triomphe de la loi morale, ne servait qu'à augmenter et à propager lasouffrancc, pourquoi Schopenhauer nous en imposerail-il le culte, l'accomplisseinent et le désir? La diminution de la douleur est déjà une forme de la joie et l'abnégation des bienfaiteurs de l'humanité ne leur eut-elle octroyé que celle-là, lanathème absolu du pessimisme apparaîtrait déjà en contradiction évidente avec la morale que Schopenhauer a déduite, avec tant de force et de génie, de l'étude de la vie humaine et de l'évolution cosmique. Car l'objection que l'on a adressée si souvent à la morale formaliste de Kant garde aussi toute sa puissance agressive contre les austères avis du renoncement pessimiste. On ne se sacrifie pas à une ombre, à une illusion, à une formule abstraite, mais à une réalité vivante et certaine, et cette réalité ne peut être ni l'orgueilleuse chimère d'une Loi arbitraire et abstraite, ni la doctrine incomplète de l'Unité fondamentale de tous les êtres, mais la victoire de l'idéal qui nous fait espérer une vie plus douce, une humanité meilleure, une augmentation de la joie possible, surtout une diminution de la souffrance éternelle.