CHAPITRE VI Là SOLUTION DU GRAND PROBLÈME
Celle-ci demeure pourtant la maîtresse inexorable de nos fraîriles destins, et tôt ou tard, la loi fatale nous ramène dans son empire, repentants et soumis, comme des esclaves fugitifs.
Néanmoins, on ne saurait le redire trop souvent, parmi les démentis cyniques de la réalité insultant l'Idéal, et quand les plus grands génies de notre race, des titans tels que le penseur du Monde comme volonlé et comme représenlalion nous ordonnent de désespérer et de mourir, de cette agonie de l'âme qui est le renoncement, la fuite de l'esclave, l'évasion suivie de représailles tragiques, mais qu'importe ! la libération est possible, même ici-bas. Oui, la misère, la douleur, les deuils, la trahison et la déchéance de tout ce que nos âmes ont aimé au printemps, l'immense lassitude, le
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supplice (le vivre, voilà la vérité, voilà notre sort à tous, il n'y en a pas d'autre. Et dans la lutte déchirante qui dure du berceau à la tombe, chacun de nous est sûr d'être vaincu à la fin du combat. Mais une lueur d'espoir brille dans les ténèbres, mais on échai)pe h la tyrannie de lég-oïsme.des appétits insatiables, de la volonté ardente et à jamais inassouvie. La magie de l'Art nous accorde l'oubli, pendant une trêve propice. La douceur de l'amour et la sainteté de la loi morale, en nous faisant participer aux douleurs comme aux joies apparentes d'autrui. en nous commandant de diminuer la souffrance et de propager le bonheur, nous rend plus libres encore, nous réconcilie davantage, nous dévoile quelques traits de plus de l'idole dont le Maître niait l'existence elle-même et dont le visage se dessine lentement, parmi les ombres et les énigmes de l'Absolu, dont le sourire mystérieux attire les créatures vivantes depuis que 1 illusion du monde y déploie ses prodiges, dont le regard semble nous dire : « Oui, je suis la Joie éternelle, pauvres insensés, créatures j^érissables qui osez douter de moi, de moi vers qui aspire tout (;e qui eviste ! Je suis si bien l'inspiratrice, l'initiatrice, la souveraine de vos destins que vos négations elles-mêmes semblent plaider ma cause... >^ Quel est en effet le but auquel aspire la vo-
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lontc, lasse de tant d'eflorts stériles, lorsqu'elle cherche l'oubli au refuge de l'Art ou du Bien? Cet oubli, celte délivrance peuvent-ils être uu surcroît de douleurs, une augmentation de soulï'rances? Non, certes, ou, s'il en était ainsi, le philosophe démasquerait une fois de plus la perfidie de la nature ennemie elle saurait nous montrer le piège que tend à ses victimes l'illusion du Bien et de la Beauté. Schopenhauer, pourtant comme tous les penseurs et tous les I>hilosophes dignes de ce nom, proclame l)len haut, avec la gratitude émue et l'éloquence sublime du prisonnier qui échappe aux bourreaux, la sainteté, la noblesse et l'efficacité de lArt et de la Morale. Nul doute n'est donc possible à ce sujet, et peu importe que l'illustre métaphysicien ne s'en soit pas .rendu compte très exactement, ou plutôt n'ait pas voulu déduire les conséquences totales de son esthétique et de sa doctrine du Devoir. En délivrant la volonté du joug de l'égoïsme et de la servitude, en lui ])ermettant de rejeter, ne fùtce que pendant quelques heures de trêve bienfaisante, le fardeau accablant de l'inquiétude, du trouble, des soucis décevants, des convoitises toujours inapaisées, des appétits jamais satisfaits, l'Art aussi bien que la Morale attestent la possibilité et l'existence d'un monde où la souffrance apparaît amoindrie, la Joie accessible,
lis l. OPTIMISME DE SCHOPENHAUEH
le Bonheur passant de la puissance ù. l'acle, le Mal terrassé et la douleur vaincue.
Mais l'extase de la contemplation esthétique s'évanouit avec cette brièveté tragique qui semble la rançon fatale de la Jeunesse, de la Beauté, de l'Amour et de l'enthousiasme, car ce qui rend la vie digne d'être vécue est précisément, hélas ! ce qui passe et se fane le plus vite, ici-bas, les roses printanières, les fleurs du rapide été ou les moissons de l'automne nous ont à peine permis d'en respirer les divins parfums que déjà leur parure éclatante n'est plus qu'un souvenir.
Mais la loi morale, l'altruisme et la sublime pitié, s'ils nous emportent loin du Monde matériel, où chaque combattant se défend, lutte avec acharnement, espère la victoire et finalement succombe et expire, les armes à la main, au nom de l'égoïsme insensé (n'est-ce point un prodige, à nul autre pareil, que cette seule notion du désintéressement, du souci de la peine d'autrui, de notre devoir envers les autres créatures, cette notion dont l'homme seul est capable, parmi les innombrables êtres vivants, qui tous se haïssent, se détruisent et se dévorent ?) mais la loi morale, si elle ennoblit, purifie et agrandit notre existence, en la faisant participer aux peines et aux joies, aux travaux et aux aspirations, aux regrets, ou aux grandes
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espérances de nos semblables, ne nous apportel-elle aussi qu'un apaisement passager, une guérison momentanée, une félicité incertaine et précaire? Il faut le reconnaître, hélas ! car si la faculté d oubli, le fait même d'échapper à la tyrannie de rinstincl,de l'ambition, de l'inquiétude du lendemain, l'esclavage du moi, est déjà une conquête immense sur la douleur, maîtresse et souveraine du Monde, celle-ci règne quand même en partage dans l'atroce univers que la fatalité nous assigne pour prison, et l'âme du sage, délivrée des regrets, des remords, de l'égoïsme, continue néanmoins à soufl'rir d'une souffrance plus noble, mais intense et tragique encore. La douleur cosmique tressaille en lui, les plaintes des martyrs innombrables résonnent douloureusement dans les profondeurs de son être, la misère, l'esclavage, l'injustice le désespèrent et l'accablent. Il pleure toutes les larmes du monde, son cœur saigne par toutes les blessures humaines, son âme se brise aux spectacles effroyables de la détresse et du délire des créatures périssables auxquelles il a sacrifié la chimère du bonheur personnel et que son sacrifice, résolu et accompli au prix de tant d'efforts, d'un renoncement surhumain, d une crise mystique si douloureuse et si laborieuse, n'a ni délivrées ni apaisées ni rendues complètement heureuses ou meilleures. S'il a
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vaincu sa proj)rc douleur, le sa^e, le héros pacifique ou le sailli, tant qu'il demeure parmi le monde des vivants, n'a pu écraser d'une victoire durable l'universelle et fatidique Loi du Vouloir Vivre qui est aussi la Loi d'inutile agitation, de défaite certaine et de tortures inévitables.
Le mal rcpreiul ses droits, la douleur obtient sa revanche. Plus que jamais, même en admirant la Beauté, même en suivant les préceptes du Bien, nous soufl'rons, nous désespérons, nous agonisons dans les afl'res d'un long supplice... Désormais ce n'est plus la faillite de notre fragile idéal, qui nous incite à la révolte et au désespoir mais le désir de l'idéal sacré entre tous, celui de la joie universelle. Car, ni la Beauté, ni la Bonté ne peuvent abolir la souffrance. Elles sont encore, quoique très supérieures à l'égolisme vulgaire, certes, des formes d'activité humaine assujetties au vouloir vivre, et l'existence reste toujours le Mal, la Trahison et l'Epreuve suprêmes.
La troisième et la plus noble de nos facultés (bien que Schopenhauer lui ait ravi son ancienne priorité et sa suprématie d'autrefois) la pensée, ce don mystérieux de comprendre la vie, le seul, en somme, qui creuse un abhiie entre l'homme et les autres créatures, capables de sentir et de vouloir, et de souff'rir