‹ L'Optimisme de SchopenhauerChapitre 20 sur 74 · L.\. SOLUTION DU GUANl) l'HOMLK^Ii · texte numérisé non relu

L.\. SOLUTION DU GUANl) l'HOMLK^Ii

comme nous, hélus ! mais non pas de penser, l'intelligence, nous permettra enfin de franchir le seuil redoutable des replions interdites, celles où les vérités suprêmes brillent dune inefï'ablc clarté, où palpite enfin la flamme de l'absolu, où l'initiation.s'achève et nos destinées s'accomplissent, tandis que les derniers voiles se déchirent. Le penseur, non sans une lutte bien douloureuse encore, s'est affranchi de l'égoïsme, de l'illusion primordiale, de l'absorbant et féroce individualisme, plus tard, il a cherché la guérison et le mot de l'énigme dans les sphères apaisées et sereines de l'Art, il a cru, comme nous tous, aborder au port, toucher au but rêvé, en acceptant la servitude volontaire du devoir et de la vertu, et toujours son attente fut déçue et trompée, non pas d'une déception complète, il est vrai, mais déchirante et tragique encore. Partout, même darts l'atmosphère pure et sublime de la Beauté ou du Bien, la douleur est reparue, la lleur symbolique au parfum qui tue, aux sombres couleurs de désespérance et de deuil, les roses funéraires ont refleuri encore. Et l'esprit vainqueur, non plus seulement des illusions des sens et des mirages matériels, pièges grossiers dans leur habileté même, mais vainqueur aussi des stratagèmes subtils où se déploie l'astuce du Vouloir Vivre — toute-puissance du génie ou ineffable gran-

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(leur (le la pitié — rcsprit comprend, enfin, rnltime vérité, il acquiert une certitude 'irréfutable, il reconnaît que le Monde est absolument mauvais et. parvenu à ce de^aé de clairvoyance et (le liante sagesse, il sent en luimême la force de choisir entre la volonté de vivre et celle de ne plus vivre.

Le verdict sans appel est prononcé, le plus haut degré de stoïque fierté accessible à une créature humaine est atteint. La parole tragique et définitive, inspirée et indestructible, plane sur le monde qu'elle condamne, sur le destin dont elle a déjoué rimmémoriale astuce. Et cette sentence suprême qui est aussi la suprême sagesse, est une condamnation. Le vrai de\oir, la vraie beauté, le seul bonheur réside dans l'anéantissement du désir de vivre, c'est là la délivrance complète. Détruisons-en nous-mêmes l'étincelle néfaste, le principe de l'Etre. Alors seulement nous ne souffrirons plus. Et c'est pour([uoi au jugement de Schopenhauer, le Bouddhisme, avec sa rage de destruction, son renoncement myslic|ue et les abîmes de néant qu'il fait entrevoir à ses fidèles, c'est pourciuoi le Bouddhisme semble être déjà l'expression

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symbolique, anticipée et instinctive de sa philosophie. Le Nirvana est le but, le port et le refuj^e de nos fragiles destinées...

En lui seul, dans ses profondeurs insondables, dans son sommeil sans rêve, dans sa nuit sans étoile, nous trouverons le repos, la délivrance, la fin de Tinterminable épreuve, la quiétude et la sainteté du g-rand silence que l'existence interrompt Le monde où nous vivons, oii nous agonisons plutôt, ne peut s'améliorer, il ne peut échapper à la Loi fatidique ; l'espoir et la chimère du progrès, c'est-à-dire d'une amélioration de la vie, ne méritant que l'indulgence méprisante du sage. Le Mon Etre vaut mieux que l'Etre, de sorte qu'au bout des investigations laborieuses de la science, après le tumulte et le cauchemar des siècles, comme salaire de son dur labeur, la triste humanité ne reçoit que ce conseil : l'anéantissement du Vouloir Vivre, et avec lui, l'anéantissement du Monde qui n'existe que par les consciences où il se re- I^résentc.

Jamais doctrine négative ne fut plus absolue, plus radicale, plus persuasive que celle-ci. autant par la splendeur de la forme où elle s'exprime que par la force de pensée philosophique et l'unité admirable qui l'anime dun bout à l'autre. Jamais une sentence plus implacable, plus âpre, n'aura stigmatisé linjus-

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lice du monde et l'épreuve de la destinée. On a atteint vraiment le fond du désenchantement et du désespoir, le nihilisme intellectuel ne saurait aller au-delà, puisque déjà, dans cet anéantissement qu'enseigne Schopenhaucr, les limites du monde d'ici-bas sont dépassées. Le Maître du pessimisme moderne nous g-uide dans ces sphères du rèvc, de la contemplation et de l'extase mystiques, inexprimables en termes du langage humain, dont les extraoïdinaires visions des grands philosophes néoplatoniciens, de l'admirable école d'Alexandrie, si peu connue et si digne de l'être, celle desProclus, des Sirianus, des Modératus de Gadès, des Alcinoûs, des Ammonius Saccas, des Porphyre, mais surtout du gigantesque, obscur et redoutable Plotin, émule et rival de Platon, peuvent seules nous donner une notion approximative. Le cycle des facultés et des aspirations humaines est parcouru et toutes les routes ont abouti aux gouffres dépouvantes, et d'horreur. Deux fois, l'espérance invincible aura brillé sur la route périlleuse, aux chemins difficiles du long apprenlissage, à deux étaj)es différentes, sous la clarté propice d étoiles bienfaisantes mais incertaines et l'une et l'autre trop éloignées de nous, hélas ! pour dissiper les lénèbres ; deux fois, le fantôme du bonheur s'est dressé devant nous. Nos mains tremblantes

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se sont teiuhies vers lui, accablées de cliuîncs, brisées par la douleur. Sous le souffle pur de l'Idéal vaincfuour, notre détresse infinie s'apaisa un instant, nous avons cru découvrir le remède désiré ; mais bientôt les derniers spectres se sont évanouis, et a oici enfin, irréfutable, indéniable, toute puissante comme l'éternité, voici la solution du grand problème: le Bonheur est impossible. Tant que continue encore l'épi'euve de la vie, telle que nous la subissons ici-bas, il faut anéantir le désir même et la force de vivre. Le bienfaiteur, l'ami de riiumanité et de la nature est celui qui aspire à y éteindre le feu dévorant de l'Etre et de la soutlrance ; et toute philosophie rationnelle se termine par une négation absolue.

Depuis les plaintes farouches des prophètes, depuis les prédications enflammées et ardentes des sages brahmaniques ou des premiers martyrs bouddhistes enseignant aux humains le mépris de la douleur et la haine de la\ie, la douceur du néant et le repos de l'abîme ; depuis les méditations sublimes et désenchantées du prince Hamlet songeant aux problèmes de la destinée et de la souflVance sur ces terrasses d'Elseneur où le fantôme du devoir lui appa raît pour la première fois, depuis Esch\le ou Ezéchiel, depuis Shakespeare ou Byron, l'humanité n'avait pas entendu un réquisitoire

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])liis éloquent, plus fougueux, plus farouche que celui-ci.

Non. jamais accents plus pathétiques, plus frémissants d'épouvante, i>lus sincèrement tragiques, plus impressionnants et plus douloureux n'avaient retenti sous la voûte des cieux, vers ces espaces infinis, où tant de regards humains ont cherché un signe d'espérance, un appui, une promesse de renouveau, une consolation, fût-elle pâle et tremblante comme la clarté des astres lointains. Tout n'est que vouloir Aivre. impulsif, inutile, et sans but. dans le rythme des constellations comme dans les battements d'un pauvre cœur aimant, demain réduit en cendres ; tout nest que douleur éternelle, labeur sans sanction, et sans trêve, rien n'est vrai, rien n'existe, sinon la mystérieuse puissance de vivre et de soufl'rir. Ktpour la centième fois, à 1 interrogation anxieuse de l'âme désespérée qui demande : Où est la guérison, non plus illusoire et temporaire, mais véridique et sincère? le philosophe qui n a pas seulement enseigné mais démontré le désespoir à l'origine et à la fin de tout, le sage répond encore : La destruction du Mal en est le seul remède. N'essayez pas d'ennoblir mais d'abolir la vie. Ni espoir, ni clémence possible. Le néant, le néant encore et toujours.

Lui seul vous apaisera, lui seul vous donnera

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