‹ L'Optimisme de SchopenhauerChapitre 22 sur 74 · I.A SOLUTION DU (iHANI) IMtOBLLME ÏM · texte numérisé non relu

I.A SOLUTION DU (iHANI) IMtOBLLME ÏM

pas (le l'immense Univers ni du vaste domaine du possible et du réalisable. Et c'est en vain que l'illustre misanthrope allemand a voulu nous convaincre de l'inanité de notre croyance et de nos lonj^s espoirs, c'est en vain ([u'il nous fit, en un iminortel chef d'ciMivre, la démons- I ration du désespoir et du pessimisme. C'est en \ ain qu'il nia toujours cette clarté si faible, à peine perceptible, mais qui existe pourtant, qui tremble et scintille à l'horizon et dont la pâle lueur éclaire seule notre route. Lui-même a cru l'apercevoir déjà dans le clair sourire delà Beauté ou dans le regard apaisé et clément de la Bonté s'apprètant au martyre, lui-même a puisé dans la magique inlluence qu'elle dégage la force de penser, de souffrir, d'enseigner la délivrance et voici qu'aux portes mêmes de l'éternité, lorsque notre guide croyait s'abîmer dans la nuit du néant, elle s'épanouit, elle se propage, elle jaillit, de toutes parts, en une éblouissante et mystique aurore.

Car nulle doctrine de vie, nulle philosophie, c'est-à-dire aucune explication de l'univers ne peut être basée sur une négation absolue. La possibilité du monde, quelque tragique, néfaste et imparfait f[u'il soit hélas ! doit avoir sa raison d'être au sein de l'absolu, dans un principe positif; sans cela, ce monde, déjà si atroce et si cruel, mais où l'idée, du moins, et le rêve de

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la Joie subsiste, cet univers périrait. Et aucune morale ne sauiail dominer les Ames si elle ne prêche que le néant, la destruction et le nihilisme absolu, si elle ne trouve pas, même dans ses cris de désespoir et de révolte, même dans ses conseils d'ascétisme et de renoncement, une parole de vie, de renouveau et d'espoir. Comment pourrait-il en être autrement ? La négation ne saurait s'exercer que sur la notion ontologique, très nettement définie, d'un Bien quelconque, primordial, caché, en puissance seulement peut-être, mais qui seul soutient et explique le prodige de l'Etre. L'humaniténe saurai Isubirlcsépreuves innombrables, les peines et les tourments de la vie, les supplices physiques et les tortures de l'âme, toute l'horreur et toute l'épouvante de nos destins dont Schopenhauer n'a point exagéré l'intensité, si, parmi tant de mal et de ténèbres, ne subsistait quand même le mystérieux et invincible piincipe du Bonheur possible, de la cessation de la souflrance, de l'idéal vainqueur, aujourd'hui ou dans des milliers de siècles, dans la réalité de l'heure présente ou aux termes inconnus de l'évolution cosmique. Cette force initiale dont chacun de nous a ressenti le pouvoir, aux heures si rares et si brèves d'accalmie et de (elicité relative, ou même aux heures où nous avons moins souilcrt, celte

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n'alité, aussi certaine, aussi évidente, que la souffrance et l'effort universel, anime, exalte, console, réconcilie, empêche de disparaître à jamais la race des vivants ; puissance mystérieuse, pareille en son active intensité à la Pensée éternelle d'Aristolo, à la Pensée divine, à la Pensée parfaite, source de toute vertu et de toute Beauté, absente de notre misérable monde, certes, mais qui existe et qui l'attire d'un invincible attrait 1

La notion du Bonheur est indestructible dans la nature et dans l'âme, le rythme et l'harmonie des mondes en tracent le symbole sur le chemin des étoiles, aux routes de l'infini, les créatures innombrables en cherchent la réalisation primitive et j^rrossière dans la satisfaction de l'instinct et l'homme enfin, si borné, si criminel, si méprisable qu'il soit encore, en possède l'intuition sublime et en poursuit l'impossible chimère. Son universalité dans toutes les régions de l'être permet de l'assimiler à une de ces vérités ontologiques dont l'antithèse et la négation absolue sont indémontrables. — D'autant plus que, nous ne saurions trop le répéter, la négation pure ne peut rien créer, un régime de vie d'où tout élément positif de persévérance dans l'Etre, par conséquent même d'obscur bien-être serait absent, un monde foncièrement mauvais

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est inconcevable, impossible et contradictoire en soi. La soulîrancc radicale qui est le Non-Etre, n'a de sens et de réalité que si Ton admet aussi le postulat do l'Etre acbcvant ses destins, en se synthétisant avec son contialre dans l'obscur et mystérieux travail du devenijcosmique. Car c'est peut-être le châtiment mérité des grossières invectives dont Schopenhauer accabla Hegel, l'illustre philosophe berlinois, si oublié aujourd'hui, et dont le génie égala sans aucun doute celui de son ennemi, car ce génie fut bien noble, bien grand et bien pur; c'est la levanche de Hegel qu'il faille se rappeler la célèbre formule hégélienne pour expliquer l'évolution de la pensée de Schopenhauer et la contradiction apparente à laquelle le condamne la logique supérieure des choses et de la vérité.

Mais cette contradiction n est qu'apparente, elle devient une preuve de plus de la forte unité philosophique de l'œuvre qu'elle résume dans cette synthèse finale, de l'intégrité absolue dune pensée consciente de sa force, prête à admettre tous les points de vue qui s'imposent à la dialectique du métaphysicien, tandis qu'il reconstruit l'évolution du monde. C'est cette vaste et admirable synthèse, avec les perspectives infinies qu'elle dévoile soudain à nos yeux, qui termine l'œuvre de Srhopenhauer.

LA SOLUTION nu GRAND PUOBLKMi; IH".

Et ]ious y trouvons une raison de plus pour respecter sa probité de penseur et son jirénie de philosophe. Car, il est, sans aucun doute, aux relions de l'Absolu, au delà du Monde visible, une synthèse initiale où les thèses et les anti- (hèses des jugements humains se concilient et s'accordent en une Réalité suprême- Autant que Schopenhauer, lui-même, aAcc la mémeconvoilise ardente et la même âpreté chagrine, nous estimons que le monde est mauvais, que la vie est cruelle, injuste et atroce, que notre destinée à tous est aussi effroyable qu'incompréhensible, éphémère et superflue. Nous estimons que le pessimisme a raison et cjue la conception du monde qu'il nous propose comme doctrine de vie est Juste, lationnelle et féconde. Mais cette doctrine est incomplète comme toutes celles qui visent à embrasser l'absolu en une formule de savoir humain. Emule, élève et continuateur glorieux de Kant, notre maître à tous, aux plus humbles comme aux plus célèbres, l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation aurait dû s'en souvenir: l'Absolu n'existe point dans ce monde d'apparences et de phénomènes qui n'est que la manifestation de la réalité ultime, de la chose en soi, de la substance Première dont toutes les railleries du grossier positivisme contemporain ne parviendront pas à détruire

I3t> l'optimismi: m; sciiopkniiaier

l'évidence. Et les doclrincs qui admettent un dualisme iniJial et éternel, celui de la Matière et de la Pensée, de l'Esprit et de la Nature dans les fondements du monde, doctrines aussi profondes et aussi défendables que les théories du monisme absolu à la mode aujourd'hui, la phi losophie du dualisme vers laquelle nous atti lent toutes nos préférences personnelles, pou lirait opposer à la thèse de Schopenhauer les mêmes objections.

Non, vraiment, point d'Absolu parmi les ombres vaines et fugitives d'ici-bas. Voilà encore une vérité d'évidence première, pas même l'absolu de la douleur, du mal et du renoncement.

Ce n'est pas tout. Pour que la négation complète du Bonheur, c'est-à-dire le Mal radical, fondamental, inguérissable, soit possible (et, sans ces caractéristiques, point de pessimisme sincère, logique et complet), il faut que le bien existe quelque part, dans les régions incommensurables du possible; il faut qu'un principe positif de Vie et d'Affirmation rayonne dans le monde transcendant du Nirvana, même en supposant qu'il soit absent à jamais de l'univers terrestre et du monde des apparences. Car une antithèse d'ordre purement spéculatif, comme celle qui sert de fondement au pessimisme, n'est intelligible que

[.A SOLUTIOiN nr GRAlM) l'KOHIJi.Mli y.i7

si la thèse à laf|uellc elle s'oppose comme coiitiacHction luiiversellc, possède, elle aussi, le privilège de l'Etre. Et la toute puissance de la dialectique éternelle, nous le savons maintenant, a conduit Schopenliauer, contre son gvé sans doute, sous l'impulsion irrésistible de Tévidence philosophique, à cette concession d'une incommensurable portée si)éculative, difficile à concilier, semblet-il, tout d'abord, avec les préférences de son génie et les principes immortels de sa doctrine et qui pourtant achèvent, complètent et sanctifient son œuvre. Aon, quelque atroces, despotiques et universels que soient le Mal, la souffrance et le Crime, tout ce qui est la négation de l'Idéal, ces formes multiples, encore triomphantes partout, de négation ne peuvent être les seuls éléments de la constitution du Monde. L'explication totale de l'ensemble des choses qui accepte et propose comme principe métaphysique, comme solution définitive, une négation radicale ne saurait satisfaire aux aspirations, et aux tendances les plus profondes de la philosophie et de l'humanité.

Selon la puissante et indestructible parole du philosophe antique, jamais, du >on Être, vous ne ferez jaillir le prodige et la réalité dé 1 Etre. Si le fait primordial, le postulat concret de l'existence a surgi du néant, une force mystérieuse et que nul terme emprunté au langage

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humain ne saurait dcliïiir, une force présente dans tout ce qui aspire à vivre, une raison suffisante explique et rend inlellisible et possible, le prodige de la^vie. Ce principe est ineffable, iiidéfinissalile. inimanenl au monde, peut-être existe-t-il au delà du monde réel dune existence transcendante, comme un des attributs de Dieu. En tout cas un irrésistible instinct de notre nature nous oblige à croire en lui. En nous et autour de nous, tout atteste son existence et sa toute-puissance. C'est lui qui se manifeste dans les Lois de mécanique universelle et d'harmonie mathématique qui régissent l'univers matériel, les astres célestes aussi bien que la pierre qui obéit, en tombant, à ce que nous appelons la loi de pesanteur et l'attraction terrestre. Le même principe palpite, frémit, souffre et combat dans la lutte pour l'existence dont la Fatalité s impose aux espèces innombrables d'êtres vivants, chacune, fût-ce au prix de la destruction de tous les autres, affirmant, avec tant de frénésie et de fureur, sa persistance de vivre et son besoin invincible de bien-être et de joie animale-.

Et c'est encore ce principe positif entre tous, mais ennobli, idéalisé, parvenant peu à peu à la conscience de son essence première et de sa luission véritable qui dirige, éclaire, protège et aiiiine la hisie ol fragile humanité. C'esl son

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intlucncequi lu conduit i)aniii tuiil d épreuves, de deuils, do cataclysmes et d infamies, vers de nouveaux et de meilleurs destins. Son symbole, pour nous, est la croyance indestructible au bonheur possible, en la prédominance des forces bienfaisantes sur les puissances du mal, en la victoire finale de l'Idéal et de l'Esprit, c'est-à-dire, en somme, la croyance sacrée en la bonté finale de la vie, malgré tous les démentis de l'heure présente. Or, remarquez-le bien, de la solution que nous insi)ire notre conscience, quand nous interrogeons avec angoisse le dilemmedes destinées, dépend le verdict suprême, celui dont les termes métaphysiques oscillent nécessai renflent entre l'optimisme et le pessimisme absolu. Si la vie n'est pas immédiatement et radicalement mauvaise, malgré toutes ses tares et toutes ses épouvantes, elle mérite d'être vécue et le pessimisme intransigeant apparaît impossible. D autre part, la coexistence du principe de béatitude, de bien-être, dépanouissement et de bonheur avec tous les motifs de souffrance, de destruction et de mal, cette coexistence suffit déjà, quelque faible, isolée et timide qu'elle apparaisse encore pour absoudre la vie. Et la foi en ce principe, sa présence immédiate, son aperception intuitive sont tellement innées et invincibles, que le grand pessimiste allemand, après l'avoir nié

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toiil d'abord duno nég^ation hautaine, Schol)cnhaucr finit lui aussi par le chercher et par le découvrir dans toutes les sphères de l'activité psychique, dans l'exercice de toutes nos facultés de réagir au contact de l'univers, dans notre pouvoir de comprendre, de sentir ou de vouloir la Aie. Ce principe positif que le vulgaire appellera toujours, simi^lement, naïvement et sagement de son nom, vieux comme le monde, le bonheur ; ce principe rayonne déjà dans l'oubli momentané de nos misères et do nos peines que donne la joie de l'Art, puis dans la volupté du sacrifice et la sanction du bien, enfin dans la félicité ineffable de cet anéantissement total du vouloir vivre qui est la suprême conquête de la raison et le terme de la philosophie pessimiste. Mais, nous avons essayé de l'indiquer au cours de cette étude, précisément à l'heure redoutable et décisive où s'achève l'édification de cette haute doctrine, quand Schopenhauer exprime enfin sa pensée, en nous proposant comme un suprême espoir l'extinction totale de la volonté et la disparition du monde, l'extraordinaire prodige que nous voulons signaler, une fois de plus, aux admirateurs de ce grand génie, se produit tout à coup. Le pessimisme parvenu à son apogée, au développement intégral de ses prin cipes et de ses prémices, est obligé de reconnaître, l'existence de ce principe positif de

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