‹ L'Optimisme de SchopenhauerChapitre 24 sur 74 · CHAPITRE VII ESSAI D'UNE PHILOSOPHIE EUDÉMONISTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII ESSAI D'UNE PHILOSOPHIE EUDÉMONISTE

II conviendrait peut-être de compléter, sans cmellre nullement la sotte prétention de rivaliser avec de pareils «énies philosophiques, l'œuvre grandiose ébauchée par Kant et par Schopenhauer. Il'scrait peut-être urgent de développer cette œuvre en tenant comptedela direction que les deux Maîtres de la métaphysique allemande ont imprégnée à la haute spéculation et, en ne perdant jamais de vue que la philosophie des temps à venir ne peut se développer que dans la voie qu'ils nous ont désignée et dont les premiers principes sont connus de tous : suprématie des lois de l'esprit, des catégories de la pensée conditionnant le monde des apparences, unité d'aspiration et de méthode avec le travail nécessaire, mais partiel dos sciencesposilives. enfin et surtout recherche

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de plus en plus sagace d'une définition de l'essence du Monde, de la Puissance ineflable, mais non inaccessible, puisqu'elle palpite en nous-mêmes, dont le mirage de l'Univers n'est qu'un pâle rayon et que toutes les religions, de même que toutes les philosophies veulent atteindre et comprendre. Cette force primordiale, ce premier principe de l'être que Kant identifiait avec le Noumène, tout en stipulant nettement que la chose en soi prouve nécessairement l'existence de Dieu, créateur du monde des svdjstances aussi bien que des apparences, et de la loi unique, aussi bien que du tissu innombrable des causes (car l'âme, inassouvie, même parvenue à ce degré de sagesse où le mensonge du monde matériel se dissipe, exige plus encore et s'envole, vers des régions plus hautes d'initiation mystique) — cette essence du monde, cette vérité nouménale dont la conquête se confond avec le but même de la métai)li\sique, la science moderne, depuis les immortels travaux d'Emmanuel Kant et d'Arthur Schopenhauer, l'identifie avec ce que nous appelons volonté.

Les plus grands esprits philosophiques du temps présent admettent cette grande découverte, on en trouvera l'aveu formel chez les penseurs qui dirigent et dominent le mouvement si spéculatif de l'époque : chez Alfred Fouillée

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en France, le plui* <j-énial des métapliNsieiens lie race latine, dans son adiniiable système des idées forces; chez Wundt, Lange et Paulsen, en Allemagne ; chez Herbert Spencer, Maître incontesté de la philosophie au pays le plus rebelle à l'altraildc la métaphysique; chez Spencerdont la notion de la force, malgré toutes les chicanes soulevées par une critique minutieuse, offi-e tant danalogie avec le principe primordial de la doctrine de Schopenhauer, chez d'autres émiiients pliilosophes encore. Des tendances métaphysiques, opposées, subsistent pourtant dans la j)ensée moderne et le monîsmeestloind'avoir triomphé de ses adversaires. L'auteur de ces lignes est lui aussi partisan du dualisme métaphxsique. Mais la plupart des philosophes contemporains, dignes de ce nom, adhèrent, de façon plus ou moins sincère, à la théorie psychique et cosmologique de la volonté. Celle-ci trouve sa place et sa raison d'être dans les doctrines de pluralisme ontologique aussi bien que dans le monisme. L'impulsion est donnée aux esprits, la plus extraordinaire de toutes les découvertes du génie humain est un fait accompli et les conquêtes de Galilée, de Copernic ou de Newton pâlissent auprès de celle qui a changé la méthode du savoir et l'aspect de l'univers : le sujet considéré depuis Kant comme corrélatif à lobjet, au monde matériel, le sujet vivant,

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avec les tempêtes de passion, de douleur et de frémissante réalité qui l'agitent, devenu le centre et l'essence du monde. Mais cette volonté est-elle vraiment aussi homogène, aussi simple, aussi peu complexe que raCiirmenl les doctrines dogmatiques ? Des éléments divers, susceptibles de conflits ne ])euvent-^ils coexister même dans l'absolu, dont la viDlonlé n'est que le symbole et la première objeclivalion ? Postulat que Schopenhauer n'aurait pas admis, certes, mais qui s'impose à notre croyance personnelle. (^ar pour notre part, et tout en partageant pleinemeni l'horreur, l'épouvante et la révolte qu'inspire au plus noble et au plus éloquent des pessimistes le spectacle de l'existence, nous refusons d'\ voir uniquement la manifestation d'une force aveugle, néfaste et purement négative.

Sans reproduire aucun des arguments inadmissibles aujourd'hui delà docirinc tles causes finales, nous croyons pouvoir discerner dans l'élan irrésistible et universel du Vouloir Vivie. un principe positif, l'antithèse vivante de la Douleur et du Mal, antithèse qui constitue d'ailleurs, par ce dualisme dont la vie nous fournil tant d'exemples, le pathétique et le tragique dilemme des Destinées. Oui, certes, tout n'est que Volonté, mais la Volonté elle-même, inconsciente de sa nature et de sa mission, éternellement inquiète, aspire à une fin, dont quel-

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qucs créalures d'élite, |)urMU la race liuinaine, sont seules parvenues à pressentir la splendeur. Cette fin, c'est le bonheur ou plutôt c'est la Joie, notion analogue à celle du bonheur, mais qui s'en dislingue pourtant, puisqu'elle ne prétend i)ointàune pérennité impossible. Pour la Joie, par la joie, vers la joie, lutte, subsiste et évolue, à travers les espaces infinis de l'éternité, le Monde des vivants. Oui, tout ce qui existe, même la pierre insensible, tout est vivant, tout tendà la délivrance, au dégagement de sa vraie nature, c'est-à-dire à la Joie. Mais le fait même de cette tendance primordiale qui a créé ou qui maintient le prodige éternel du monde, de ce monde fatal que rien n'anéantit et qui résiste à toutes les forces du mal, ce fait ne trouve de justification que dans l'Idée platonicienne du Bien, de la Béatitude et du Triomphe final de l'instinct qui conserve et re" lève sur la force qui détruit et désespère. Rendons à cette Idée, dans le sanctuaire de la Sagesse, la place qui lui est due, ne luttons pas avec un instinct invincible.

Pas plus qu'au scepticisme qui effrayait l'honorable M. Royer-Collard, lequel ne fut d'ailleurs ni un sot, ni un pédant et dont on a dénaturé une assez plaisante boutade, pas plus qu'au scepticisme on ne saurait faire sa part à l'eudémonisme. L'instinctdela Joie, la croyance

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et la confiance en un principe de vie, cVémolion inlérienre bienfaisante, d'épanouissement et de félicité immédiate, le besoin du bonheur sont des forces imnianenles de la nature humaine. Les plus farouches détracteurs de l'existence, les prophètes les plus inspirés du désespoir, commeceSchopenhauer que nous avons choisi pour vivant exemple d'une thèse qui nous est chère, les adversaires les plus irréconciliables du Sort ennemi, mais auquel nul n'échappe, ont cédé à l'irrésistible attrait de la Chimère qui résistera à toutes les attaques et à toutes les négations. Mais si kant a dû faire, en édifiant sa doctrine morale, la plus austère et la plus rigide, une place à l'eudémonisme dans la nolion du Souverain Bien; si ScJiopenhauer, après en avoir entendu l'appel mystique dans les voix de l'Art et de !a Pitié, reconnaît sa souveraineté symbolique aux régions interdites de la béatitude qui suit et annonce le Nirvana, il est permis de voir dans cette noble chimère, non pas seulement une illusion décevante, mais une réalité supérieure, notre seul bien, notre patrimoine inaliénable, notre unique soutien en ce monde de misères.

Peut-être, dans un travail où nous espérons, si Dieu le permet, exposer notre conception de la philosophie, de la vie universelle et de la destinée humaine, peut-être aurons-nous l'audace,

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après tant tlillustrcs penseurs cudémonisles, de chercher, à notre tour, le secret du monde, en y trouvant partout la présence et la victoire certaine, non pas actuelle ni prochaine, mais possible de cette suprême réalité qui constitue l'essence dei'nière de la volonté se cherchant elle-même, et dont l'appellation vulgaire, incomplète mais exacte, le mot pathétique qui résume tout : la Joie, semble le symbole le plus clair et le plus éloquent.

Même aujourd'hui, dans toutes les régions de l'être, dans tous nos modes de sentir, de comprendre et de vouloir la vie, et aussi dans tous les règnes de la nature, nous discernons le triomphe partiel de ce grand principe, dont le génie de Schopenhauer a pu nous faire douter malgré tant de ressemblances et d'affinités, entre sa pensée sublime et la nôtre très humble. Car nous prétendons assigner à ce principe une toute-puissance, une efficacité et une victoire progressive, non pas seulement dans l'au-delà ténébreux du monde transcendental, mais dans le devenir immanent du Monde actuel.

Force sublime, intuition bienfaisante et sacrée dont la pâle lumière blanchit à peine l'horizon de notre nuit profonde ! Il n'est encore pour le grand métaphysicien allemand qu'un principe limitatif, une concession qu'il nous accorde presque à regret, une hypothèse en dé-

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saccord apparent avec renscinble de sa doctrine et que ses disciples intransigeants. Edouard de Hartmann ou Mailânder repoussent comme une défaillance passagère de la pensée du Maitre. Nous y voyons, au contraire, l'achèvement, le couronnement de son œuvre géniale et le germe des développements qu'elle comporte. Pour nous, ces éléments d'optimisme retrouvés dans la plus tragique des doctrines de négations possèdent l'inestimable valeur d'un témoignage irrécusable et d'un argument décisif. Car c'est en vain que les successeurs les plus éminents de Schopenhauer, c'est en vain que Hartmann dans la Philosophie de Vinconscient, ou Mailânder dans hi Philosophie der Erlosung, convient tous les êtres vivants à l'anéantissement complet, c'est en vain qu'ils espèrent continuer de la sorte l'œuvre inachevée du misanthrope de Francfort. Celui-ci demeurait d'accord avec lui-même, lorsque d'un coup d'aile familier au génie, au moment où il allait se perdre à jamais dans l'abîme du néant, il retrouve le droit chemin et la voie véritable, lorsqu'il proclama l'immortelle espérance et la béatitude atteinte par l'âme délivrée après l'épreuve du temps et de la douleur, au\ abîmes du Nirvana. Mais le Nirvana est encore une des régions de l'Etre, il n'est qu'un Univers pour le philosophe néokantien, le monde trans-

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Cendant n'osl qu'un (ioinaiiic inaccessil)l(' ù la faiblesse humaine, mais qui lui aussi lait partie du réel. Le monde comme représentation, qui est rUnivers matériel, le monde transcendcntal qui est celui duNoumène et de la volonté, enfin le monde transcendant, l'abime mystique où rayonne la cause première, le Dieu qu'atteste la conscience et qu'adore la soutïrance, auteur du Monde et Principe de l'Idéal, ces trois régnions, ces trois règnes symboliques, hors desquels il n'est rien de concevable ni de possible, participent tous les trois au mystère de l'existence. Schopenhauer n'a pas compris, selon nous, qu'en admettant la réalité d'un principe positif, l'avènement de la félicité, la possibilité de la Joie au sein du monde transcendant, il en posait aussi les fondements, moins stables certes, mais indestructibles dans le monde transitoire où nous subissons notre exil.

La tâche future de la philosophie consistera, selon nous, à retrouver ce principe d'espérance, à en indiquer les déAeloppements futurs, non plus seulement au delà de la vie présente, mais dans cette vie elle-même, et dans notre monde d'apparences, opprimé par la causalité, le déterminisme et la relativité, motifs d'esclavage et de douleur où palpite pourtant déjà la faible lueur d'une étoile propice, celle de l'idéal qui modifie et améliore la vie, celle du bonheur que

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chaque unie délivrée connaîtra d'emblée, en sortant de l'existence terrestre, mais dont une image imparfaite, plus précise pourtant, se réalisera, même ici-bas, pour l'humanité des temps à venir. Tous les appels à l'anéantissement complet, à la haine de la vie, resteront vains et stériles. Vous n'empêcherez pas les astres du ciel de se chercher aux roules de l'infini, dan"s l'harmonie des sphères et le rythme savant des constellations. Vous n'empêcherez pas les créatures misérables qui agonisent sous un fardeau d'effroyables soufl'rances, vous ne leur défenderez pas d'aimer, d'espérer, de croire et d'adorer l'idole et la chimère de la Joie. Si cette chimère, pourtant, de l'aveu même de Schopenhauer, existe dans le monde supraterrestre du Nirvana, si elle s'accomplit en l'extase de la béatitude, efforçons nous de la faire triompher déjà parmi les ténèbres profondes du monde phénoménal de la patrie d'exil où nous végétons, en attendant l'heure de la libération décisive. Est-ce vraiment impossible ? Les temps à venir connaîtront le mot de l'énigme, la solution de ce débat grandiose ouvert depuis tant de siècles.

L'idéalisme de Schopenhauer (et malgré ses prétentions transcendentales, la philosophie de la volonté aboutit en tout cas, nous l'avons vu, au mysticisme absolu) ; l'idéalisme transcendant

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qui est la conclusion loj^ique, mais abusive de la philosophie kantienne doit être ramené à un idéalisme immanent. Et il ne saurait en exister de rationnel, de complet et qui puisse résister aux attaques du positi\ isme, de l'agnosticisme que si nous avons la loyauté et la sagesse de reconnaître, même parmi l'horreur de notre condition et l'ang-oisse de vivre, une raison d'accepter lépieuve du destin et un motil'desjtérance.

Nous avons découvert ce principe métaphysique dans la tendance à la joie, sans laquelle notre notion de la volonté demeure insuffisante. Ce dualisme ne nous inspire nulle frayeur ; bien au contraire, c'est avec une .g^ratitude inlinie que nous en discernons la trace jusque dans les déductions du monisme le plus intransigeant que riiisloire de la philosophie ait produit. Et c'est à ce seul point de vue que nous nous plaçons, en parlant de l'optimisme de Schopenhauer, optimisme qui ne nie aucune des atrocités, du monde, mais qui n'a point, non plus, le triste courage de prononcer la parole atroce du désespoir absolu. Car, ne l'oublions pas, la tendance que nous avons essayé de mettre en lumière n'a rien de commun avec cet optimisme infâme, outrage et défi jetés à l'universelle souffrance, qui trouve que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Cet

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univers atroce peut devenir, quoique voué à une imperfection fatidique, plus habitable et meilleur. Nous ne demandons, nous n'espérons rien de plus que celte certitude. Elle suffit à absoudre le Destin et à nous faire accepter la vie. La nuit du passé dure encore et rè^ne sur le monde, mais l'aube d'un jour nouveau paraît à l'horizon, ses premiers rayons sufiisent à apaiser l'àme la plus révoltée, la plus accablée, la plus éprouvée par le sort implacable.

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