LA PHILOSOPHIE ET LE DRAME
L'autour de cette étude, bien que revendiquant surtout le titre, glorieux entre tous, de philosophe, a toujours aimé profondément le théâtre, et son activité d'auteur dramatique l'a empêché jusqu'à présent d'achever bien des Iravaux métaphysiques, d'une importance capitale à ses yeux, car il voudrait y étudier dans la mesure très humble de ses forces l'énigme mémede la destinée, — y fixer l'image décevante et grandiose du Monde, le secret insaisissable de la vie universelle.
Toutefois, en continuant ma besogne de dramaturge à laquelle je ne prête point d'ailleurs une importance plus grande qu'à mon labeur de pliilosophe (mais le plus modeste travailleur doit se méfier aussi de la fausse modestie), j^eut-étre ai-je été moins infidèle
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qu'on ne le pense à cette science suprême ([ui sera toujours le but, l'idéal et la consolalion de ma vie, ma seule raison d'être en ce monde, à moi très obscur, ainsi qu'aux maîtres célèbres de la Pensée éternelle, à tous ceux qui ont goi\té et connu l'inappréciable douceur des Joies intellectuelles quelle réserve à ses fidèles. C'est qu'il existe une singulière identité spirituelle, une similitude frappante entre ces deux formes d'activité humaine si différentes, si dissemblables en apparence : l'art dramatique, frivole, voluptueux, entièrement voué, semblet-il, au culte du plaisir et de l'esprit du siècle, et la philosophie, austère et mélancolique, plong-ée dans la méditation des grands problèmes, dédaigneuses des ambitions éphémères et des biens périssables de ce monde d'illusion, dont le théàlre nous présente à son louiune nouvelle image plus factice, plus puérile encore...
En réalité, de tous les beaux-arts, aucun n'est plus essentiellement philosophique que l'Art sublime et charmant du théâtre. Tout dramaturge, digne de ce nom, est un métaphysicien qui ignore souvent sa mission et l'idéal auquel aspire son génie.
Nous avons pu constater, en analysant l'esthétique de Scliopenhauer, que l'illustre philosophe allemand assigne pour but à l'Art,
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quello que soit sa forme d'expression, la rcprocliiction des tendances initiales, des caractères importants, du fond impérissable des êtres et des choses, c'est-à-dire en somme, de TEssenco du Monde, au sens platonicien du mot.
Cette définition ressemble aux formules de la plupait des théoriciens éminents, prédécesseurs ou émules de Schopenhauer. Mais la grande hypothèse qui sert de fondement à son système du monde, celle dont Scliopenhauer fut l'inventeur et le promoteur, donne à certaines de ses investigations en matière d'esthétitiue une portée, une profondeur, tout à fait particulière, sans précédent, dans l'histoire intellectuelle du monde et qui ont entièrement renouvelé quelques-unes de nos conceptions de la Beauté, de l'idéal et de la Mission de l'Antiste. Parmi ces découvertes esthétiques, vraiment admirables et impérissables, il faut citer au premier rang les définitions nouvelles de la Musique et du Drame que nous a léguées le Maître dont chaque dramaturge et chaciue musicien devrait connaître par cœur les théories sublimes, et que presque tous d'ailleurs ignorent complètement.
Si la Musique exprime directement l'essence même du monde, la Volonté de vivre, le fond NouiTiénal de l'Etre, la poésie en exprime l'ob jectivation la plus immédiate et la plus impor
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tante, celle qui brille dans un regard humain, bientôt évanoui et éteint à jamais, mais oii palpite l'absolu durant l'éclair d'une vie...
C'est, en eflel. dans les luttes, les aspirations et l'existence orageuse de l'humanité captive que l'éternel vouloir vivre s'affirme en toute sa plénitude. Or, la poésie, au sens véritable de ce mot, a pour objet la représentation de la vie humaine et la poésie dramatique saisit et reflète celle-ci dans son intensité la plus douloureuse, au paroxysme de sa fureur destructive, dans les heures de crises tragiques où une destinée se décide et se brise, où le fond dune âme se dévoile à nos regards. On l'a dit depuis longtemps, et ceci est la simple constatation d'un fait : La poésie dramatique, le théâtre étudie et représente avant tout et surtout, les conflits, les luttes et les chocs des volontés ennemies, les catastrophes et les combats sociaux et individuels, au moment où ces grands événements, d'égale importance pour l'âme qui les subit, qu'il s'agisse des destinées d'un empire ou du fragile bonheur d'une humble existence, atteignent à leur plus liant degré d'intensité, à l'heure solennelle où la flamme de toutes les passions, qui peuvent éblouir, charmer, terroriser ou accabler nos pauvres âmes, les dévore et les brûle avec la plus implacable ardeur.
Cette définition initiale de l'Art nous a ap-
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pris quil vise à exprimer un caractère, une faculté maîtresse, une réalité ultime, une tendance profonde ou un trait essentiel (peu importent les formules des esthétiques diverses), avec plus de relief et de clarté que la nature ellemême ne peut le faire. La matière, l'étofle, le fonds métaphysique et humain de l'œuvre, ont par cela même une inlluence directe sur l'impression que le génie de l'artiste peut produire. L'intensité du plaisir esthétique, i'ahandon de l'égoïsme qui nous opprime, l'oubli de notre misère, de notre faiblesse, de nos peines profondes, de nos immenses douleurs, de nos chagrins puérils, augmentent en intensité et en influence bienfaisante selon le plus ou moins d'importance et de signification de l'objet représenté par l'œuvre d'Art. Et il est à peine besoin d'ajouter à cela que le génie, le talent et la maîtrise d'exécution de l'artiste jouent aussi un rôle prépondérant dans le phénomène du plaisir esthétique. Mais ce résultat est toujours une libération, un affranchissement, une délivrance partielle de l'Ame. L'intellect, en devenant le pur miroir représentatif du monde, par un prodige inexplicable en lequel réside d'ailleurs le secret même de l'émotion artistique, déjoue les pièges de la Volonté, en dévoilant son essence.
La contemplation de la toute-puissance, de
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runiformitc, de la pércnnilé fatidique de la souffrance en abolit pour quelques instants de trêve le joug abominable. Mais, encore une fois, plus l'image qui roflolera la Volonté du Monde à tra\crs le prisme de lArtsera caractéristique et significative, plus refficacilé et le sortilègede l'Art libérateur s'exerceront en nous avec une plénitude et une force propices.
C'est pour cela que le drame, le théâtre, l'Art admirable et étrange d'Eschyle et de Shakespeare, manifestation de la Volonté éternelle au moment de son épanouissement le plus complet est bien l'art suprême, supérieur à tous les autres et dont l'action sur les Ames ne saïuait être dépassée et atteinte. C'est pour cela aussi que de tous les genres de poésie dramatique, celui que les sots raillent lourdement, en disant qu'il vise au sublime, le Drame shakespearien, la tragédie ou le mélodrame, le Théâtre pathétique, en un mot, est le plus noble, le plus digne d'admiration, car c'est lui qui nous fait entrevoir, dans l'éclair rapide des catastrophes et des situations fatidiques, les abîmes de la destinée et de la douleur. Car c'est lui qui exige du dramaturge le plus de génie créateur, de force et de profondeur ; c'est lui enfin qui nous fait accepter avec le plus de résignation l'épreuve de vivre et le lourd fardeau de nos peines, qui nous incite au renoncement avec le plus de
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persuasion et d'éioquenee. Il fait jaillir le plus infailliblement, des profondeurs mystérieuses de notre ûme: un instant alfrancliie et réconciliée, la flamme de la pitié, de la méditation et de cette noble mélancolie cpii est l'aube d'une vie nouvelle, celle où acceptant et comprenant la fatalité, nous abdiquons la révolte avec l'espoir stérile. • .
Auprès des épreuves sans pareilles, des déchéances efl'royables.des châtiments qui anéantissent un peuple, une race entière, auprès des désastres qui brisent la félicité et l'orgrueil. la richesse ou la toute-puissance des heureux de ce monde, devant les spectacles grandioses et terrifiants dont les chefs-d'œuvre tragiques déroulent à nos yeux les péripéties tumultueuses, l amertume de nos chagrins, l'acuité de nos remords, limportance de nos douleurs s'atténuent et s'effacent.
Un grand enseignement nous est donné par toute grande infortune, une étincelle d'éternelle vie jaillit de la poussière de tous les martyrs. Sur la tombe des héros et des saints, des généreuses et touchantes victimes, dont le poète nous fit voir les tristes amours, les espoirs brisés et la fin misérable, rayonne la pâle lumière, la clarté charitable d'un espoir retrouvé.
Dans la notion de l'égalité inéluctable, au sein de la douleur et de la défaite, il y a déjà un
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principe d'apaisement et de pardon. Certes, notre mesquine, brûlante et immense douleur personnelle possédera toujours plus de réalité et de force meurtrière à nos yeux que toutes les épreuves des protagonistes de Sophocle, d'Eschyle ou de Shakespeare; pourtant le plus accablé, le plus révolté, le plus infortuné des hommes, malgré lui et même s'il est victime de la souffrance morale la plus cruelle, en se remémorant les paroles profondes et les pensées surhumaines de ces types idéaux du drame universel, dont les vêtements déchirés par l'orage semblent cacher dans leurs plis sordides et solennels le secret décevant de l'immortalité, le plus malheureux des vaincus se dit encore : « Je dois souffrir et pleurer en silence, puisque Prométhée a subi son supplice immérité et que les étoiles indifférentes brillent du même éclat; puisque la grande âme d'Antigone n'obtient que la mort et le mépris pour salaire de son dévouement et de son sacrifice; puisque Lohengrin perd son rêve et son espérance pour avoir trop aimé et qu'Eisa doute de lui; puisque Bérénice est répudiée, puisque Hamlet, le noble prince, le rêveur magnanime, meurt désespéré, Desdémone assassinée. Ophélie abandonnée et trahie ; puisque l'Amour ne fleurit que sur le tombeau de Juliette, d'Elisabeth ou de Dona Sol ; puisque Lear succombe sous les forces déchaînées