‹ L'Optimisme de SchopenhauerChapitre 27 sur 74 · I.\ IMIILOSOP1IIJ-: KT LE DHAME 1C · texte numérisé non relu

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coliques et si simples qui succèdent à des cris (le révolte, de regrets déchirants et d'agonie <ublime, ces quelques mots nous touchent jusqu'au fond de l'urne. >'ous sentons qu'avec la flamme vacillante du dernier flambeau s'éteindront aussi la vie et la douleur de celui qui osa adorer sa princesse lointaine, la bienaimée dont tout le séparait icibas, du héros qui meurt de la mort de son rêve, un instant réalisé. Oui, mais déjà la flamme d'autrefois brûle tl une morsure moins âpre ce pauvre cœur brisé...

Tannhauser, réprouvé et sauvé par le miracle de l'amour fidèle, expire avec allégresse au pied du cercueil où repose la sainte qui l'aima et dont,les prières lui ont obtenu le pardon divin. Les ultimes paroles de « la Fiancée de Messine » nous enseignent la résignation et le renoncement. Faust, parvenu au seuil de l'éternité, après avoir connu toutes les joies et toutes les ivresses, s'écrie avec amertume : « Pourquoi suis-je né? » Et la dernière prière d'Hamlel, agonisant dans les bras de l'ami qui le soutient et le pleure, son dernier vœu. i)arviennent jusqu'à nous, à travers les siècles, comme le soupir de soulagement d'une âme qui va cesser de palpiter et de souffrir: pour le reste, ami. silence... silence !...

Ces grandes âmes, brisées,, régénérées aussi

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par la souffrance, n'espèrent, ne désirent, ne sollicitent plus rien de la destinée... rien, sinon le sommeil sans rêve qui, lui aussi, est un bien, puisqu'en lui tout s'apaise et s'anéantit... Les biens qui rendent la vie digne d'être vécue et qu'ils ont perdus à jamais, tout ce qui est l'orgueil, le but et le sourire du pèlerinage terrestre : lamour, la gloire, la joie et la beauté, en y renonçant à jamais, au sein du Nirvana ils les retrouvent enfin. De là, encore une fois, celte quiétude, cette sérénité qui planent sur les œuvres des grands poètes tragiques; cette douceur infinie qui s'exhale des poèmes, pourtant pleins de sanglots, de sang et de supplices, d'Eschyle, de Shakespeare, de Hugo; leur action salutaire et leur pérennité, leur auréole et leur suprématie... La plus haute maxime, la plus profonde formule de sagesse philosophique y rayonne sous le symbole des images ; c'est qu'après l'immense fatigue de la plus orageuse destinée, de la plus sombre journée humaine, viendra le doux repos... Parmi les désastres et les ruines des déchéances les plus iniques, les désespoirs les plus inconsolés, une certitude subsiste en ce monde où tout passe : le pressentiment que la douleur doit finir, elle aussi. Ainsi, dans la pire des épreuves, persiste encore un principe de libération, de renouveau et d'apaisement. Cesser de souffrir est déjà une

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joie, une extase ineffable, elle interrompt bj:'usquement la besogne des bourreaux.

Non, la douleur, l'erreur et le mal ne sont pas les souverains absolus du monde, puisque leur règne est destiné à finir un jour, (îomme tous les régnent finissent. Laissons les disciples infidèles qui ne veulent pas comprendre les conseils du maître, laissons-les voir dans rémotion palpitante que la tragédie, forme suprême de l'Art, nous octroie aux rares instants d'entliousiasme et doubli, la négation de la vie, négation totale et volontaire. Nous prétendons reconnaître, nous, dans la résignation sublime des héros de la noble race shakespearienne qui, ayant tout perdu, ne regrettent plus rien et surmontent la souffrance, un principe de vie, jaillissant du tombeau, des ruines et de la mort vaincue.

Gomment ne pas aimer, ne pas vénérer ces bienfaiteurs de l'humanité auxquels nous sommes redevables d'un tel enseignement ? Ah! oublier, oublier! ne plus souffrir! Si le bonheur a fui, si le rêve dont la trahison équivaut pour nous à la faillite du monde, s'est évanoui, tâchons d'en perdre, au moins, la notion et le regret déchirant. Oublier ! c'est le secret de vivre, c'est notre bien suprême et loubli viendra. La fatalité ne peut nous interdire son retour ardemment attendu ; déjà, nous

entendons dans la nuit l'approche de ses pas, il apporte aux déshérités de ce monde d'ineffables ])rcsenls, ses mains charitables, ses mains invisibles, briseront bientôt nos chaînes...

L'historien des grandes doctrines philosophiques, Fischer a mille fois raison de le dire, nulle définition de l'essence de l'Art, ne vaudra celle de Schopenhauer :1a vie n'est que volonté et la volonté est souffrance, mais la magie de l'Art nous accorde l'oubli, l'oubli d'un instant ou d'une heure, mais qu'importe ? dans ce prodige résident la grandeur, la noblesse et la pérennité du génie, mais surtout du génie théâtral.

Une conclusion dimportance capitale, tant au ])oint de vue social que purement esthétique, se dégage encore de ce rapide aperçu de la dramaturgie de Schopenhauer. La curiosité fébrile qui s'attache aux choses du théâtre, la place de plus en plus grande que l'art dramatique, en ses manifestations même les plus puériles, occupe dans les préoccupations du public et dans la vie mondaine, l'intérêt que provo quent les comédiens et les comédiennes, les pièces et les intrigues des coulisses, les commérages et les compétitions du métier, cette sympathie ardente, évidemment exagérée que la société moderne ressent pour le théâtre, cet engouement qui a inspiré tant de déclamations

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stupides et de proteslalions amcres, loin d'être (lu cabotinage grotesque, comme on le prétend, une forme, agressive entre toutes, de l'immense stupidité humaine, apparaît, au contraire, aux jugements plus profonds du philosophe, comme une des aspirations les plus généreuses, une des tendances les plus rationnelles et les plus bienfaisantes de la vie sociale. Si le théâtre revendique et obtient aujourd'hui une place prépondérante et exceptionnelle, c'est que l'art dramatique est le plus parfait et le plus synthétique de tous les arts, la plus haute expression du génie humain dans le domaine de la création et de la contemplation esthétique. De toutes les représentations de la vie, celle que nous offre le drame, est la plus harmonieuse et la plus puissante, puisqu'elle s'adresse à la fois aux trois fonctions essentielles dont parlent les vieux traités de métaphysique ; à notre sensibilité, à notre intelligence et à notre volonté, aux facultés innées de comprendre, de subir ou de vouloir l'existence qu'imposent à l'esprit humain ses lois constitutives. Cette représentation, en elTet, doit être une synthèse de la poésie qui s'adresse à l'intelligence, de l'art plastique qui charme les sens et de la Musique qui chante dans notre ame la plainte éternelle du Monde et l'harmonie du devenir infini. Richard ^^ agner dans ses aperçus prophé-

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tiques sur les destinées futures du théâtre, admirables vues théoriques qui appellent [)Ourlanl bien des réserves et qu'il faudra réformer et compléter sous certains rapports, a prononcé sur ce sujet des paroles définitives contre lesquelles aucune fluctuation de la mode, aucun changement du goût ne peuvent prévaloir. Mais l'adhésion d'un philosophe célèbre et d'un artiste créateur, tels que Schopenhauer et Wagner, apportent au développement de notre thèse l'appui inattendu du génie. Comme nous, ces deux géants de la Pensée moderne estiment que le théâtre, loin d'être une distraction futile, un plaisir négligeable, un passe-temps bon pour la foule, est au contraire l'épanouissement suprême de la vie psychique, la forme la plus noble et la plus profonde que puisse revêtir icibas l'inaccessible Idéal. l'Art le plus fécond et le plus salutaire, celui qui nous enlève sur les ailes du Rêve, do l'élan le plus suret le plus rapide, bien loin de nos tristesses, de nos souffrances,de notre égoïsme néfaste. Il faut l'aimer, il faut le vénérer et le servir; il faut en propager dans les classes mercenaires, parmi les esclaves qui ignorent encore sa volupté et son charme ineflable, la tradition, le culte et le respect.

Le théâtre seul, parmi toutes les chimères et toutes les illusions de ce monde, nous octroie

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la joie inestimable delà paix rclrouvce, de la souflrance abolie, de l'harmonie atteinte dans la contemplation d'une destinée idéale où se retlètent, après de terribles luttes et de tragiques conflits, l'essence du monde, la volonté de vivre enfin réconciliée, apaisée, rachetée, par l'excès même de ses souffrances. De là, l'espèce de sortilège du théâtre, l'attrait irrésistible qu'il everce, l'intensité d'impression qu'il obtient par des moyens en apparence si matériels et si primitifs. De là ce prodige extraordinaiie et qui st3 reproduit tous les soirs dans chaque salle de spectacle : plusieurs centaines de créatures humaines, tristes, vulgaires, accablées de soucis, de chagrins et de préoccupations égoïstes, purfois d'immenses douleurs individuelles et qui, pour quelques heures d'oubli, vivent de l'existence fictive créée par le dramaturge ou par le génie des interprètes.

Puissance libératrice ou sortilège admirable (I u d rame ! . . . Tout drame, empreint d'une beauté véritable, n'est-il pas l'image et le symbole lointain de la création ? Et le monde luiméme, avec ses misères, ses souffrances, ses aspirations et ses joies infinies, n'est-il pas le plus extraordinaire des spectacles ?. Ne délaissons jamais l'Art sublime des Sophocle et des Eurypide, des Shakespeare et des Calderon, des Richard Wairneretdes Victor Huiro. Lui seul est limage

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vivante et passionnée de la philosophie. En servant sa noble cause, c'est celle de la métaphysique et de la spéculation éternelle que nous servons encore . Car le jjrrand et sublime Heg-el. l'adversaire et l'ennemi de Schopenhauer, malgré tant d'idées communes qui auraient du réconcilier ces deux penseurs de génie, Hegel l'a dit avec raison : le Drame représente ILnivers.

Laissons aux gens du monde, aux gens de cercle, aux politiciens, aux chroniqueurs, aux moralistes amateurs et aux autres profonds esprits, le privilège de déblatérer contre le cabotinage, la puérilité, et l'encombrante fascination du théâtre. Le philosophe sait bien qu'il ne déroge nullement, en s'occupant avec amour de ces choses si futiles, plus inoffensives en tout cas que les massacres ignobles de la guerre ou que les intrigues malpropres delà politique, de 1 ambition et du lucre. Jusqu'à présent, les rapports sont plutôt rares et peu fréquents entre le mondedes théâtres, livréauxluttes mesquines des rivalités et des appétits individuels, et le monde des philosophes professionnels, poursuivant leur rêve de vérité, et leur recherche de l absolu dans la retraite et lisolement, loin

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du vain tumulte des soi-disant lieux de plaisir. Pourtant, j'en ai la conviction absolue, l'enlenle s'établira plus intime et plus profonde, inévitable et cerlaine, entre la Métaphysique et le Drame, la Philosophie et le Théâtre, ces deux formes antithétiques de l'aspiration mystélieuse qui nous fait entrevoir l'absolu parmi les formes passagères de l'évolution mondiale. De ces grandes tendances de l'Âme, la philosophie est certes la plus sublime, la plus empreinte d'un caractère sacré et mystique. L'instinct du Drame demeure pourtant, sans aucun doute, la manifestation du génie humain qui s'en rapproche le plus. Et cette analogie est facile à comprendre.

C'est que le dramaturge et le philosophe, sans s'en douter, travaillent à une tâche identique. L'un veut reconstruire l'image synthétique du Monde et de l'Éternité, le drame des origines cosmiques, de l'évolutionuniverselle et des destinées de la race humaine ; l'autre, dans le cadre étroit et restreint du théâtre, dans les limites d une fiction épisodique, évoque le drame partiel d'une destinée individuelle. Par cela même, l'inspiration du métaphysicien et celle du dramaturge apparaissent similaires, fraternelles, également dégagées des vaines ambiances.

Nous sommes profondément persuadés de la nécessité dune alliance ou d'un rapprochement

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de plus en plus intime entre ces deux catégories de penseurs et de créateurs intellectuels. Au cunes railleries grossières ne diminueront ni n'afl'aUjliront en nous cette espérance invincible. L'avenir de la civilisation est là, de même cjuc la domination du monde appartient aux hommes de pensée, aux apôtres de la Joie et de la lérité, aux philosophes, aux poètes et aux dramaturges. Quelque éblouissantes que soient les surprises dont la réalisation normale de ridée du progrès, passant de la Puissance à l'Acte, nous réserve Téblouissement, à nous ou plutôt aux races futures, tous parmi les pauvres êtres humains ne pourront être euxmêmes des métaphysiciens, des dramaturges ou des sages, mais tous, même les plus humbles de nos frères, participeront un jour aux joies ineflables, aux nobles voluptés que le théâtre et la spéculation philosophique n'accordent encore qu'à l'élite intellectuelle ou sociale du temps présent. 11 n'y aura de progrès véritable, de civilisation digne de ce nom, sur cette terre de misère et d'exil, que le jour oiile travailleur, l'ouvrier, le mercenaire lui même, pour lequel son labeur, du reste, ne sera plus le fardeau, la malédiction d'aujourd'hui, pourra com prendre comme nous la Beauté d'un dialogue platonicien, d'un drame de Shakespeare ou d'un poème de\N agner.

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