‹ L'Optimisme de SchopenhauerChapitre 4 sur 74 · CRITIQUES ET COMMENTATEURS · texte numérisé non relu

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nirs personnels du fameux Frauenstadt auquel le Maître légua la propriété littéraire de son œuvre et fjui on |irofita d'ailleurs pofir la publier aussitôt dans une édition absurde et incomplète, ce b'rauenstadt que M. Kuno Fischer éreinte avec tant de spirituelle férocité dans son ouvrage classique, circonstances aggravantes qui ne peuvent prévaloir contre le fait certain de l'intimité très noble, très pure et très désintéressée qui exista entre le grand homme et son premier admirateui'. 11 est vrai que nous ne possédons pas non plus une seule traduction de l'admirable correspondance de Schopenhauer luimême, correspondance dont il existe en Allemagne plusieurs éditions.

Et Hartmann lui-même, le plus illustre disciple du Maître, créateur de tout un système qui prétend achevée l'œuvre de Schopenhauei'. Hartmann qui consacre tant de pages admirables à la philosophie du pessimisme, le grand métaphysicien de l'inconscienl est si pon connu encore .

Pour en tinir avec ces doléances inspirées uniquement par l'amour, le plus ardent et le plus sincère des intérêts intellectuels de la France, ma patrie d'adoption, très chère et si digne d'être aimée, qu'il me soit permis de désirer aussi la publication en français dequelques systèmes métaphysiques des disciples

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de Schopcnhauer, par exemple de la célèbre Philosophie dev Erlôsung deMailander qui nous ferait voir jusqu'où peuvent aller les conséquences logiques de la doctrine du Maître, la l'orce destructive du pessimisme et l'aspiration fanatique au néant absolu.

La publication de ces travaux remarquables, malgré l'inégale valeur qu'ils présentent, nous prouverait en tous cas l'inanité des racontars sur la prétendue décadence de la philosophie allemande. iNon, mille fois non, si Tère des grands génies créateurs y semble révolue, l'aptitude, le sentiment et les dons métaphysiques ne s'affaiblissent et ne diminuent nullement au pays de Kant, de Schopcnhauer, et de Hegel, qui est aussi le pays de W undt, de Lotze, de Lange et de tant d'autres penseurs éminents, appartenant déjà au passé, eux aussi, mais que nous nous obstinons à ignorer. L'Allemagne possède toujours de nombreux philosophes de talent, des intelligences spéculatives supérieures, et elle peut s'enorgueillir d'une activité, d'une production et d'une érudition métaphysique dont on ne trouverait l'équivalent dans aucun autre pays. Parce que nous ne connaissons même pas les noms des célébrités actuelles de la science suprême, n'ayons pas du moins la ridicule prétention de nier leur effort, et jusqu'à leur existence. L'étude impartiale des

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ouvrages presque classif(ues,ai'chi-coiinus dont je viens de citer les titres, nous permettrait aussi de réfuter bien des objections ; car on qualifiera sans doute de paradoxale et d'arbitraire la thèse soutenue dans ce livre. Cette thèse a trouvé pourtant de nombreux défenseurs parmi les critiques les plus éminents de l' Allemagne contemporaine : chacun a eu le courage d'employer, comme nous le faisons ici, ce mot d'optimisme qui semble une plaisanterie facile et de mavais goût, quand on l'applique à l'auteur des Aplwnsmes sur la sagesse dans la vie. Mais tous ont reconnu plus ou moins dans son œuvre gigantesque et parfois contradictoire, comme l'existence elle-même des éléments positifs, des motifs de croyance et d'espoir, des professions de foi eudémonistes que nous ne faisons que coordonner dans le petit travail actuel avec plus de relief et plus de dédain encore des opinions reçues et des définitions classiques.

Nous voudrions résumer brièvement l'impression qui se dégage pour nous de l'appréciation critique dont la doctrine de Schopenliauer a été l'objet sous les cieux les plus difl'érents. Bien que nous n'ayons pu indiquer ici que les tendances générales des commentateurs français ou allemands, une conclusion peut être déduite de ce rapide examen, surtout

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gi nous y ajoutons quelques réflexions inspiréespar lallitude de la critique des pays slaves. Trop souvent ol sans qu'ils s'en rendent comple eux mrines, les critiques de Schopcnhauer ont rendu le Maîtrjc responsable des théories intransigeantes que certains de ses partisans fanatiques, avec l'exclusivisme de tous les sectaires, et il y en a en philosophie comme dans loutes les r€;gions d'activité humaine, hélas ! ont tirées de ses principes. A ce point de vue le si/slème philosophique du inétaphysicien Mainlander, ouvrage dont j'ai déjà eu l'occasion de parler au cours de cette étude, et qui jouit en Allemagne dune notoriété comparable à celle delà Philosophie de l'inconscienl d'Kdouard de Hartmann, la fameuse Philosophie der Erlosung est infiniment curieuse et significative. C'est chez Mailander comme chez Hartmann, d'ailleurs, que la conscience humaine, malgré tout le talent dépensé par les auteurs (et ils en ont beaucoup l'un et l'autre) se heurte aux dangereuses chimères — et combien superflues ! — du suicide cosmique, d'extinction totale de l'Être, du néant absolu, chimères contre lesquelles le lucide et mordant génie du Maître se révolta de tout temps, en secret, même quand il nous prêchait le renoncement et l'abnégation suprême. C'est que Schopcnhauer, s'il est accablé de douleurs au spectacle déchirant de la

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souffrance universelle, si aucune des misères de ce monde n 'échappe à son regard, s'il est épouvanl(' par l'existence, no veut point la détruire à jamais, mais l'ennoblir, la purifier, la diriger \crs l'avenir meilleur et la joie véritable dont il conçoit la possibilité au sein du Nirvana, forme supérieure de l'Être, de l'Idéal réalisé et vainqueur. Schopenhauer craint, redoute et méprise notre vie à nous, précaire, misérable et sordide, il ne hait point la notion de 1 Etre en soi, et on ne saurait le répéter trop souvent, ce qu'il prêche avec tant d'éloquence tragique : c'est lanéanlissement de notre monde abominable, assujetti à la représentation éphémère et à la volonté insatiable, toujours inassouvie, mais non pas la destruction totale de la Réalité. Par les éléments positifs que nous avons signalés dans sa doctrine, par le culte quil a voué au génie de l Art. de la Vertu et du Renoncement, ce grand homme laisse à la pauvre humanité une issue possible, il lui indique un port de refuge et de libération, il pose le fondemen,t d'une doctrine de renouveau et de force vitale reconquise. Sa philosophie n'est point le nihilisme absolu, farouche, stérile, haineux et inadaptable aux conditions de la vie qu'enseignent Edouard de Hartmann et surtout Mailander. Le souffle ardent de la Pitié, la grande lumière de l'espérance mystique la vivifient,

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l'animent, et.vonl entr'ouvrir devant elle les portes de bronze de l'Avenir et de l'Eternité. Cette philosophie demeure quand même, nous avons essayé de le démontrer, une doctrine de vie, aussi bien que la doctrine du Maître sublime de la Raison pure.

Aussi nous avouons ne pas comprendre les motifs de l'opposition très vive que soulève encore dans les pays septentrionaux, surtout dans les pays slaves, où les œuvres de Schopenhauer sont pourtant très répandues, l'ensemble de ses théories. Nous admettons volontiers l'antipathie intense que doit inspirer le monisme implacable de Schopenhauer à un penseur diamétralement hostile à sa conception du monde, par exemple à M. Lutoslawski, un des mieux doués et des plus célèbres parmi les jeunes philosophes polonais et dont le système personnel est une des tentatives des plus curieuses de reconstitution de l'atomisme hellénique, renouvelé par une science et une sûreté de méthode toute moderne. M. Lutoslawski a synthétisé sa doctrine dans un ouvrage intitulé La Puissance de VAme (Seelenmacht) et publié en langue allemande, ouvrage que nous, considérons pour notre part comme une des manifestations les plus hautes, les plus originales du génie slave, robuste, belle et harmonieuse construction métaphysique dont l'audace nous

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ravil. car lauleur y combat un des abus intellectuels du temps présent, ce culte fanatique du monisme présenté comme unique explication du monde, hypothèse démentie par les lois constitutives de l'esprit aussi bien que par les con([uctes de la science positive.

Mais comment expliquer, par exemple, le dédain et l'antipathie évidente que manifeste à l'égard de Schopenhauer le plus érudit, le plus savant et le plus autorisé parmi les philosophes de la même nation, M. Struve, métaphysicien de premier ordre, juge impeccable et impartial de toutes les liantes question s spéculatives et qui a rendu à la cause importante entre toutes de la philosophie, ignorée et méconnue étrangement par la société polonaise, si lettrée, si cultivée à tant d'autres points de vue, d'incomparables et inappréciables services ? Grâce à l'initiative, au talent, au labeur infatigable d'une existence vouée tout entière à la science suprême, à la défense de ses intérêts et à la propagation de son influence, M. Struve, secondé d'ailleurs en celte tâche généreuse par plusieurs autres philosophes éminents, a créé tout un mouvement philosophique dans la littérature polonaise, où l'absence totale d'ouvrages métaphysiques choquait comme une anomalie et une étrange lacune. Ce mouvement s'accentue chaque année, devient de plus

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Cil plus inlciise et bienfaisant, il a même nécessité la création d'une Revue philosophique fort intéressante et fort bien rédigée paraissant à Varsovie — phénomène tout à fait nouveau au pa>s de Mickie^vicz et de M. Sienkiewicz. M. Weryho, philosophe degrand talent, penseur éminent,estledirecteurde hi revueen question. Henri Struve a été un des promoteurs et un des initiateurs de cette révolution intellectuelle, dont l'équivalent se produit aussi en Russie, sur une plus vaste échelle et avec plus de retentissement ; il a publié lui-même une Inlro- (luclion à 1(1 p/iilosophie qui est une œuvre sans précédent d'aucune sorte dans l'histoire littéraire de la nation polonaise, véritable monument d'érudition, de sagesse et de profonde compréhension des nécessités vitales de la philosophie. Toutes les questions de métaphysique, de morale et d'esthétique, l'ensemble et les détails de la science universelle y sont exposés et étudiés avec une autorité magishale et une compétence sans égale. Cette belle œuvre marque une date importante dans Ihistoire de la civilisation slave. Eh bien ! M- Struve, lui aussi, malgré son immense talent et sa haute impartialité, demeure visiblement hostile à l'auteur du Monde comme colonie el comme ?\'présenlalion.

Un autre philosophe. Russe celui-là, et pour

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lequel j'ai toujours eu la [)lus profonde estime, n'octroie pas non plus à Schopenhauer la place que mérite celui-ci. Je parle de M. Sclielpano\v qui a servi et qui sert encore bien noblement, les intérêts de la philosophie éternelle, dans une des régions les plus riclies, mais les plus arriérées aupointdevue intellectuel de la Russie moderne — je veux parler de l'Ukraine et de sa métropole Kiew — où l'initiative strictement individuelle de rémiiient professeur mtjscovile a réveillé ou plutôt a fait naître dans les esprits un peu cultivés du pays le besoin et le désir de la spéculation métaphysique — et remarquez que dans une grande ville comme Kiew, M. Schelpanow, même à l'Université locale est le seul et unique philosophe professionnel. Comment ne pas admirer l'œuvre accomplie par ces vaillants défenseurs des traditions admirables de la science universelle que le génie des Platon, des Descaries et des Kanta immorlisée, mais qu'il faut enseigner peu à peu, en commençant par les notions les plus rudimentaires, lorsqu'on s'adresse à des sociétés encore jeunes.

Et bien d'autres métaphysiciens moscovites partagent l'hostilité tendancieuse de M. Schelpanow, hostilité qui ne diminue en rien, estil besoin de le dire, l'estime toute particulière que nous professons pour l'éminent écrivain de

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Kiew, pas plus d'ailleurs que l'enthousiasme de certains philosophes russes d'autrefois, par exemple, de l'admirable StrakhoAv, un des derniers admirateurs de Hegel pourtant, n'augmente notre admiration. Le talent seul importe et non pas les opinions individuelles, en métaphysique comme en tout autre ordre d'idées ou de labeur intellectuel. Nous ne faisons allusion aux commentaires slaves et à l'attitude de la critique philosophique en Russie et en Pologne que parce que celle-ci nous semble s être placée à un point de vue erroné en ne tenant compte que des éléments négatifs de la philosophie de Schopenhauer. L'essai que nous publions aujourd'hui, précisément parce qu'il demeure d'accord avec les conclusions des prin cipaux critiques allemands, a ])our but de rectifier ce point de vue en démêlant parmi les paradoxes et les révoltes enflammées de Schopenhauer. les principes générateurs qui survivront à son nihihsme apparent et que même l'analyse des Maîtres les plus illustres de la haute spéculation française, selon nous et malgré notre déférence pour leur œuvre et pour leur génie, n'a pas réussi à mettre en lumière ni à discerner bien nettement.

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