DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCHOPENHAUER
Le moment semble oppoiiiin pour juger en tout équité, sans parti pris tendancieux d'aucune sorte, l'œuvre grandiose et le génie tumultueux de Schopenhauer. La place qu'il occupe dans l'histoire intellectuelle du monde moderne et dans les annales de la pensée spéculative, ne lui est plus contestée par personne, même par les adversaires de sa doctrine, jusqu'à présent plus nombreux que ses partisans. Et comment s'en étonner? puisqu'il s'agit d'une philosophie qui, en apparence du moins, condamne et combat le principe même de l'Etre et les joies de la vie, ces joies éphémères, périssables et décevantes, dont la conquête problématique demeure pourtant, parmi tant de déboires, de luttes et de souffrances tragiques, le but et 1 l!éal obscur de la triste humanité, l'illusion
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suprême que, jamais, quoi qu'il advienne, noire race esclave ne voudra abdiquer ni renier. Il semble vraiment que l'aspiration au bonheur, ràj)re et liévreuse recherche de la joie, lurent, de tous temps, le reflet et l'image la plus précise de l'insaisissable absolu. Si longtemps méconnue, incomprise et dédaignée, l'œuvre philosophique d'Arthur Schopenhauer exerça, pendant près d'un demi-siècle, une influence prépondérante sur l'évolution des idées et la conception actuellement régnante du monde et de la destinée, telle, du moins, que celle-ci s'élabore lentement parmi l'élite d'une époque et d'une génération ; car l'immense majorité de nos semblables, la foule mercenaire et obscure, et qu'il faut plaindre d'ailleurs d'une immense pitié pour son ignorance même, sa sottise gigantesque, sa bestialité farouche et son esclavage éternel, la foule, de nos jours, comme aux temps de barbarie, que nous croyons révolus, continue à végéter, sans rien soupçonner des conquêtes de la science, de la pensée affranchie, de l'investigation philosophique, des chefsd'œuvre déjà réalisés par les arts immortels, consolation et enchantement de ce monde.
N'oublions jamais, quand nous parlons de la plus trompeuse des chimères d'ici-bas, celle de la gloire artistique, littéraire ou scientifique, n'oublions jamais que ses purs rayons ne pénè-
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lient pas dans le gouffre insondable d'ignorance et de ténèbres où végètent les nations. — et où peut-être un jour, parviendra la lumière; n'oid)lions pas, même quand nous parlons de la gloire la plus retentissante, que celle-ci demeure restreinte et ignorée de la foule. Gardons présente à notre mémoire la notion salutaire de ce fait si simple : la relativité et le néant de ce que nous appelons assez sottement l'immortalité posthume, ou la célébrité actuelle du génie. Sachons bien que, du vivant même de Platon, de Descartes, de Kant ou de Schopenliauer, quelques disciples ou quelques lecteurs, hostiles ou bienveillants, connurent seuls l'existence de ces grands génies, de ces maîtres à nvds autres pareils, et dont la gloire est vraiment éclatante et si pure qu'elle nous semble universelle. Et. si l'on dit que l'opinion de cette minorité soidisant intellectuelle est la seule qui compte, je lépondrai d'abord, que personne n'en sait rien, ensuite que c'est déplacer la question et que le fait dont je signale l'éloquence tragique n'en demeure pas moins certain. Oui, des millions de créatures ont vécu ici-bas le songe de l'exislence ou le subissent encore, sans avoir entendu seulement prononcer le nom de Platon ou de Shakespeare, de Kant, ou de Dante, de Descartes ou de Balzac. Il nous parait superflu de rappeler, ici, que Schopenliauer. de son vivant, fut incom-
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pris, pendant de lon^'-uo^ années, incompris même par celle élilo, dont la supériorité intellectuelle apparaît encore si discutable et qui eut ianl (le peine à reconnaître le ^énie du grand métaphysicien allemand, auquel l'humanité de tous les siècles, et de toutes les races, est redevable de ce chef-dœuvre qui s'appelle le Monde comme volonté el comme représenialion, chef-d'œuvre sans égal, où s'affirme la suprême conquête à laquelle puisse prétendre l'esprit humain : une conception nouvelle de l'Univers, une explication originale de l'Énigme éternelle, une vision totale de l'Ensemble des choses et de la synthèse du Cosmos. Avec quelle injustice et quelle brutale indifl'érence fut accueillie tout dabord la tentative gigantesque de Schopenhauer, même parmi le public lettré de son temps ! Nos lecteurs s'en souviennent très certainement.
A quoi bon rappeler les phases successives de cette mélancolique histoire?
Schopenhauer était un immense génie philosophique, il apportait au monde une doctrine et une parole nouvelles, se rattachant toutefois à de très anciennes traditions spéculatives. Comment pouvait-il espérer un autre accueil que celui dont le gratifièrent tout d'abord l'incompétence, la routine et la niaiserie de ses contemporains? Pendant de longues années le
DOCTRINE .ET INFIAENCE DE SCIIOPENHALEH Hl
iiiand penseur donl le syslème de l'Univers devait opérer plus tard une des révolutions mélaphysiquesles plus extraordinaiiesdece tempsci. — car ceux-là mêmes qui le déniii:rent,ratta- (luent ou le calomnient, ont subi son inlluence, — pendant ces belles années de jeunesse, d'épanouissement et de force vitale encore triomphante, et lorsque son œuvre pourtant était déjà réalisée, à l'âge où un penseur, un artiste ou un écrivain, peut savourer pleinement l'ivresse de la victoire Schopenhaucr ne connut que ramertunc de la défaite, l'épreuve la plus douloureuse parmi toutes celles qui se dressent devant nous aux chemins dapprentissai^e de la vie : se sentir dédaigné, bafoué et vaincu, tandis que la certitude d'un génie authentique, la conscience très nette d'une supériorité écrasante, et qu'accentue encore la médiocrité de ceux qui triomphent, de nos ennemis, de nos rivaux, tandis que le sentiment de notre force méconnue nous brûle le cœur de sa flamme invincible Cette amertume, intolérable pour certaines âmes trop ombrageuses ou trop lîères, déjà fertile en souffrances atroces pour l'âme le plus sincèrement stoïcienne (car le mépris et le dédain sont les pires des affronts, et rien n'en efface le souvenir), le profond métaphysicien du Monde comme volonté et comme représentation répuisa jusqu'à la dernière goutte. Ses
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chefs-d'œuvre deiiieu raient invendus, incompris, inconnus; les sphères savantes, lilléraires on piiilosophiques, ignoraient jusqu'au nom de celui qui se croyait un réformateur appelé à jiuider l'humanité vers de nouveaux destins; le public lettré, ou soi-disant tel, persistait soig'neusement à ne pas acheter ses livres. La redoutable conspiration du silence l'écrasait de tout son poids, trouvant facilement pour auxiliaires la paresse d'esprit des heureux etl'ig-norance fondamentale de la foule, sans parler même de la sourde animosité du sort si longtemps ennemi. Et il est à peine besoin de signaler ici une fois de plus l'étrange contradiction qui existe entre le but grandiose que voulait atteindre le penseur génial des Parerga et Paralipotnena,et ce mépris de la foule, entre cet insuccès mesquin et la signification de l'œuvre de Schopenhauer prise dans son ensemble, l'im mensité des horizons qu'elle dévoile à nos yeux, l'atmosphère de beauté tragique et de révolte sublime qui y règne.
Non certes, mille fois non. un homme de génie tel qu'Arthur Schopenhauer n'aurait jjas dû souffrir de ce dédain de la foule, de cet acharnement avec lequel la renommée qui frappe si souvent à la porte des faiseurs et des sots, s'obtinait à ne pas franchir le seuil de sa demeure à lui, qui. plus que tout autre, parmi
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les hautes individualités de son temps, méritait d'être loué, glorifié, admire' et aimé ! Un penseur de cette envergure, un métaphysicien de pure tradition kantienne, — car on sait que Schopenhauer, si orgueilleux, si âpre pourtant, ne songea jamais à nier la dette intellectuelle qu'il avait contractée malgré tout son génie, aussi bien que nous tous très obscurs et très humbles, envers le grand homme delà Raison Pure, créateur et initiateur de toute la philosophie moderne, — un philosophe ayant pénétré aussi l)rofondément dans les régions mystérieuses et sereines de l'Absolu et l'Éternité aurait dû dédaigner à son tour le sot mépris de ses contemporains, les vaines satisfactions damour propre et d'orgueil et cette volupté d'ordre si évidemment inférieur que procurent les suffrages du public ou le mirage de la notoriété. 11 aurait dû se résigner à l'isolement, à la solitude, au silence obstiné autour de sa personnalité et de son œuvre.
Il n'en eut pas la force, et souflïit cruellement...
Mais enfin, après cette période si longue d'obscurité, d'attente fiévreuse d'une gloire chimérique et dont le Destin devait pourtant s acquitter envers lui, comme d'une dette sacrée, voici qu'elle apparaît lentement à l'horizon de cette existence si triste et si vide d'un homme
i:zi:\\ rsKi. H
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de génie isolé, aigri cl méconnu; voici qu'elle illumine le déclin de cette destinée qu'on pourrait qualifier quand même d'heureuse, en la comparant à l'exislencc de l'immense majorité des créatures humaines, s'il n'y avait toujours quelque fatuité el une dose énorme d'outrecuidante niaiserie dans la prélenlion dapj^récier les motifs de tristesses et de joie de nos semblahles.
Et, de toute évidence, il y avait dans la nature morale de Schopenhauer, dans sa personnalité psychique et son tempérament individuel, une source inépuisable d'amertume et de mélancolie. Toutefois, sa haine et sa frayeur de la vie semblent se dissiper sous l'influence bienfaisante et très douce de cette chimère de la gloire dont les premiers rayons enivrent et apaisent les âmes les plus rebelles et qui, pour lui, apparaissaient si tard, à l'heure où, de toutes parts, les brumes du soir s'élèvent, où le souffle glacial de la tombe flétrit déjà les moissons et les fleurs de l'automne, mais semble aussi leur donner plus de prix et de valeur.
Nous n'avons pas l'intention de retracer la biographie bien connue d'ArthurSchopenhauer, dans cette esquisse dont le but est d'indiquer dans son œuvre certains aspects synthétiques el généralement inaperçus, mais qui s'imposent à l'attention de tous ses admirateurs et à tous les
nocTruNi: i:t influiînci: de sciiopenhali;!! w,
amis de la philosophie, loisqii on approfondit hidoclrino. le système mélaphysi(iue et l'enseignemenl moral de cet homme extraordinaire. Je n'insisterai donc pas sur les phases successives que traversa cette progression assez rapide de la célébrité du Maître, événement capital de sa destinée individuelle, à partir de l'instant mystérieux et solennel où daigna lui sourire cette puissance redoutable et incompréhensible dont la réalité est pourtant plus certaine que n'importe quelle autre, puisque chacun de nous en éprouve les eftets et que l'humanité, parmi les mirages, les luttes et les visions décevantes ou sublimes de l'histoire, l'a vénérée sous les noms divers de la Fatalité, du Destin, du Hasard, de la Chance néfaste ou propice, bienfaisante ou hostile, à partir du jour où le Sort, si longtemps ennemi, accorda à Schopenhauer les revanches que le grand liomme. méconnu au\ jours de sa jeunesse, revendiquait encore avec tant d'àpreté et de colèi;e. sans espérer peut-être lui-même la réalisation de son rêve. Celui-ci triompha pourtant, comme on le sait, du vivant même de Schopenhauer. Apres le discrédit, d'ailleurs exagéré, comme tout mouvement de réaction, (|ui frappa l'école philosophique florissante loiigtem|)s. si grande et si noble d'ailleurs, de ridéalisine germanique du dix-neuvième siècle,
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celui qui semble sidcntilîcr avec le frénie de Fichte, de Schellingct surtout de Hegel, profondément oublié et injustement dédaigné à son tour, et qui fut. en un passé encore tout réceni, le Maître suprême dchi pensée européenne, qui demeure encore l'égal de son grand ennemi, voici que ion découvre l'œuvre ignorée, dédaignée, moisissant sur les rayons poudreux des bibliothèques, l'œuvre gigantesque et sublime de Schopcnbauer.
La grande lumière d'une doctrine nouvelle, la force invincible d'une vérité découverte et d'une de ces vérités primordiales et indestructibles contre lesquelles le temps ni lingratiludc humaines ne peuvent prévaloir, l'éblouissanle beauté d'une Idée géniale, éclose dans une grande intelligence et développée avec un talent d'écrivain égal à la force de spéculation ([ui l'inspire, oui, la lumière, la beauté, la joie splendide de la victoire, l'allégresse d'une conquête de plus obtenue par le génie humain, le trouble, l'émotion, l'irrésistible attrait d'une immense gloire naissante, tout cela jaillit tout à coup des vieux bouquins d'un philosophe inconnu, à peine cité par les historiens de la métaphysique moderne, dédaigné par les professionnels, totalement ignoré du public, et dont les œuvres immortelles, répandues au jourd'hui dans le monde entier, ne trouvaient
docthim; kt im'Llknce de SCIIOPENIIAUER S7
ni ac(iu(M(Mirs, ni loclonrs. pus mémo de ck'tiacteurs. Mais, encore une fois, voici la revanche si long-temps attendue, complète, éblouissante, et dis"ne de l'homme supérieur qui en bénéficia. On découvre son sysième philosophique, on se passionne poiir ses livres, où une maîtrise littéraire extraordinaire fait valoir avec tant d'habileté et de puissance l'orijûrinalité de la pensée spéculative et la richesse des idées métaphysiques. On commente, on analyse, les ouvrao-es, les idées, la doctrine, la conception du monde, la vaste synthèse cosmique et les paradoxes de Schopenhauer ! Un enthousiasme indescriptible, et que les attaques furieuses des envieux et des sots ravivent et rendent plus intense, un enthousiasme pareil à celui que provoqua jadis le grand, nuageux et redoutable Hegel, l'ennemi personnel, la bête noire de Schopenhauer, et dojit l'auteur du Monde comme volonlé cl comme reprcsenlation parle toujours avec une grossièreté et une âpreté si affligeantes, vraiment regrettables ; car on ne saurait le redire trop nettement Hegel fut, lui aussi, un immense génie; un enthousiasme général de la jeunesse lettrée, de tous ceux qui pensent, qui souffrent, qui méditent les grands problèmes et aspirent à les résoudre; un véritable délire d'admiration, de sympathie ol do oniiosilo. se manifeste partout et dédom-
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inii<4(' Solioponliaiior dos iiflVonls, dos dc'daiiis d aulrolois.
Rien de plus émouvant dans sa puéiililc. (\c plus humain, de plus louclianl que le rocildos dernières an nées du ^nuid philosophe allemand, et cet épanouissement inattendu de sa ro nommée et de son influence qui en marque les péripéties. On en liouvera les détails dans les nombreuses biographies germaniques du Maître. Chez nous, il faut bien le dire, la haute personnalité de Schopenhauer a été fort peu étudiée à ce point de vue subjectif, si important pourtant pour la compréhension totale des idées d'un réformateur, d'un contemplatif aussi évidemment inspiré, et vibrant aux moindres impressions de la vie. Toutefois, je le répèle, dans ses grandes lignes et son aspect général, celte période de tardive et définitive victoire, nous est connue. Car, presque du jour au lendemain, Schopenhauer est devenu célèbre : des disciples fidèles, des admirateurs enthousiastes viennent à Francfort présenter leurs i-espoctueux hommages à l'homme de génie qui semble avoir trouvé le mot de toutes les énigmes, celle des oiigines cosmiques aussi bien que celle de l'Amour, de l'Art ou de la Beauté terrestre. Avec la candeur spontanée et sincère du génie, lequel implique toujours chez celui qui en possède le privilège redoutable, une
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cerlaino dose fie naïveté charmante, Schopenliaiier cslheureux de ces manifestations puériles (le l'admiration cliaquejoiirgrandissante des générations nouvelles, il savoure ces impressions imprévues avec délice, il jonit pleinement de sa popularité, il apprécie toutes les sensations d'orgueil, de triomphe, de vanité satisfaite que le succès peut donner, sensations inférieures, mais intenses et ennoblies encore par la conscience d'une grande œuvre accomplie, par la certitude d'avoir dompté le sort. Enfin, a])rcs f[uelques années de précieuse revanche où celui qui fut vraiment le Shakespeare du pessimisme connut l'illusion et peut-être la réalité du bonheur et de la gloire possibles ici-bas, l'àme réconciliée avec le destin, confiant en l'avenir de l'œuvre immortelle qu'il léguait à l'humanité et dont le souffle de l'infortune et do la malchance ne lui avaient fait jamais douter, Schopenhauer s'endoit du suprême sommeil.
Cette intelligence sublime, qui avait pénétré si profondément par délaies vaines apparences du monde matériel jusqu'au fond primordial de l'Être, jusqu'aux régions ténébreuses de l'Éternel et de l'Absolu, de la Volonté mystérieuse dont tout procède et où tout rentre et s'efface, cette flamme qui brillait dans le regard lucide, acerbe et désenchanté clu grand pessi-
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niisle el qui, mcme à travers la mort, éclaiie encore la route de l'humanité, cette flamme s'éteig^nit à jamais dans la nuit sans réveil.
Et l'influence de Schopenhauer n'atteignit vraiment son apogée qu'après la mort du philosophe. Toute la lin du dix-neuvième siècle est dominée par son sombre et despotique génie. Le reflet de son œuvre, lécho de sa voix éteinte pour l'éternité palpitèrent, plus vivaces que jamais, sur ce glorieux tombeau dont les générations n'avaient pas eu le temps de désapprendre le chemin. On retrouve la trace de ses théories, toujours originales et vibrantes, de sa conception du monde, du devoir, de l'idéal et de la vérité, on retrouve son influence, pour tout dire en un mot, dans les régions d'activité intellectuelles et sociales en apparence les plus étrangères aux grandes spéculations métaphysiques.
Ce ne sont plus seulement ces professeurs de philosophie auxquels il avait voué une haine féroce et tant soit peu injuste, avouons-le, car s'il y a des pédants parmi eux, comme dans toute autre catégorie sociale, aucune, parmi les classes de la société contemporaine, ne peut rivaliser avec celle-ci comme intensité de culture intellectuelle; ce ne sont plus seulement les professionnels de la Science Suprême (\u\ s'occupent de Sclioiionliniiei*. mois aussi
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les amateurs, les dilettantes, les crifiques litté raircs, les moralistes de salon, les journalistes, les chroniqueurs, les vaudevillistes, etc. Inutile de constater que ces jiiires improvisés. les- (|uels s'arrogent le droit d'apprécier sans appel une œuvre qu'ils sont trop souvent incapables de comprendre, altribuentau morose et sublime métaphysicien du pessimisme d'inconcevables niaiseries dont il ne saurait être rendu responsable à aucun degré; inutile dédire que sa pensée est de plus en plus travestie et dénaturée, mais n'est-ce point dans cette transformation et cette altération même que consiste linlluence et la pérennité dune doctrine, ce qu'on appelle vulgairement la gloire, et ce que Schopenhauer convoita toute sa vie avec tant de tristesse et d'ardeur? On le cite à tous propos, à tort et à travers; plusieurs générations déjeunes gens l'admirent et le choisissent pour guide intellectuel et pour Maître suprême; des centaines de volumes paraissent dans tous les pays du monde, même les plus extravagants (car oii donc la grande théorie de la Volonté n'a-t-elle pas pénétré?) consacrés àlaréfutation ou à l'apologie d'VrIhur Schopenhauer. Le plus grand artiste, le plus extraordinaire génie créateur des temps modernes, celui qui dcA ait indiquer à l'Art des siècles à venir, comme Idéal et modèle typique, une synthèse vivante et pitto-
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icsquc de Ions les avis : musique, poésie, peinture et plastique réunis en une seule et grandiose vision de Beauté parfaite et complète, Richard Waj^ner lui-mèmo se proclame son élève, s'inspire visiblemoiit de sa doctrine cl prête aux accents immortels de Tristan agonisant d'amour, de désespoir etde regret, la noble et farouche fierté du pessimisme.
Mais, une autre époque commence et voici qu'une réaction inévitable ss produit et efîace lentement la bruyante et éphémère popularité de celui qui comprit mieux que personne l'épouvante et l'angoisse tragique de l'épreuve de vivre — car vivre est déjà une épreuve imméritée et terrible — de celui qui, un instant, on a pu le croire, du moins, avait fait jaillir du fond deTàme collective de l'humanité pensante, une étincelle de pitié sincère, la conscience de notre misère infinie, peut-être même l'espoir d'un renouveau possible. Le grand silence de l'éternité indifférente entoure déjà de ses brumes opaques sa mémoire et son o'uvie. Certes, l'une et l'autre ne font que grandir dans l'estime et l'admiration des i)hilosophes et même des lettrés, mais son action sur la foule appartient déjà au passé, et je renouvelle ici la restriction nécessaire formulée dès le début de cette étude : quand nous parlons delà foule, il faut toujours sous-entendre une sorte d'élite. La foule au sens
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exact de ce leriiie, le [)eiiple, rimmeiise majorité de nos semblables, hélas ! ne lit rien, ne sait rien et croupit toujours dans les ténèbres de la l)arl)arie la plus com])lète. Un homme du peui)]e chez nous comme chez les Lapons ou les Cafres. ne sait même pas que Platon, Descartes ou Kant ont existé. Et combien l'action morale et intellectuelle de Schopenhauer sur la société de l'époque, action qui fut profonde pourtant, semble aujourd'hui inefficace, dérisoire et restreinte !
Nul penseur inoderne n'en exerça toutefois dans la mesure et les limites du jDOssible, de plus létiitime et de plus salutaire. Et voici les résultats acquis, la moisson et le salaire du génie : le monde moderne n'a retenu aucun des enseignements du noble penseur et du sublime philosophe. Pour l'humanité cruelle et stupide, victime et complice éternelle de l'impitoyable volonté de vivre, l'exemple, la parole et la doctrine de Schopenhauer. malgré leur retentissement exceptionnel demeurent nuls, inexistants ef non avenus La morale du Maître n'a pénétré ni dans les esprits, ni dans les mœurs du temps, elle n'a provoqué qu'une dédaigneuse pitié chez les hommes daction qui en connaissent vaguement les lignes principales, l'inspiralion et la méthode dialectique ; elle semble à tous un paradoxe extravagant et
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la réalité lui donne à cIkuiuc iiislanl de cruels démentis.
Comme autrefois, comme dans la réalité d'hier ou du temps éternel, de ce temps qui n'est d'ailleurs qu'une illusion fondamentale et innée, une des formes à priori de la sensibilité dépourvue en soi de réalité supérieure, vérité familière à tout esprit quelque peu cultivé, depuis la révolution opérée par Kant; comme autrefois, l'aveugle, criminelle et stupide Volonté de vivre poursuit sans trêve l'œuvre douloureuse qu'une Fatalité incompréhensible lui assigne. Elle déploie ses j)rodiges d'astuces, de perversité et de haine avec la même âpreté, la même obstination et la même démence. Non pas seulement parmi les visions d'épouvante, de meurtre, de destruction qui semblent les conditions essentielles de la vie animale sur cette terre d'esclavage et d'ignominie, mais dans les relations humaines, politiques, individuelles et sociales du monde civilisé, ou soidisant tel, jamais la lui le pour la vie ne s'est affirmée avec plus de violence, de frénésie et de bestialité. Partout la loi du plus fort opprimant l'idée de justice et de droit ; la concurrence impitoyable; la négation de l'Idéal; le culte exclusif du succès et de la victoire obtenue à l-out prix ; l'argent maître et souverain du monde, et toutes les infamies, tous les crimes,
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toutes les bassesses accomplies et acceptées d'avance pour conquérir un peu de cet arfjrenl dont la mort enlèvera si vile à ceux cfui le détiennent la puissance illusoire. Partout les êtres vivants, en qui palpite celte volonté donl rimpénétrabie loi préside au rylhnie harmonieux des constellations poursuiNant leur route mystérieuse sur les chemins de rinfini. celle volonté qui dans les rég^ions infimes et ténébreuses de la vie terrestre souflVe et aspire au bonheur avec une ardeur éf^ale chez un homme de génie ou chez la plus répujïnante des brutes rampant sur l'écoice boueuse de notre abominable petile planète, partout les créatures humaines, elles aussi, malgré la Rédemption du Sauveur qui esl mort sur la croix, pour anéantir la souffrance et la haine, malgré les avertissement des justes, des sages et des prophètes, de ceux qui, ayant dissipé le mirage des apparences, découvrent la source profonde de douleur et de mal, et nous indiquent la délivrance ; parlout les créatures humaines se dévorent, se combattent, se déchirent, se cramponnent à une existence atroce, se révoltent avec une fureur sauvage contre l'idée même d'une abdication possible de l'égoïsme. Jamais l'affirmation delElre, le Vouloir vivre — pour employer la terminologie de Schopenhauer lui-même — ne déploya ses ressources d'iniquité, avec plus de cynisme.
J(i l'oI'TIMJSMI: de SCIlOI'liNIlAUER
C'est eu vain que le sublime moralisle du pessimisme libérateur enseigna au monde occidental la sagesse du rciionceincntéclose depuis longtemps parmi la barbarie asiatique, laquelle n'en tire d'ailleurs que fort pende profits ou de progrès véritables. C'est en vain qu'il nous prouve, en d'immortels clicfs-d'œuvre, le néanl de toutes les ambitions, de tous les appétits, de tous les mirages d'ici-bas. C'est en vain qu'il avait cru convaincre la triste humanité de ce fait, si simple pour lui, d'une certitude lumineuse, d'une fausseté si agressive au jugement de la foule : la volonté de vivre s'identifie avec le désir ; or le désir n'est lui-même, éternellement et nécessairement, qu'efl'ort douloureux, aspiration stérile, déception et souffrance. Toujours il doit lutter avec l'âpre convoitise des autres volontés, étincelles jaillissantes du même foyer mystique, toujours il propage autour de soi la souffrance et le mal ; toujours la volonté soulï'rira, puisqu'elle est le désir. Ah! si vous voulez vivre d'une existence meilleure et où apparaîtra peut-être la lumière ignorée d'un bonheur qui i)araît impossible, renoncez à la vie ou du moins à celle que l'Ordre cosmique et le Destin Fatal nous imposent et qui n'est qu'égoïsme, douleur, crime et folie. Ne luttez plus, ne haïssez plus, ne désirez plus les biens mensongers qui s'évanouissent aussitôt
DOCTKlNi: liT INFLLI^NCi: DK SCllOIMiMIAllili 17
que nos mains débiles parviennent à les saisir. Kevencz à la Source Première, dissipez l'élernelle illusion, brisez les fers de rescla\ajL'"e. C'est dans l'immolation de nos désirs et de nos espoirs que vous trouverez la promesse et le irape certain d'une vie nouvelle, seule di^nc d'être vécue, et dont le bonlieur et la liberté illusoire de ce monde ne sont que la parodie infâme, ou le symbole décevant : car en abdiquant sa propre essence, la Volonté peut briser le Destin et délivrer le monde.
L'bumanité écouta uu instant ou, du moins, lit semblant dcntcndre les paroles du sage désabusé, puis dédaigneusement, elle continua sa route parmi les mêmes erreurs, les mêmes iniquités et les mêmes épreuves. L'amour, l'ambition, l'avarice, la sottise, la vanité et la violence, le Désir et le Regret d'une Félicité impossible, brûlent, dévastent et oppriment toujours les j^auvres âmes humaines altérées de bonheur et de joie. Aucune des chimères, aucun des mirages qui enchantent ou emplissent de terreui' les faibles regards, demain évanouis dans la nuit éternelle, aucune des grandes illusions n'a abdiqué sa toute-puissance mensonirère. ou son attrait fatal... Non, non, l'iiumaiiité n'a renoncé à rien et les conseils du pessi misme demeurent aussi inutiles qu'héroïques et inefficaces.
4s LOPTiMisME DI-: sciioi>i:niiaui:r
Le philosophe à la mode, à l'aube de ce vinj?tième siècle qui commence parmi tant d'inquicludes et d'iniquités |)oliliques ou sociales, dans une atmosphère déprimante de malaise et de mensonge, le penseur qui remplace Schojienhauer dans la faveur du public comme influence et ré|)utation de hardiesse, l'écrivain qui symbolise les aspirations d'avant-garde et les audaces spéculatives de la Jeunesse lettrée, ce n'est plus le révolté sublime, aigri et charitable qui enseigna naguère, au nom de l'invincible souffrance, l'universelle pitié, ce n'est plus Schopenhauer, mais le dur, acerbe et cruel Frédéric Nietzsche, l'ennemi du Christianisme et de la bonté, l'apologiste de la force brutale, le détracteur de toutes les chimères auxquelles ont cru les réformateurs et les sages d'autrefois. L'impitoyable et éloquent littérateur prussien, dont la morale consiste en une négation absolue de la notion même de moralité, dans une transmutation radicale des valeurs qui donnaient jadis un prix et un sens à la vie humaine, ce malheureux et pathétique Nietzsche qui n'a fait d'ailleurs, en édifiant la doctrine du Surhomme et le culte de la Puissance vitale qui le résume, que continuer, en lui imprimant une direction anti-humanitaire bien déplaisante, la théorie initiale de la Volonté conçue comme principe du monde et essence de l'Être, théorie
DOCTRINE ET IXFEUENCE DE .SCilOPEMIAlEB 4'.'
qui constilno la base et le point de départ de loule la philosophie de Schopenhauer. Malheur aux vaincus 1 malheur aux faibles 1 malheur à ceux qui soullVcnl 1 qui désespèrent et qui pleurent I telle fut résumée en termes vul- S^aires, la devise du philosophe de Zarathustra, antithèse frappante du sapre selon Schopenhauer, mais si bien adaptée aux tendances et aux aspirations les plus profondes du monde moderne que celui-ci retrouva sans peine dans l'agressive doctrine du Retour éternel, l'image vivante de son méprisable idéal. Car, chez Nietzsche, la flamme d'un génie littéraire authentique, l'éloquence, le lyrisme splendide, le pathétique et la beauté des symboles en dissimulent l'horreur: mais proclamée par la foule immonde, vraiment, quelle doctrine pourrait inspirer davantage une sorte de dégoût mélancolique?
L'horrible époque de transition où nous vivons le songe de l'existence, époque qui commença, du reste, du vivant même de Schopenhauer. avec ce régime de meurtre et de sang qui règne sur le monde, et ce cauchemar de paix armée qui nous semble la condition normale de toute civilisation, de tout progrès, lorsque, en réalité, même aux pires époques de barbarie et de ténèbres, l'humanité ne connut pas d'esclavage pareil, l'époque où nous vivons ne
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poil \ ail celles |)as choisir de ^uide et de défenseur mieux approprié à sa valeur et à son Ame profonde.
Pourtant une troisième période commence pour l'histoire du pessimisme. Après avoir été attaqué, commenté, vilipendé, ou honni par tant de sots, après avoir été, pendant près d'un demisiècle, pour la foule ignorante, le représentant attitré des tendancesultra-avancées et ultra-révolutionnaires de la pensée spéculative, Schopenhauer n'est plus discuté par personne, voici qu'une ère de calme et d'apaisement commence pour cette grande mémoire et cette œuvre immortelle. Oui, enfin! enfin! — etgracesen soient rendues aux destinées équitables et pro])ices — Schopenhauer n'est plus le philosophe à la mode, celui que citent les gens du monde, lorsqu'ils veulent faire preuve d'érudition, celui que raillent les journalistes, lorsqu'ils veulent faire étalage de civisme ou de vertu, celui qu'admirent de confiance les snobs de toute espèce, race inoffensive, certes, mais haïssable quand même, car elle dénature et rapetisse à son niveau les conceptions nuageuses et sublimes du génie.
Et le pathétique visionnaire du Monde comme
nocritiNi: et ini"i,ii:nci: dk sciiopkmiauer ni
l'olonh' ('/ comme ri'i)rési'nl(i/iun, le moralisle liaulain et austère de l'ascétisme platonicien non scnlement n'est plus le révolutionnaire intellectuel en vogue, mais il apparaît déjà, pour ses adversaires et pour ses partisans, comme un des grands classiques du dix-neuvième siècle et de tous les siècles. Oui, Schopenhauer, un classique et qui comme tel semble fort arriéré sans doute à quelques juges sévères, lesquels devraient pourtant réserver pour euxmêmes leur lucide sévérité, — voilà qui peut paraître une assertion paradoxale ou exagérée. Comment en contester pourtant l'évidente et écrasante vérité?
Il appartient désormais à cette race de grands génies philosophiques dont on ne discute plus la sagesse redoutable. Car celle-ci semble personnifier le plus noble effort, les aspirations les plus sublimes d'ici-bas et la gloire un peu mystérieuse qui entoure lesnomsdeces maîtres immortels, plane au-dessus des vicissitudes du temps, des luttes contemporaines, des passions, des amours et des haines de l'heure présente. Oui. désormais Schopenhauer nous apparaît l'égal de Platon et d'Aristole, de Plotin et d'Epictète, de Marc Aurèle, de Sénèque et d'Epicure, de saint Anselme et de saint Augustin, de Descartes et de Spinoza, de Leibniz et de Berkeley, de Hume et de Spencer, de Malebranche et de
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Fichlc, de Hegel et de Schcllinj?, peut-être môme dii grand, de l'incomparable Kant, son maître et notre maître à tous. Certes, la force intellectuelle et la signification métaphysique de ces philosophes de génie tellement divers ne peuvent prétendre au même tribut de reconnaissance et de gloire, mais chacun d'eux incarne vraiment quelques tendances del'esprit humain ou quelque période nettement définie de la pensée spéculative. Chacun deux fut vraiment un créateur, en ce scn s que chacun en trevitl Enigme éternelle sous un aspect inaperçu jusqu'à lui. Chacun construisit une nouvelle et féconde hypothèse, embrassant In Totalité de l'Etre el l'Ensemble des clioses. (ïhacun nous légua une doctrine de vie, basée non pas sur de vagues et arbitiaires sentences impératives, mais sui" quelque grand principe dUnilé universelle. Chacun reconstruisit l'univers sur un plan nouveau, chacun prononça pendant le songe éphémère de sa vie terrestre une de ces paroles impéiissables contre lesquelles rien ne peut prévaloir : ni roiihli, ni les changements du monde, ni le labeur des siècles, ni même l'ingratitude et le mépris de nos semblables.
On prétend en vain conquérir et attribuer à la philosophie un rigorisme d'argumentation et un caractère de certitude scientifique que le savoir suprême (ayons le courage de le dire),
DOCTHINE liT IM'I.L KNCK DK SCIIOPEMIAlKri TjH
ne saurait atteindre, précisément parce que, l'objet même de la métaphysique élanl la défîiiilionde l'Absolu et la compréhension de l'Univers, manifestation visible de cet absolu, l'immensité même de la lâche entreprise exclue la possibilité d'une solution définitive et précise, telle qu'on en peut exiger des sciences particulières, dont le but n'est jamais que l'analyse d'une partie fragmentaire des phénomènes de l'Etre. Les grands systèmes spéculatifs conser- \ cront toujours ce caractère hypothétique qui leur prête une beauté, une signilication morale, une éloquence, une perfectibilité auxquelles ne sauraient prétendre les autres sciences, toujours limitées de par leur définition même et le but de leurs investigations expérimentales. Toutes les vastes synthèses développées parles Maîtres de la philosophie éternelle, ne sont, à vrai dire, f|ue des hypothèses géniales, entr'ouvrant, à nos legards éblouis, les perspectives infinies de l'Éternité et de l'immensité, en même temps fiu'elles pénètrent jusqu'à l'essence intime de la Vie, jusqu'à ce fond ultime et caché qui est le terme radical de l'analyse possible, la source profonde où tout ce qui existe puise sa raison de vivre. Encore une fois, là est la noblesse, la grandeur, l'inappréciable beauté, la force d'action sur les âmes d'élite, la grâce austère et la pérennité de la philosophie. Or, comment le
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nier".' Parmi ces grandes explications de la Kéalité lolalc, j3armi ces immortels systèmes qui sont le patrimoine commun de notre race esclave, le trésor de saj^-csse supérieure oii viennent s'enrichir tour à tour les générations successives, la doclrine de Schopeiiliuucr. cette gigantesqueet si claire et si limpide philosophie de la A olonté, |)rinci|)e du Monde, essence mystérieuse de l'existence universelle, est une des explications les plus fécondes, et les plus inspirées du Mystère des origines et des destinées.
Car. on ne saurai! Iiop insister sur ce point d'importance capitale, une explication du secret du monde, une vue d'ensemble sur l'I nivers et une doclrine de vie, nous servant de consolation et d'appui ])armi les douleurs et les traverses d'ici-bas, voilà ce que doit apporter tout philosophe digne de ce nom, et c'est là le mérite que peut revendiquer, plus que tout autre, la philosophie de Schopenhauer. Elle présente de ])lus cette particularité très rare : l'homogénéité parfaite de la morale pratique, et de la puissante théorie spéculative qui en est l'armature et la base fondamentale. L'éthique de Schopenhauer est le résultat rationnel, la conclusion logique et irréfutable des prémisses établies dans la partie métaphysique de son système, unité d'inspiration et de dialectique qui pénètre vraiment