DOCTRINE ET INFLUENCE DE SCIIOPENHAUEK
lout lecteur impartial d'une sorte de respect craintif. Non, très certainement, personne n'a pénétré davantage le secret du monde, nulle llamme d'inspiration géniale ne dissipa d'un souffle aussi puissant les brumes opaques qui nous cachent sous le mirage décevant des vaines a|)parences, la vérité éternelle. Et cette (vuvre gigantesque fut accomplie par l'homme c\traordinaire qui pouAait dire avec fierté: le fait même de la possibilité d'une loi morale ence monde de mensongeset d'égoïsme, dépend de cette assertion téméraire : il y a une métaphysique. Celui qui en nie la réalité détruit sans s'en apercevoir la preuve et l'existence même dune morale quelconque. Mais Schopenhauer savait bien que, malgré toutes les négations et toutes les révoltes de l'orgueil humain, la loi sacrée qui palpite au fond des âmes, et dont le souvenir bienfaisant, autant que l'aspect su blimedu ciel étoile, émouvait jusqu'aux larmes l'illustre réformateur de la pensée moderne, cette loi im])érissable avait trouvédans sa propre doctrine un fondement nouveau et indestructible.
Pour ces raisons multiples, l'enseignement et la doctrine d'Arthur Schopenhauer grandissent chaque jour davantage, à mesure que la foule se désintéresse de l'image mensongère, qu'elle s'en forma autrefois, son œuvre apparaît
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('in[)reinle d'un tel caractère de beauté, de sérénité tragique, d'apaisement, de profondeur et de sénie, que. dès à présent, les tlisciplcs fidèles de ce grand homme ont le droit de l'admirer sous l'aspect de l'éternité, siibspecie œlernilatis. Et il convient, pour les mômes raisons, de se réjouir profondément du discrédit passager qui frappe cette œuvre immortelle, de la période de réaction qu'elle subit en ce moment, comme toute manifestation du génie humain. L'influence, indirecte, pourtant, et passagère qu'elle a pu avoir sur les arts, les idées, les mœurs et le bavardage d'une époque touche à sa fin. Ecoutez la plainte sublime de Tristan agonisant de désespoir, pleurant son abandon et son amour trompé, dans la détresse infinie de ceux f[ue l'éternelle illusion de l'Amour a marqués au front du signe redoutable ; ceux pour qui le monde est désert quand une créature adorée les trahit sans remords et qui meurent de douleur sous le regard indifférent des astres lointains, lorsque la douce étoile qui brille pour eux dans un regard humain s'est éloignée, emportant avec elle la force de vivre, les rêves d'or et le divin mensonge. Car il y a là un sortilège, un philtre plus puissant que celui de Brengane elle-même, et la toute-Puissance du Vouloir-vivre qui a créé les mondes innombrables accable aussi de son faix écrasant, une
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pauvre àmc sans défense, si faible cl si lasse, à l'heure inéluclaijle où l'amour apparaît... Voicile grand chef-d'œuvre de Richard Wagner, ce drame lyrique de Tristan cl Isolde, tlirectement, immédiatement inspiré par la doctrine de Schopenhauer, et dont le |)oème aussi bien que la musique, d'une surhumaine beauté, traverseront les siècles comme le vivant témoignage de la force créatrice qui palpitait dans cette philosopliie du désespoir, chef-d'œuvre métaphysique dont la lumière et la tlamme faisaient éclore autour de lui les fleurs aux changeantes couleurs, au parfum pénétrant, au\ teintes éclatantes et impérissables des chefsd'œuvre de l'Art... Les adieux de Tristan à la bien-aimée disparue, à l'ingrate qui le dédaigne et l'oublie évoquent en nous-mêmes le frisson des grandes émotions tragiques, car c'est 1 àmc de Schopenhauer invisible et présente, qui se mêle à la voix du mourant, et qui adresse au monde, et à la gloire si longtemps attendue, un éternel adieu.
Laissons-nous bercer une dernière fois par le pur sanglot et les chants inspirés qui s'élèvent sur la mer immense, qui planent sur les vagues en courroux, mêlant ainsi au souffle de la tempête et aux voix confuses du monde matériel, les nobles accents de la douleur humaine, la tristesse des adieux.
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l'amerluinc des séparations inexorables, la pérennité de l'amour fidèle, l'atroce souffrance .des âmes dédaignées... En ces sanglots immortels, dans celle plainte inapaisée et qui s'apaise pourtant au dénoùmenl du noble chef-d'œuvre de Richard Wagner, où l'adorée revient pour recevoir dans un dernier baiser, l'ultime adieu de celui qui ne survécut pas à l'absence; en ces harmonies sublimes s'exhale, atteint son apogée, puis semble s'évanouir, linfluence de la philosophie de Schopenhauer sur les arts, les idées, l'activité esthétique, intellecluelle et sentimentale du monde des vivants. Les grands principes de la métaphysique de la Volonté, son affirmation dans les types divers de vie cosmique ou d'organisation terrestre, le pathétique qui s'en dégage ; les abîmes de souffrance, de détresse et de déses])oir qu'elle dévoile soudain, puis le salut et la délivrance quelle découvre dans ses propres profondeurs, dans ce miracle éternel du renoncement et du sacrifice, où la morale chrétienne nous avait désigné déjà l'idéal même de la sagesse et du bonheur possible, tout ce qu'il y a de sublime et de nouveau (car les seules nouveautés authentiques sont celles qu'on retrouve) dans la doctrine de Schopenhauer se symbolise en une vision inoubliable de beauté concrète et douloureuse, évoquée par un chef d'œuvre dramatique et lyrique
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dont lien ne surpassera réniotion. Puis une sorte de silenee enveloppe lentement l'œuvre prestigieuse du ^nand philosophe allemand. La foule s'éloigne de son tombeau, les |)rofanes laissent en re])os sa cendre ai)aisée, les artistes, les poètes et les dilettantes cherchent ailleurs leurs molils d'inspiration et d'enthousiasmes. D'autres moralistes, d'autres penseurs béné fîcient de cet engouement irraisonné qui s'efl'ace si vite ; d'autres voix moins austères, mais plus dures, certes, et plus agressives, prononcent des paroles qui semblent l'antithèse voulue de la nol)le doctrine, et elles sont accueillies avec des transports d'enthousiasme, elles trouvent leur application immédiate, non pas seulement dans les fictions de l'Art immortel mais aussi dans la politique mondiale, la lutte des classes et des individus, la mêlée décevante des passions et des intérêts de l'heure présente. Ce n'est plus l'anéantissement de l'éternelle \olonté de vivre qu'on nous en seigne mais son culte exclusif et farouche. Ce n'est plus l'universelle pitié qu'on nous apprend à chérir et à propager, mais le mépris et la haine du pauvre, du proscrit, du vaincu, du paria éternel. Ce n'est plus le grand repos, l'apaisement suprême, le sommeil sans rêves au sein du Nirvana, une fois l'illusion du Temps terrassée comme les autres, dont on
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nous promet la revanche cerlaine, mais le Retour sans fin des mêmes souiTranccs, des mêmes épreuves, de la ïrafrédie du Destin renouvelée à travers le mirage des siècles pour le seul profit de quelques élus, dont le sort misérable des esclaves sans nombre est la lu- },mbre et fatale rançon. Frédéric Metzsche est l'idole du jour. Une fois de plus nous constatons sa victoire. Le surhomme déchaîne dans le monde illusoire de la réalité son égoïsme féroce, ses luttes fratricides, ses combats et son orgueil insensé. Zarathustra inspire les penseurs et les artistes, les politiciens, les hommes d'État et même les rêveurs du temps présent, le Rêve et kl Réalité. l'Art et la Vie lui appartiennent ! .Malheur aux humbles ! honte et mépris à ceux qui succombent surtout à ceux qui leur tendent la main, au nom de la Fraternité et de la Pitié, ces deax reines exilées ! Telle est l'impitoyable loi du Piaille nouveau que le monde a choisi. Et je parle encore ici de l'élite de la société moderne, car les brutes humaines, depuis toujours et instinctivement, connaissaient cette doctrine, et n'en veulent pas d'autre. Comment un philosophe platonicien de tradition kantienne, un moraliste magnanime dans sa révolte même, une àme si tendre et si pitoyable, quoique si clairvoyante et profondément persuadée de la souffrance initiale du monde,
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coniincnl un Maître qui appailiciil dvjh au passé, toi que Schopenhauer, ne serai l-il poini démodé aujourd'hui ?
Oui, démodé, suranné et, pour employer une expression vulg-airc qui dit bien ce qu'elle veut (lirceffroyablement A'ieuxjeu, tel uous apparaît aujourdliui, à l'aurore peu éblouissante du Aiiiiitiènie siècle, le profond logicieu de « La quadruple racine de la raison suffisante », l'aprc moraliste et le psychologue des Aphorismes sur la ^ ie, le métaphysicien génial du Monde comme volonté el comme représentai ion. Et, encore une fois, avec quelle satisfaction sincère nous constatons cette vérité que personne, ce semble, u"a osé formuler nettement! Enfin, l'œuvie ijnmortelle de l'homme de génie ([ui continua la tache gigantesque de Ivant, développant les thèses initiales du criticisme avec une force d'intuition philosophique sans pareille, nous indiquant les voies nouvelles qui, seules, pourront conduire la philosophie moderne vers les hautes destinées qui lui sont dues et promises, l'œuvre de Schopenhauer échappe a^ jugement de la foule ignorante et à la tyrannie de l'actualité. iNon pas que son influence soit à jamais abolie : celle-ci a pénétré trop profondément dans l'âme collective de notre race pour qu'une brusque évolution du goût et de la mode éphémère en détruise les effets, mais cette immense
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ol bienfaisante puissance d'oricnlalion morale devient anonyme et impersonnelle, elle se confond avec ces mystérieux principes de perfectionnement et de progrès on l'humanité trouve instinctivement la force de continuer la lutte, sans connaître le nom et la personnalité de ceux qui, les premiers, posèrent et établirent les principes de vie en question.
Ayons donc, non pas le courage, mais la Joie de le proclamer bien haut : la popularité d'Arthur Schopenhauer est finie, ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps, cest le cas de le dire La gloire du célèbre philosophe rayonne maintenant dans ces régions lointaines, apaisées et sublimes où les cris, les insultes et l'encens du vulgaire ne pénètrent plus, dans l'atmosphère glaciale et pure où s'épanouissent et s'affirment encore malgré les démentis agressifs et superficiels de l'évolutionnisme hasar doux. à lamode aujourd'hui, les Idées de Platon et le Noumène de Kant.
Ceux qui reliront ses livres animés d'un souffle puissant d'angoisse tragique etde révolte sincère, ceux qui reviendront à lui parmi les épreuACS et les douleurs innombrables du monde, dont il comprit mieux que personne le néant et les ressources infinies de cruauté oppressive, ceux-là, désormais, seront des philosophes professioniiels au sens vc'i'itnblodc ro mot.
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n'iinpliquaiil aucune n(3lion pédante de f^rade universitaire, dediplônnes obtenus ni d'ouvrap:es publiés, mais la recbercbe ardente des vérités premières et le pressentiment de l'Absolu, la noble et généreuse inquiétude du Mystère Eternel.
Enfin ! enfin ! les personnes quelque peu compétentes, sinon autorisées en matière de pbilosopliie et de pensée spéculative, ceux que passionnent vraiment les grands problèmes de l'ontologie, les vrais et fidèles disciples du Maître seront seuls à s'occuperdésormaisdeson u'uvrc, affranchie à jamais des altérations de cette longue période de lutte quelle dut subir avant de s'imposer à la postérité. Mais il convient d'abolir certains malentendus qui subsistent encoie dans les milieux les plus au courant du mouvement philosophique, sur cette grande doctrine, dont les tendances profondes ne se déAoilentque lentement, très lentement... L'étude présente n'a point d'autre but que celui d'élucider un des aspects de la philosophie du pessimisme, dont Schopenhauer fut sans aucun doute le représentant le plus caractéristique et lemieuxdoué, unede ces perspectives illimitées qu'elle ouvre sur le domaine de l'Absolu et de l'Éternité.