RZEWUSKI
(iC. L OPTIMlSMi; Di: SCllOPEMIALKH
Lorsqu'on relit les merveilleux chefs-d œuMC de conslruclion métaphysique et d'àpre éloquence littéraire qui constituent un eflbrt presque unique dans l'histoire de la pensée humaine, combien l'entreprise que nous venons d'indiquer d'une façon sommaire apparaît pourtant difficile, presque irréalisable î 11 semble tout d'abord que la conclusion généralement admise s'impose avec une évidence foudroyante. Non, certes, jamais réquisitoire plus tragique, ni plus enflammé ne fut dressé contre l'injustice, la cruauté, l'illogisme et la brutalité de ce monde épouvantable où nous vivons notre exil terrestre, où tout n'est que désespoir, crime ou folie, où des abîmes de détresse se creusent à chaque pas, sur ces routes d'apprentissage qui ne mènent à aucun port de quiétude, de bonheur ou de salut possible. Car ce qu'il y a, à la fois, de poignant, d'admirable, et de terrible dans ce tableau de l'immense misère humaine, de Terreur initiale de l'existence, ce qu'il y a de merveilleux et de sublime chez Schopenhauer, c'est que sa description du Monde et des Maux innombrables qui l'accablent, tout en étant poussée au paroxysme du désenchantement lucide, demeure impitoyablement vraie, juste et persuasive, c'est que l'accent inimitable de la Vérité y palpite. De là le grand frisson d'épouvante shakespearienne qu'elle provoque.
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de là l'ascendant despotique qu'elle exerce sur les esprits et les ùmes, l'espèce de fascination qui attire vers ses profondeurs redoutables les malheureux qui ont soulï'ert, pleuré et compris ([uc la vérité ultime réside précisément dans la souffrance et le désespoir. Cette vérité tragique, nous l'avions tous entrevue, mais nous n'osions pas encore la proclamer tout haut, et voici qu'un homme de génie trouve ce courage et justifie l'unathème qu'il jette sur le monde par toute une doctrine de l'Univers, par une philosophie originale et profonde
Le monde physique dont la laideur, l'hostilité et l'omnipotence aveugle nous accablent, le monde de la force et de la matière, l'univers extérieur qui nous semble la seule réalité n'est que le monde apparent, le monde comme représentation tel qu'il renaît et meurt avec chaque créature qui le conçoit, en le réalisant. En soi, il n'a aucune stabilité, aucune réalité, aucune pérennité, il nous emporte, nous chétifs et misérables, ainsi que les systèmes cosmiques qui gravitent aux routes de l'infini, dans ce reflux, ce torrent, ce tourbillon de phénomènes périssables, dont le spectacle remplissait déjà d'amertume et de mélancolie l'àme du vieil Héraclite- Point d'objet sans sujet, tel est le grand principe de ridéalisme éternel que Schopenhauer retrouva après ses gloiieux prédécesseurs, après Pla-
GS L oriiMisMi: Di: sciioi>e.miaui:k
Ion, lk'ikcle\ , Descartes, Kanl. mais qu'il fixa à Jamais en une forme impérissable de clarté, de netteté et d'évidence inluilive. Car les Lois qui nous attestent, d'un pouvoir tellement tviannique, l'existence même de l'Univers visible, ne sont que les conditions sous lesquelles nous participons à l'illusion et au mystère de l'Etre. L'apparence qu'offre le monde provient de la constitution de notre intelligence, de la façon innée dont toute créature de notre espèce doit se représenter les choses. Mais comme conséquence immédiate de ce postulat qui est une vérité d'évidence première, le monde matériel, infini, incommensurable, merveilleux et terrible dont nous mêmes faisons partie, n'est qu'un monde de phénomènes et d'apparences, d'une vérité toute relative. La matière est un mensonge vrai, selon la forte et admirable définition du Maître, el sous la trame multicolore des visions qu'il provoque, décevantes ou exquises, fatidiques toujours, puisque la loi d'airain du déterminisme universel l'enserre de toutes parts, se dissimulent l'ultime réalité, . le fond caché de l'Etre et de la Vie, la Substance Unique dont le nom seul a changé, la chose en soi, le niAstérieux Noumène dont Kant déniait à notre race esclave le pouvoir d'une intuition quelconque, d'une compréhension même approximative, d'une vision
NICOATION ET AFFIRMATION DE LA VIi: Ci)
passap:èro. Celte chose en soi que les philosophes, les penseurs et les sages de tous les temps et de toutes les raees ont vraiment cl anxieusement cherchée parmi les fantômes de la réalité matérielle, sous les vaines arabesques (les apparences sensibles, si vite dissipées, au soiiflle de temps qui n'est lui-même qu'une illusion suprême, cette vérité première s'appelle Volonté. Elle est l'Eternel, l'immuable, le mystérieux, le véridique Vouloir dont tout procède et auquel tout se ramène, et qui seul subsiste en ce monde où tout passe ; tandis que toutes les splendeurs et toutes les grandeurs accablantes qui rayonnent dans le chemin des étoiles, parmi les splendeurs des soleils, des planètes et des voies lactées ne sont que les images confuses et précises à la fois du Songe infini que poursuit ce Rêveur éternel qu'on nomme l'Esprit humain. Mais il se réveille à l'instant suprême de la délivrance et les visions de son rêve s'évanouissent aussitôt.
La Volonté seule est libre, donc la Volonté seule existe et, abstraction faite de l'aspect qu'il revêt pour les créatures périssables, enchaînées à jamais par les liens du Temps, de l'Espace et de l'Universelle causalité, formes à priori du principe de raison suffisante, en soi le monde n'est que volonté. Schopenhauer a proclamé cette vérité fondamentale, point de
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départ et source profonde de toute sa doctrine à plusieurs reprises, avec une éloquence, une ardeur et une force de dialectique platonicienne incomparable. Faut-il joindre à l'appui de celte assertion quelques citations qui réveilleront dans le souvenir des admirateurs du Maître les émotions à nulles autres pareilles de leurs premières lectures?
« Ce monde avec tous ses phénomènes est l'ohjectivation de la volonté; la Volonté, elle, n'est pas un phénomène, ni une idée, ni un objet, mais une chose en soi. non soumise au rapport de conséquences à principe qui est la loi de toute idée. »
Ces quelques lignes prises au hasard dans le traité du libre arbitre, résument déjà la construction gigantesque, l'œuvre future qui trouvera son expression définitive dans ce monument de pensée spéculative intitulé le Monde comme volonté et comme représentation.
Contre cette définition de l'Essence du monde aucune réserve critique ne saurait prévaloir, elle est légitime, puisqu'elle correspond à une des grandes observations des sciences expérimentales. D'ailleurs, ainsi que dit Schopenhauer, ce mot de A'olonté est choisi faute de mieux, et le caractère hypothétique de cette nouvelle tentative n'en diminue nullement à nos yeux la signification profondeet la vérité supérieure, la