‹ L'or et l'argentChapitre 21 sur 47 · MIRABEAU · texte numérisé non relu

MIRABEAU

Nous vivons, en ce qui concerne la monnaie, sous l’empire d’un système qu’il importe de bien définir, car on a profité des avantages qu’il présente sans se rendre suffisamment compte du levier qu’il met en mouvement. Les attaques dont il a été l’objet au nom d’une doctrine rigide présentent ce singulier caractère que, élevées au nom des exigences de la théorie économique, elles sont loin de lui donner satisfaction. Par un singulier contraste avec les opinions régnantes, la loi de germinal an XI paraît être la plus fidèle à la seule idée dont le législateur et l’économiste doivent se préoccuper, nous voulons parler de la stabilité de la mesure appelée à traduire toutes les valeurs.

La méprise que nous signalons tient à ce que l’on a critiqué la loi en s’attachant uniquement à la forme extérieure, sans pénétrer dans ce que le problème délicat et difficile de la mesure de la valeur présente de fondamental.

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Précisons le sens do la loi et les obligations qui en dérivent; étudions les phases diverses (ju’elle a traversées, et par le parallèle exact des documents officiels déterminons la portée des dispositions qu’elle consacre.

L’élaboration de cette loi a été longue et labo-* rieuse; on s’expose à la mal comprendre lorsqu’on ne suit point les transformations successives de la pensée du législateur, et lorsqu'on s'attache, pour l’interpréter, à des travaux antérieurs à l’an XI, au lieu de chercher, dans les débats qui ont immédiatement précédé le vote de la loi, le sens réel et définitif des prescriptions qu’elle promulgue.

La série des documents utiles à consulter s’ouvre par le célèbre mémoire de .Mirabeau, distribué à l’Assemblée nationale le 12 décembre 1790. Comme tout ce qui émane de ce puissant génie, la doctrine monétaire qu’il expose présente un singulier mélange de force et d’erreurs, de hardiesse et de témérité; à côté d'aperçus lumineux se trouvent les théories les moins acceptables, et la splendeur du vrai se heurte sans cesse contre les écarts d’une imagination décevante.

Mirabeau voit dans la théorie de l’art monétaire une des premières bases de la science des finances, ce ressort principal de la prospérité des empires. S’élevant aux considérations les plus hautes, il montre les nations unies par ce lien commun qui les rattache en un faisceau fraternel. Pour lui, une monnaie loyale est le sijue de tout ce qui peut se vendre; mais comme tout ne croit pus, n'est pas produit aux mômes

lieux, « d-ins les admirables combinaisons de son système, l'auteur de tout ce qui existe a permis que les mers pussent séparer les nations, mais il a défendu à ces mers de les désunir. Les hommes ont des besoins, si variés, qu’ils ne peuvent les satisfaire sans communiquer ensemble et sans être obligés de chercher, même au loin, des secours mutuels. » Jamais on n’a tracé d’une main plus ferme les bienfaits de 1a liberté commerciale; mais nous pouvons entrevoir déjà le germe de la fausse interprétation donnée par Mirabeau à la monnaie, qu'il regarde comme un sûfne, sans se préoccuper assez de la substance qui doit en faire un équivalent, ni du caractère légal qui la distingue.

Il semble un moment rentrer dans une voie meilleure. n Des diverses productions de la terre et du génie résulte, dit-il, le commerce le plus varié, qui ne peut s’effectuer qu’avec le signe commun, le signe représentatif de lout ce qui peut être vendu... Et ce signe n’est pas seulement un signe commercial; il facilite encore les moyens de maintenir la balance entre les nations; il les contient encore dans les limites que le droit politique a posées; il arrête ou repousse le bras sanguinaire des princes que tourmente l’amour d’une fausse gloire; il aiguise l’industrie, il féconde la richesse, il centuple le travail; avec ce signe, les forces, le temps, les lieux, les nombres, tout se compense.»

Mettez à la place du signe rêvé par Mirabeau la monnaie métallique, et vous en aurez la brillante

LES ORIGINES

image, éclairée par le reflet d’une admirable éloquence. Mais, entraîné par la fougue de ses conceptions, le tribun abandonne un terrain solide, il se précipite vers de nuageuses chimères, en s’écriant : « Attendez de la saine doctrine monétaire un bien d’une plus grande importance; lorsque, unie à la liberté, ce double flambeau éclairera toutes les nations sur leurs véritables intérêts, alors elles reconnaîtront la possibilité d’une monnaie universelle et commune, qui ne dépendra ni de la fécondité des mines, ni de l'avarice, ni du caprice de leurs possesseurs... Alors on pourra dire de la doctrine de la monnaie ce que l’orateur de Rome disait de la loi : Elle est une, elle est universelle , elle est la même pour Home et pour Athènes; il n’y a rien à y ajouter, rien à retrancher, elle n’a besoin d’aucun commentaire. Puissions-nous voir cette heureuse époque, et s’il faut un exemple, que ce soit l’empire des Français qui le donne! »

Le vœu de Mirabeau semble à la veille de s’accomplir, mais sur une base moins fragile ; nous sommes guéris de la monnaie idéale et des assûjnats hypothécaires, et la fécondité jalouse des mines fournit au monde l’élément qu’il accepte d’un unanime accord pour faciliter les échanges, pour faire régner l’équité dans les transactions et la sécurité dans les rapports matériels.

Toujours est-il qu’il importe de ne point oublier la pensée de Mirabeau : elle nous permet de saisir ce qu’il y avait d’incomplet et de défectueux dans l’application pratique qu’il préconisait.

Il commence par retracer largement l’histoire du

riE LA LOI DE GERMINAL AN XI. Îîll

régime monétaire; il signale les abus innombrables qui s'y étaient introduits, et il cherche le remède à la dégénération et à la manipulation des monnaies. Il veut asseoir celles-ci sur une base immuable; y parvient-il, c’est ce qui nous reste à examiner.

Après avoir dit comment la cupidité, l’orgueil, l’ignorance et la fiscalité ont tout vicié, il se propose de rendre au système monétaire son lustre primitif, en le ramenant à la simplicité inhérente à son essence.

Ici il rappelle, d'après Aristote et la loi de Rome, que la monnaie a été inventée pour subvenir aux difficultés inséparables de l’échange; les plus grandes provenaient de la mauvaise foi abusant du besoin; afin d’en triompher, on eut recours à un évaluateur commun. Il a été nommé monnaie, on l’a défini : Un moyen quelconque, qui donne la mesure de tout ce qui entre dans le commerce.

Mais Mirabeau, en insistant sur le moyen quelconque destiné à mettre en rapport toutes les marchandise.s, oublie l’admirable définition d’Aristote , qui exige pour cet office une matière utile par elle-même, une marchandise tierce. Il s’attache à montrer que ce moyen quelconque s’oppose à l’idée d’une matière exclusivement propre à la fabrication de la monnaie. «Là vient, ajoute-t-il, l’ignorance des docteurs qui n’admettent que l’or et l’argent pour monnaie. »

Turgot était un de ces docteurs; après avoir reconnu que toute marchandise était monnaie, il indiquait la marchandise qui réunit au plus haut degré

LES OHItilNES

les qualités monétaires. Un des premiers chefs-d’œuvre sortis de su plume, la lettre à l'abbé de Cicé, avait déjà dissipé les rêveries du simple signe employé comme intermédiaire des échanges.

Mirabeau tombe dans des déclamations peu dignes d’un pareil génie; il s’élève contre la puissance séductrice de l’or et de l’argent; après avoir invoqué le souvenir des monnaies de fer, de cuivre, de cuir, de pâte cuite, de coquilles, d’écorcc d’arbre (il aurait pu singulièrement allonger celte liste), il conclut en disant que ces divers signes monétaires viennent à l’appui d’un principe immuable : la monnaie est un signe de confiance publique, une matière quelconque qui sert de mesure à tout ce qui peut se vendre.

Encore faudrait-il que ce fût une matière et non un simple signe : on risquerait d’avoir une monnaie incommode et vicieuse, on ne risquerait pas d’échouer dans le vide.

Nous devons nous tenir en garde contre les conclusions que Mirabeau lire d’un principe abstrait : à ses yeux, si l’on emploie la monnaie métallique, il ne faut se servir (jue d'un seul métal pour signe monétaire, « et cela est évident, dit-il, puisque la monnaie est une mesure et qu’une mesure doit avoir les mômes rapports dans toutes scs parties »

La notion de la substance utile disparait, celle de la stabilité de la valeur ne se fait point encore jour. Tout se borne à une vérification matérielle et à une échelle identique. « Il est impossible de trouver dans l’or et dans le cuivre les mêmes rapports que dans

I>E l.\ LOI tlK RERMI>AI. AN XI. 243

l’nrgpnt; » tel est l’argument peu intelligible mis en avant pour exclure l’or et le cuivre. « C'est, ajoute Mirabeau, cette confusion purement artificielle qui a introduit l’étude de la proportion entre l’or et l’argent. Mais comme cette proportion varie sans cesse, parce que l’or, devenant plus ou moins rare, devient plus ou moins cher, on a profité de cette vacillation pour rendre la doctrine monétaire de plus en plus inintelligible, et de cette obscurité pour faire des opérations ministérielles très-lucratives, ou plutôt des manipulations très-frauduleuses. »

Ce passage provoque deux observations essentielles.

Mirabeau ne songe qu’à faire établir une échelle des valeurs, sans se préoccuper de la nature ni de la fixité de la mesure adoptée. Il ne tient aucun compte de ce que la proportion du métal choisi le rend plus ou moins rare et, par conséquent, plus ou moins cher, aussi bien vis-à-vis de tout ce qui se vend que vis-à-vis de l’autre métal précieux.

D’un autre côté, il insiste sur les abus officiels et les fraudes publiques auxquels le rapport variable entre les deux métaux donnait lieu. Telle est. en réalité, la première cause de la condamnation prononcée contre ce qu’on a nommé, d'une façon peu exacte, te double étalon. Les refontes successives, entreprises pour entretenir l'équilibre entre les deux métaux, avaient toujours lieu par un abaissement dans le titre ou dans le poids des espèces trop peu évaluées, relativement au cours du marché; le fisc profilait de la dilTérence et le numéraire se transformait en se détériorant. Tel

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