‹ L'or et l'argentChapitre 35 sur 47 · I, i>. •« cl ria · texte numérisé non relu

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LA liISCLSSION IiE l’aN XI. . H2."

Daru réfute les objections puisées dans les pertes prétendues que la double monnaie ferait subir au pays. « Il est aisé de voir, dit-il, que tout se compense; les spéculations des négociants n’ont pour eCTet que de rétablir l’équilibre entre les deux métaux: en dernier résultat, ce n’est pas le changequi procure un bénéfice à la nation, c’est le commerce. »

La partie la plus considérable du discours de Daru est consacrée ü l’examen du projet de démonétiser l’or.

Les variations constatées dans la valeur respective de l’or et de l’argent proviennent de diverses causes qui se combinent; elles occasionnent sans doute quelques embarras, et pour les faire disparaître, on a cherché s’il ne serait pas possible de trouver une mesure invariable des valeurs, comme on avait trouvé celle de l’étendue.

Daru pose le vrai principe économique en faisant remarquer que les valeurs ne sont jamais que relatives et que de leur nature elles sont nécessairement variables. « On s’est flatté, a-t-il dit, de réduire l’échelle de ces variations, en subordonnant la valeur de toutes les monnaies diverses à un seul métal, dont on ferait le métal régulateur, et on a choisi l’argent pour remplir cette fonction.

«Cette première idée adoptée, on a dit que, puisque les monnaies influaient réciproquement les unes sur les autres, on détruirait l’effet de cette influence en se réduisant à une seule monnaie, et on a proposé de ne plus considérer l’or que comme une marchandise.

LA DISCLSSION DE I.’aN XI.

M Pour apprécier ce nouveau système, il faut examiner premièrement si on peut se passer de l'or comme moyen d’échange; secondement si l’or, considéré uniquement comme marchandise, cesserait d'avoir de l'influence sur la valeur de la monnaie. »

Daru se livre sur ces deux points à un examen approfondi qui le conduit à demander le maintien des deux métaux dans la circulation, sous forme de monnaie légale. Il considère comme une mesure extrêmement hasardeuse de diminuer d'un tiers la masse du numéraire du pays; qu’aurait-il dit de l’idée de supprimer d'un trait de plume la moitié de l'outillage monétaire du monde?

En voulant exclure l'or de la circulation, comme aujourd'hui on voudrait le faire pour l’argent, l’effet de milliards ainsi jetés sur le marché, la dépréciation du métal prescrit et l'enchérissement du seul métal conservé comme instrument obligatoire des transactions entraîneraient des conséquences incalculables, que notre savant ami, le professeur Roscher, a caractérisées d'un mot : « Je regarderais l’adoption de l'or seul pour instrument légal de la circulation, comme une calamité publique. »

11 est vrai que ceux qui proposaient en 1803, et ceux qui demandent encore la démonétisation de l’or, ne vont pas jusqu’à lui interdire toute fonction monétaire. Ils cherchent à persuader que ce serait une innovation inrinimenl utile de laisser les lingots d’or circuler sous forme de monnaie libre et chercher leur valeur dans le commerce.

LA DISCUSSION DE l’aN XI. .327

Daru reconnaît la difficulté d'établir une saine théorie sur une matière aussi abstraite; l’incertitude des résultats d'un système qui n'a pas encore été essayé doit porter à l’examiner au moyen des effets du système contraire, suivi jusqu’à présent. Cette manière de procéder est au moins plus prudente, puisque les raisonnements se trouveront fondés sur des faits, au lieu de l’être sur des hypothèses. Quels sont les inconvénients résultant de l’existence de l’or comme monnaie? Doivent-ils faire conclure à la démonétisation de ce métal?

La réponse de Daru est analogue à celle qu’un examen attentif suggère encore de nos jours. Les inconvénients dont on a tant parlé n’existent guère que dans l’imagination, tandis que le danger de la mesure destinée à priver l’un des métaux précieux du cours létjal ne tarderait pas à se manifester par une triste réalité, surtoutsi.au lieu de se produire à l'état de fuit local et isolé, une pareille innovation s’étendait à la fois sur une grande partie du monde civilisé.

Abordant le fond même du problème monétaire, Daru établit que la confiance due à la monnaie n’est pas seulement le résultat de l’exactitude du poids et de lu bonté du titre; elle tient à la certitude que doit avoir chaque citoyen de pouvoir donner les espèces pour le prix auquel il les aura revues.

Cette garantie, c’est le législateur qui la donne, et c’est précisément cette garantie que l’on voudrait faire passer pour un abus:

« En interdisant à un métal la fonction de roon-

r.A tiiscrssiON hi: l a.n xi.

naie, il n'aura entre les mains des particuliers qu’une valeur variable ; par conséquent personne ne sera certain de ne pas éprouver une perte lorsqu’il faudra l’employer.

« Ces incertitudes seront un nouvel objet de spéculation ; mais la masse des citoyens ne spécule pas, et elle sera fort effrayée d’un jeu qui pourra la ruiner .sans quelle y prenne part.

•( Les marchands eui-mêmes, accoutumés à faire leurs combinaisons sur les objets de leur com;nerce, seraient fort alarmés que de nouvelles données vinssent déranger leurs calculs habituels. Ainsi, cette mobilité de la valeur d’un métal ne servirait que la fortune de quelques spéculateurs assez intelligents pour en prévoir les variations, ou assez adroits pour les déterminer. >•

Quelle réponse, marquée au coin du droit bon sens, à l’assertion de ceux qui prétendent que la double monnaie légale ne sert que l’intérêt des chamjeurs, des manieurs d'argeiil! La vérité est du coté opposé.

« Faire d’une matière un objet de spéculation, ajoute Daru, c’est intéresser beaucoup de personnes à en faire hausser ou baisser le prix et augmenter les causes de sa mobilité. Que résulterait-il de ce système? C’est que l’or varierait beaucoup plus et que l’argent ne varierait pas moins.

« Quelle différence y aurait-il entre cet état des choses et l’état actuel? C’est qu’A présent les inconvénients de la variation ne sont guère sensibles que dans le commerce étranger, et que dans le système

LA DISCUSSION DE I.’aN XI. 329

proposé ils affecteraient le commerce à l’intérieur.

« On objecte que cet inconvénient existe toujours dans les transactions avec l’étranger, qui ne reçoit point 1a monnaie à son taux légal, mais pour sa valeur commerciale. Cela .est vrai, c’est un inconvénient que la démonétisation de l’or étendrait à toutes les transactions qui s’accomplissent entre les citoyens d’un même Etat. La monnaie est faite pour les citoyens. Elle n’est chez l’étranger que de la matière, et on ne peut l’empêcher d’y varier de valeur; mais au moins faut-il, puisqu’on le peut, rendre cette valeur invariable dans l’intérieur.

O Si au contraire la valeur de l’or était variable, sa mobilité se communiquerait à l’argent même, malgré le signe de stabilité dont l’autorité publique l’aurait revêtu, parce qu’on ne peut spéculer sur un métal qu’avec l’autre.

« Il est impossible, par la nature même des choses, que cette mobilité ne se communique pas; par conséquent il importe de soumettre les deux métaux à une loi qui les rendra aussi stables qu'ils peuvent l'élre. Dans le nouveau système, au contraire, pour rendre l’un d’eux plus ûxe, on propose de laisser l’autre en mouvement. Ce n’est pas de cette mesure qu’on peut se promettre la stabilité qu’on recherche avec tant de soin et qui ne dédommagerait pas des inconvénients qui seraient la suite inévitable de la circulation d’une valeur mobile. »

Nous n’avons pas reculé devant la longueur de cette citation, car elle exprime la pensée entière de Daru et

LA DISCUSSION' DE l’aN XI.

contredit d’une manière éclatante la prétendue unanimité des promoteurs de la loi de l’an XI, qui se seraient tous prononcés contre la double monnaie légale. Nos recherches ont prouvé que si Bérenger était de cet avis, Gaudin ne le partageait point, et que tous les orateurs entendus au Tribunal et au Corps législatif ont encore plus accentué leur opinion en faveur du système définitivement consacré. Il ne s’agit pas de faire revivre, pour soutenir un autre avis, un texte du projet de l’an IX, abandonné dans la rédaction définitive de l’an XI; c'est en confondant les deux époques et en ne tenant aucun compte du changement notable survenu dans la rédaction de la loi qu’on a voulu lui attribuer une tendance exclusive. Du reste, si, comme on l’a soutenu en confondant Vétalon avec le type matériel de l’unité monétaire, l'argent seul constitue la base légale de notre système, ce serait un motif de plus pour hésiter devant une modiûcation législative, seule possible en cette matière, qui exclut jusqu’à la pensée d’un acte autoritaire, par voie de décret.

Ce fut, comme nous l’avons déjà indiqué, le 16 ventôse an XI que la commission des finances vint proposer au conseil des Cinq-Cents de démonétiser les espèces d’or et de décider que leur cours légal serait fixé de six en six mois. Cette proposition était présentée comme une conséquence de la loi du 28 thermidor an III, qui n'avait pas déterminé la valeur des pièces d’or. Quelques esprits furent effrayés des conséquences qu'elle pouvait avoir, et l’on convint de l’ajourner.

LA D13CLSSI0N DE l'aN XI. 334

a Une monnaie, dit Daru, qui va selon le cours, est comme une mesure qui s’allonge et se raccourcit selon l'étal de l'air. »

La démonétisation de l'argent ne serait-elle pas au moins aussi préjudiciable aujourd’hui que pouvait l'élre en 1803 la démonétisation de l’or 7 Voici en quels termes Daru, en terminant son discours, présente le résumé de ses opinions :

H 11 est utile que les monnaies soient ramenées à leur double fonction de poids et de signe des valeurs. Pour qu’elles soient aussi invariables que le permet la nature des choses, il faut que leur titre soit déterminé d’une manière irrévocable et que leur poids se coordonne à un système qui en assure la stabilité. Toutes les monnaies doivent être entre elles dans le rapport exact de leur valeur intrinsèque. Leurs divisions doivent se rapporter au système du calcul. L’équité permet et la politique conseille de retenir sur les métaux à convertir en monnaies un droit qui couvre les frais de la fabrication. Les imperfections de cette fabrication, d’où résulte l’inégalité intrinsèque des espèces, doivent être restreintes autant que le permet la perfection de l’art. L'unité monétaire doit être une monnaie réelle qui remplaceTuniléidéale. Celle unité doit être représentée par le métal dont la valeur est la moins incontestable, la masse plus considérable, l’usage plus étendu, c’est-à-dire par l’argent. Hais il ne s’ensuit pas que les autres métaux doivent être exclus des fonctions monétaires. En réduisant l’or à n’étre qu’une marchandise, on diminuerait

LA DISCUSSION DE l’aN XI.

la masse du numéraire, on gênerait le commerce, on augmenterait les causes des variations qu'éprouve la valeur des métaux, on introduirait le désordre dans l’administration. Il faut donc que l’or continue d'être employé comme monnaie. »

Et il ajoute, en s’adressant aux membres du Tribunal :

a Si ces principes vous paraissent aussi justes que j’ai tâché de les rendre clairs, vous êtes à même d’en faire l’application à la loi qui est sous vos yeux. Ils y sont tous reconnus, c’est à vous de les consacrer. »

La loi de germinal an XI n’est que l’expression de la pensée exprimée par Daru; elle détermine rmiitérnonétaire en fixant le poids et le titre du franc d'argent. Mais celte unité n’est immuable que sous le rapport matériel; elle ne constitue point une mesure invariable de la valeur, un étalon dans le sens dans lequel l’entend le système général des poids et mesures. 11 importe de ne point confondre sous une dénomination commune deux objets aussi diHérents.

Le type matériel de la monnaie, c’est dans l'argent que la loi de germinal l’a reconnu. Cependant loin de proscrire l’emploi monétaire de l’or, elle l’a régularisé sur un pied équivalent à celui de l’argent; elle a déterminé d’une manière précise et constante ce qu'on peut nommer le franc d’or à côté du franc d'argent. Tous les deux sont revêtus de la même puissance libératoire et frappés au même litre. L’unique différence consiste en ce que le poids du franc d’argent s'exprime en un chiffre rond de 5 grammes, tandis

LA DISCUSSION DE L’aN XI.

que le poids du franc d'or se traduit en une fraction ajoutée à 32 centigrammes (alliage compris). Nais la fraction est aussi connue et aussi précise que le chiffre rond; la stabilité de la substance monétaire ne perd rien à être ainsi indiquée.

Vunité monétaire, en un mot, est établie par la loi de germinal, non comme étalon de la valeur, mais comme type matériel d’une fabrication exacte et Adèle. L’or et l’argent sont unis dans l’œuvre des échanges et dotés tous les deux de la même puissance légale. Tous ceux qui ont concouru à la rédaction dé- Anitive de la loi sont d’accord pour l’interprétation qu’on doit lui donner, et le discours de Daru, qui renferme comme un traité sur la matière, vient forti- Aer les indications fournies par Lebreton et parBosc. L’or, loin d’être exclu, se trouve convié à continuer comme par le passé le service monétaire. Cette détermination, loin de porter le trouble dans le mécanisme légal, en garantit la marche plus régulière.

Tel est, en effet, le résultat pratique de l’emploi simultané de l’or et de l'argent; l’expérience acquise l’a sufAsamment prouvé, et le grand mérite de la loi de germinal an XI est d’avoir donné la faculté de l’accomplir dans des conditions régulières. Sans doute on n’y trouve pas la théorie complète des conséquences attachées à la double monnaie légale; le texte témoigne plutôt d’un mouvement instinctif, fortiAé par le raisonnement. D’accord avec les saines doctrines d’économie politique, la loi n’a point entendu mettre une entrave au libre emploi de l’or ou de l’argent

LA DISCUSSION DE l’aN XI.

comme substances moni^taires, elle a également sanctionné leur puissance de circulation légale. Comme le disait dernièrement, à la Chambre des communes, M. Robert Lowe, chancelier de l’Echiquier, l’or et l’argent constituent en France une monnaie alternative. On peut s’étonner de voir un esprit aussi distingué ne pas abandonner une expression fautive, consacrée il est vrai par la langue vulgaire; M. Robert Lowe a parlé d’un étalon alternatif [alternate standard), au lieu d’un étalon double {double standard); celte nuance ne suffit pas pour donner plus de rectitude aux termes. Nous avons suffisamment établi qu'il n'existait point d’étalon véritable, alors qu’il s'agit de mesurer la valeur, puisque la me.sure employée, la monnaie, est sujette à varier intrinsèquement. S’il s’élail servi du mot legal tender, il aurait été dans le vrai : la loi de germinal an XI consacre réellement un legal tender alternatif, en permettant de se libérer en pièces d’or ou d’argent, de pareille dénomination. Ces conséquences sont bien différentes de celles qu’on a supposées.

L’or et l’argent, dit-on, varient constamment dans leurs rapports respectifs; il est dans la nature des choses que le métal qui baisse de prix chasse au dehors celui qui demeure plus cher; cl c’est tantôt l’un et tantôt l’autre qui vaut davantage. Loin qu’il en résulte aucun inconvénient, ce balancement naturel procure un grand avantage: il maintient en équilibre la valeur intrinsèque de la monnaie. Ces exportations alternatives ne portent que sur une faible fraction du métal renchéri, et une sorte de reflux ne tarde point

LA D18CLSSIOM ÜK L AN XI.

à le restituer, sans que le marché intérieur s’en ressente. La facilité des communications amène une grande sensibilité dans les évolutions successives de l’or et de l’argent, qui se replacent facilement de niveau. Une très faible différence suffit pour provoquer un mouvement d’exportation, comme aussi pour susciter un mouvement d’importation : l’un corrige constamment l’autre. Nous n’avons plus à redouter les écarts violents des temps passés, alors que tout changement conduisait à une refonte, en lui servant de prétexte. Depuis 1803, aucune refonte n’a eu lieu chez nous; on s’est constamment servi, dans des proportions variables, et d’or et d’argent, et on s’en sert encore aujourd’hui sur le même pied. C’est donc une sentence peu justifiée par l’observation, que celle qui tendrait à bannir l'espérance d’établir une monnaie internationale tant que certaines nations conserveront la double monnaie d'or et d’argent. Au lieu de les séparer, celte dualité doit les réunir dans une action commune, conforme aux luis naturelles. Celles-ci se révèlent par la succession des faits; il faut d’abord qu’ils se produisent pour que l’observation les classe, en constate la permanence et arrive à dégager la règle. Rien de plus utile que la liberté laissée à l’action spontanée : elle permet de déduire la loi qui ressort de la constatation exacte et de l'étude suivie des phénomènes.

Le grand mérite du principe de germinal an XI, c’est de ne plus nécessiter le recours continuel à l’intervention du pouvoir. Le balancier législatif peut se

LA DISCCSSlOn DE L’A^' XI.

tenir en repos; il n’a nullement besoin de frapper sans cesse des dispositions nouvelles, et on laisse de côté les refontes arbitraires. La force des choses agit seule, elle maintient une circulation régulière, en faisant justice de vaines hypothèses.

Dans son ouvrage sur la Baisse probable de Vor, publié en 1859, notre honorable confrère M. Michel Chevalier s’est plu à bâtir, sur une donnée imaginaire, tout un édifice de conjectures alarmantes. Après avoir dit avec raison * que le système du double étalon serait mieux caractérisé par ces mots : absence d'étalon, ce qui est la condition normale, puisqu'il ne saurait y avoir d'étalon de la valeur, il ajoute :

» Si les deux métaux sont de pair devant la loi, c'est-à-dire s’il n’est pas établi que l’un des deux est l’étalon et que l’autre est subordonné, le gouvernement, ayant la faculté de chevaucher de l’un à l’autre, éprouvera irrésistiblement la tentation de se livrer à cette manœuvre, parce que le propre des gouvernements est d’être toujours plus ou moins à court, et qu’il trouvera le moyen d’alléger ses charges en acquittant ses engagements avec celui des deux métaux dont la valeur proportionnelle aura baissé. Il n’y aura qu’à rapporter alternativement la valeur de l’or à celle de l’argent et la valeur de l’argent à celle de l’or, pour diminuer successivement le fardeau de la dette nationale, par exemple, au grand détriment des créanciers et au grand affront de la morale pu-

' P. ;»ti.

D1ÜCUS810N I>K l’an XI. 337

blique, et non sans causer de grands dérangements aux intérêts privés. »

Par voie de conséquence logique , l’hypothèse se trouve poursuivie , d’abondantes mines d’or sont découvertes; l’or, au lieu de valoir quinze fois et demie son poids d’argent, ne vaut plus que quatorze, puis treize, pour descendre à douze et à dix; on laisse les choses suivre leur cours, et un beau jour, sous prétexte de consacrer les faits accomplis, une loi décide que le rapport entre les deux monnaies, au lieu d'être exprimé par le nombre 15 1/2, le sera par 14 ou par 13. Puis, à quelque temps de là, cette proportion est remplacée par celle de 10. En vertu de ces combinaisons successives, les pièces du métal argent, dont la valeur était demeurée stable *, sont fondues et refondues, et à chaque fois très-fortement diminuées...

« Un peu plus tard, les mines d’argent sont plus productives, l’exploitation de l’argent se développe, et la valeur de ce métal se met à baisser; suivant les mêmes errements, du rapport de 1 à 10 on remonte successivement à celui de 1 à 12, 13, 14, 15, 15 1/2, ou même au delà, si la cote commerciale comparée des deux métaux le comporte... Une nouvelle oscillation fait descendre la valeur de l’or : c’est l’or qui devient le type préféré, c’est à lui qu’on rapporte l’argent, dont les pièces perdent une nouvelle portion de leur poids. Chacune de ces volte-faces se fait en

' Comment la valeur de l'argent serait-elle demeurée stable, puisque la valeur ti’esl qii'uii rapport? L. W.

^ 338 LA UISCUSSIUN LE l’aN XI.

vertu d’une loi contre laquelle, quoi qu’en puisse penser celui qui se place au point de vue de l’impartiale équité, il n’y a rien à redire, dès qu’on admet le fallacieux système des deux étalons. A chacune le créancier est dépouillé de quelque chose, jusqu’à ce qu’à la fln, le temps aidant, il reste à peu près l. En supposant que la scène se passe en un lieu où notre franc serait en usage, cette pièce, qui à l’origine contenait 5 grammes d’argent au litre de 9/10'" de fin, est successivement réduite de manière à n’en former plus que que 3, et toujours de moins en moins. »

Nous n’avons voulu ni trop abréger l’exposition de M. Michel Chevalier, ni lui enlever le charme du style imagé qui la colore. Il n’y a qu’un petit malheur, qui pourrait nuire quelque peu à l’impression du drame , c’est que la scène se passe dans un monde imaginaire, et qu’une expérience, vieille des deux tiers du siècle, détruit ces fâcheux pronostics. Les faits ont suivi une marche entièrement différente de celle dont la brillante imagination de M. Michel Chevalier a fait tous les frais.

D'abondantes mines d’or ont été découvertes, la production de ce métal s’est accrue dans une progression rapide et dans une proportion énorme : aucune refonte n’a eu lieu. L’argent, devenu plus abondant, commence à donner une impulsion en sens contraire, personne ne songe à remettre les espèces au creuset ni à leur donner une forme différente sous le balancier monétaire. Il n’y a eu, malgré ces véritables révolutions métalliques, ni détriment pour les créanciers

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LA LISCÜSSION UK l'aN XI. 339

de l’État, ni affront porté à la morale publique. Tout s’est au contraire accompli, dans les deux sens, sans acte arbitraire, sans violence aucune, au moyen d’une transition modérée qui a maintenu les écarts de valeur dans des limites tellement étroites, que la sécurité et la sincérité des transactions n’ont éprouvé aucun fatal contre-coup. La monnaie, qui sert d'expression à la généralité des transactions, a été fidèlement maintenue au titre et au poids de la loi de germinal an XI. On a, il est vrai, réduit à 835 de fin la monnaie d’appoint; mois celle-ci accomplit simplement les petits échanges journaliers, sans exercer d'influence sur la portée de la musse des conventions. Nous aurions préféré qu’on n'eùt point recouru à cet expédient, qu’une monnaie internationale établie sur la base d’un change uniforme entre l’or et l’argent, rendrait superflu; mais il ne faut point en exagérer la portée ni en parler comme d’un changement considérable dans notre système monétaire.

Cette dégradation successive et commune des deux métaux précieux, dont M. Michel Chevalier a tracé la lugubre image, ne s’est manifestée nulle part; les volte-faces ruineuses qu’il impute à ce qu’il nomme le double étalon n’ont altéré en rien la composition fidèle de nos monnaies. C’est que la loi de germinal an XI leur a imprimé une stabilité exacte; elle a réagi contre les opérations frauduleuses de l’ancien régime, et elle en a pleinement prévenu le retour.

Que devient, en présence du fait, acquis d’une manière éclatante et incontestable, l’accusation portée

LA DISCUSSION UE l’aM XI.

contre le balancement alternatif en vertu duquel « l'hypothèse mensongère des deux étalons serait un nouveau procédé avec lequel on arriverait exactement au même résultat que cherchaient et obtenaient les princes de l’ancien régime, lorsque, clandestinement ou eiïronlément, ils mettaient du cuivre dans leurs écus, ou qu'ils changeaient par des édits la dénomination en livres des anciennes espèces ' ? » Si les rois faux-monnayeurs ont réduit la livre au soixantedouzième de livre, en forçant de plus en plus la proportion d’alliage, il faut avouer que la double monnaie légale a beaucoup de chemin à faire pour arriver à un pareil résultat, puisqu’elle n’a pas bougé depuis 1803.

L’imagination fertile de notre honorable confrère multiplie les exemples et les calculs: seulement les exemples sont puisés dans une pure et simple hypothèse, ét la froide réalité les condamne; quant aux calculs, s’ils possèdent toute la rigueur d’une déduction mathématique, ils pèchent par la base et ne peuvent rencontrer aucun point de départ dans l’étude des faits accomplis. Il est certes facile de voir que l’on peut marcher très-vite dans la voie de l’avilissement des monnaies, si on est conduit à les dégrader. Mais si, tout au contraire, on n’a point voulu le faire, que devient la conséquence? S'il n’existe aucun argument plus sérieux pour repousser le principe de la double monnaie légale ou pour en contester

' M. Mkla-I Chevalier, loc. cit.

LA DISCUSSION DU I.’aN \I. 341

la pratique, nous ne sommes point à la veille de voir modiûer la législation actuelle.

Une irrésistible logique pousse, dit-on, ce système à violer l'équité et à troubler la sûreté des contrats : cette assertion est aussi hasardée que la démonstration a été imaginaire. Certes, l’étude à laquelle nous venons de nous livrer ne permet point d'accuser le législateur d'ignorance ou d'iniquité; lu bonne foi la plus scrupuleuse et la saine entente des intérêts sociaux ont constamment inspiré son travail.

Il s’est parfaitement rendu compte de la variation du rapport entre l’or et l’argent; mais il n’a point pensé que la valeur de l'or et celle de l’argent pu'ssent changer relativement l’une à l’autre dans une mesure fort étendue, comme la valeur du fer et celle du cuivre, la valeur du pain et celle de la viande '. Tout au contraire, c’est une stabilité plus grande qu'aucune autre qui a fait choisir et accepter les métaux précieux comme substance monétaire. M. Michel Chevalier reconnaît que ce serait exagérer que de les dire absolument indépendants. D’après lui, « toutes les fois que deux substances ont des usages communs, la valeur de l’une exerce une certaine influence sur celle de l’autre; mais entre l’or et l’argent la relation n'est pas plus intime qu’entre le blé et le vin, le pain et la viande. » Nous ne saurions admettre une pareille assimilation; nous pensons, avec notre regrettable ami M. Victor Lanjuinais, que « les monnaies d'or et

' Michel Chevalier, la Baùn probablt de l'or, secl. II, chap. xviii, p. 30.

’.H2 LA DISCUSSION IiK l'aN XI.

d’argent sont solidaires, et qu’à part de petits mouvements accidentels et circonscrits, les métaux précieux haussent ensemble etbaissent ensemble *, et que la monnaie est une unité composée de deux parties; quand une partie s'accroît, le tout s’accroît d’autant. Si le tout, ainsi accru, excède 1a demande sur le marché, le tout se dépréciera *. »

H. Victor Lanjuinais réfutait, il y a quatorze ans, l’opinion de M. Ilichel Chevalier : « il ne parait pas admissible, disait-il, que l'or puisse, dans une dizaine d’années, baisser de 50 pour 100, tandis que l’argent conserverait à peu près sa valeur intégrale, comme le suppose M. Michel Chevalier dans un article publié dans le Journal des débats du 4 mai 1855 »

Quatorze années se sont écoulées, la loi de 1803 n'a pas été modifiée; loin de rencontrer un écart de 50 pour 100 dans la valeur relative de l'or et de l’argent, nous voyons que le marché commercial cote encore ce rapport conformément au rapport légal de 1 à 15 1/2. La crainte d’une baisse de 50’ pour 100 sur le prix de l’or avait été exprimée de nouveau, avec la même date fatidique de dix ans, dans l’ouvrage sur la Naisse probable de l'or, publié en 1859, et l’année 1869 s’est terminée sans que cette prophétie se soit accomplie, même pour la moindre partie. Cela peut nous inspirer quelque sécurité pour

‘ NouveUet Rechercha sur la qaetlim de Vor; Revue da dem mondes, 1" juillet 1855, p. 11.

> Ibid., p. 12.

’ Ibid., p. 12.

LA OISCI'ÜBION UE l'aN XI. m

l’a?enir. Aucune refonte n’a dégradé la meture de la valeur, la monnaie une dans ses deux parties, pour répéter les paroles de M. Victor I^njuinais; l’eipérience a prononcé.

La sol idarité naturelle de l’or et de l’argent se trouve fortidée par le rapport légal qui dote l’un et l’autre de la même puissance de libération et, par conséquent, en assure l’emploi sur le même pied, en ce qui concerne la destination principale des métaux précieux. Il ne faut pas oublier deux considérations capitales, qui ne permettent plus les variations étendues, accomplies dans le passé : la masse des métaux précieux s’est tellement accrue, qu’il faudrait beaucoup de temps pour déplacer, même par un mouvement violent, les vagues métalliques; d’un autre côté, la sécurité et la facilité de communications rapides ont remplacé l’isolement des temps anciens, et ramènent promptement l’équilibre entre les divers marchés monétaires.

M. Michel Chevalier le reconnaît lui-même ‘ « En soi, le désir de faire marcher côte à côte l’un de l’autre l'or et l’argent dans la circulation monétaire d’un État se justifie par de bonnes raisons ; l’un des deux étant beaucoup plus portatif, è valeur égale, mais, par contre, se prêtant beaucoup moins à former de petites sommes sous un volume qui ne glisse pas entre les doigts, une division d’attributions est tout indiquée entre eux : à l’argent les petits payements, A

' La Baille probable de l'or, p.

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