ENQUÊTE DE 1865. W
partie de celte richesse était employée en ustensilas et en objets de parure, ou bien thésauriscc par les peuples do l’extrême Orient ; la plus faible servait au monnayage.
Ce changement considérable devait agir sur le prix des métaux, et cependant ce prix a tardé à baisser, car la survenance des approvisionnements se trouvait de plus en plas balancée par l'influence des quotités conservées.
D’un autre côté, les progrès accomplis par les nations, le développement de la population, de l'induslrie< de la liberté du travail, des échanges, absorbaient une somme de plus en plus considérable de numéraire.
Vers le milieu de la période qui nous sépare du commencement de ce siècle^ la masse des métaux précieux avait déjà monté à 23 milliards. On l’estime aujourd'hui à 50 milliards!
11 faut remarquer que cette augmentation colossale a coïncidé avec un développement non moins prodigieux des rapports entre les hommes. Les inventions merveilleuses que j’ai mentionnées, lorsqu’on parlant de la monnaie je la considérais comme une invention plus importante, plus considérable que toutes les autres, les chemins de fer, la machine à vapeur, la télégraphie électrique, la liberté commerciale, les engins matériels et moraux mis en œuvre dans le siècle de travail où nous avons le bonheur de vivre, ont tellement multiplié les rapports entre les hommes, qu’ils ontsufû pourabsorber cet accroissement successif de métal précieux. Il a toujours fallu un effort, un travail, pour accroître les réserves du passé destinées à suffire aux be.soins du présent et à servir d’instrument à une production future. Tout a été absorbé. Et comme l'exploitation annuelle n’a jamais été qu'une fraction de plus en plus réduite des métaux existants, l'équilibre n’a pas été sensiblement troublé. Il s’est opéré un certain déplacement dans l’ensemble des prix, mais ce déplacement a été plus faible qu'on ne se l'imagine d ordinaire.
Il n’était pas possible que le prix des choses demeurât invariable en présence d’un accroissement aussi considérable de métaux précieux ; mais, je le répète, et cela est essentiel à éta-
KNOLf-TE DE 186i).
blir, comme col acx;roisscment n’a pas clé le produit d’une volonté arbitraire pouvant créer l’or du jour au lendemain dans une proportion considérable, comme il a été le résultat d'un elTort, d’un travail ayant pour objet l'adjonction d’un capital survenant dans une proportion do plus en plus réduite relativement à la masse dos métaux précieux existante, il n’y a pas eu do trop brusques déplacements, de trop brusques variations «le prix.
Je ne voudrais pas empiéter ici sur une question qui est soumise à l’examen d’une autre commission, la question des deux métaux, de l’or et de l’argent; mais, en passant, j'émettrai l’opinion très-ferme, très-nette, que la stabilité des prix a tenu à ce que beaucoup de pays, et la France en tête, ont maintenu les deux métaux pour remplir l’ofGce de la circulation. La coexistence de l’argent et de l'or employés comme in termédiaires des échanges a empêché les varialiotis violentes qui se seraient produites nécessairement dans un sens un dans l'autre, si l’un des deux métaux avait exclu.sivement servi dans le monde entier d’intermédiaire aux transactions, aux échanges. Un métal a servi de parachute à l'autre.
Je ne crois pas devoir m'étendre davantage sur celte question; je craindrais de me détourner de l'objet de l’enquête dont le conseil supérieur s’occupe en ce moment.
M. i.K PHÉsiDEN’T DE Pakieu. Puisque vous avez touché ce point, je vous demanderai si vous ne pensez point que la compensation des deux métaux a sa raison d’être en dehors des systèmes monétaires, et que celte compensation peut s’opérer pour d'autres usages?
■M. Woi.owsKi. L’emploi monétaire est toujours le principal, et celui qui influe le plus sur la valeur des métaux. Les autres emplois jouent un rôle considérable, sans contredit, mais ils no viennent qu’en seconde ligne. L’usage monétaire, l’usage sous forme d’un instrument qui sert de mesure à toutes les valeurs, qui est toujours virtuellement présent dans toutes les transactions, alors qu’il n’est même pas matériellement
Digilized by Goc^Ie
liiNOUÊTE DE 186S.
mis eu mouvement exerce toujours la plus grande influence. J’attribue à l’emploi simultané des deux métaux, comme matière constitutive du numéraire, cet équilibre, cette stabilité dans les prix, devant laquelle nous nous arrêtons étonnés, quand nous n’avons pas encore suffisamment approfondi les causes qui ont déterminé ce résultat. Comme le pendulo destiné à mesurer le temps profite de l’action en sens contraire des deux métaux qui servent à le construire, pour régulariser les oscillations, do même l’or et l’argent, simultanément mis en œuvre, contribuent à empêcher les brusques écarts des prix, au moyen d’une sorte do pendulo compensateur appliqué à la circulation.
Je n'entro pas plus avant dans l’examen de cette question.
M. LF. l’uÉsiDENT. Veuillez continuer.
.M. WüLuwsKt. Ainsi, les métaux précieux sont, par leur nature même, appelés à servir d’instruments, d’intermédiaires, aux échanges entre les hommes, échanges qui se sont d’abord manifestés sous la forme brute, rudimentaire et incommode du troc, puis se sont transformés lorsque le métal est venu s’interposer pour régler tous les prix et faciliter toutes les transactions.
Quel a été l’effet de cette intervention du numéraire, du métal précieux ? C’est que chacun a pu, lorsqu’il avait des produits à céder, rencontrer un acheteur, et que chaque acheteur, du moment où il disposait d’une certaine quantité de monnaie, a pu se procurer l’objet dont il avait besoin, selon la quotité qui lui était nécessaire, en le choisissant dans une sorte d’énorme bazar, qui s'agrandit de plus en plus, à mesure que les relations s’étendent et deviennent plus faciles entre les hommes. Un a pu toujours trouver un acheteur, parce que la monnaie, que ceux qui veulent acquérir quelque chose conservent |iar devers eux pour les besoins urgents, journaliers, se divise, s’adapte à tous les besoins, et, par conséquent, chaque produit rencontre toujours l’équivalent qu’il cherche dans la quotité même dans laquelle ce produit se présente sur le marché. La monnaie, qui a une valeur intrinsèque, une valeur aussi stable
Digitieed by Coogle
GUQUÊii: UE 186S.
que possible, permet de tout acquérir, de tout rétribuer immédiatement, qu'il s’agisse d’un produit ou d’un service.
C’est grftce à la monnaie que la division du travail a pu s'établir entre les hommes, parce que chaque travail a rencontré immédiatement sa rémunération dans la quotité de monnaie adéquate au service rendu, et que chaque produit a rencontré un placement, ce qui n'avait pas lieu tant que la société se trouvait condamnéi' au procédé rudimentaire du troc.
Ce ne sont pas là des vérités nouvelles; les économistes du diï-huitième siècle et ceux du dix-neuvième ont seulement eu l'honneur de les mettre mieux en lumière. Les vérités fondamentales qui servent de base à la science économique avaient été non-seulement devinées, aperçues, mais en quelque sorte délimitées, déterminées par les grands esprits des temps passés. Pour ma part, je ne connais pas de définition plus exacte ni plus complète de la monnaie que celle qui remonte à Aristote.
Il considère la monnaie comme le symbole de tous les contrats qui s'accomplissent entre les hommes. Voici les expressions mêmes dont il se sert : a On convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels delà vie; enfin, pour se délivrer des embarras continuels du mesurage, on la marqua d'une empreinte particulière, signe de la valeur, n Je cède peut-être à mes habitudes en rappelant ces définitions théoriques: mais je crois qu’elles ne sont pas hors de notre sujet; avec les singulières idées auxquelles on a essayé de donner cours, il est bon de faire ressortir ce qui est le fondement de la vérité. non-seulement de la vérité do nos jours, mais de la vérité éternelle, qui s’est on quelque .sorte incarnée depuis des siècles dans les institutions et dans les lois.
S. Exr. M. LE MABÉCHAI. Vaii.lant. Pour mon instruction, je vous demanderai une explication.
Aristote dit ce que vous venez do rappeler comme une chose qu’il imagine ; mais il n’y a point d’époque où l’on puisse faire remonter la substitution du mode d’échange en monnaie au
liNQUÈTK IIIC 103
mode d’éehange eo blé ou en tonte autre substance? L'histoire n’indique pas cette époque précise, je pense?
M. WoujwsKi. Certes, je n'aurais pas l’ambition de vouloir fixer cette époque ; ce que l’histoire nous enseigne, pari'organo d’Aristote, c’est qu’à l’époque où vivait cet homme de génie la monnaie servait déjà d’intermédiaire habituel pour les échanges entre les hommes.
S. Exc. M. LK MARÉCHAL Vaillakt. On ne peut pas fixer l’époque de l’invention de la monnaie?
M. Woi,ow8Ki. L’époquo de cette invention se perd dans la nuit des temps.
M. le maréchal Vaillant n’ignore pas, sans doute, avec l'érudition qui le distingue, que beaucoup de savants discutent à perte de vue sur la question do savoir si Homère, parlant du bouclier d'Ajax, qui aurait coûté un certain nombre de bœufs, OPtendait parler de bœufs en chair et en os qui auraient été livrés contre ce bouclier, ou d'une somme monétaire qui représentait la valeur de ces bœufs.
4e me permets de citer ce souvenir pour montrer combien la question est difficile à résoudre.
S. Exc. LB MARÉCHAi. VAILLANT. C’eût été uoe indication historique intéressante à donner.
M- WoLOWàKi. J’ai le regret de ne pas Être un archéologue ; je me borne au point de vue de la science économique et de la législation. Je me contente de remonter jusqu’à Aristote et de montrer, par les paroles dont il s’est servi, que la société grecque, cette société si avancée on tout ce qui touche à l’esprit et aux arts, a parfaitement connu ut corn pri.s l’usage delà monnaie, telle que nous l’employons de nos jours
On trouve, dans l'intérieur de l'Afrique, des pays sauvages où l'usage de la monnaie est tout à fait inconnu ; les habitants emploient d’autres signes pour leurs échanges: aussi demeurent-ils cantonnés dans une condition d'existence rudimentaire. S'ils parviennent à se dégager de la rude étreinte d'une ignorance grossière, on pourra sans doute constater le moment où lu
lOi ENQCÉIE DE 1865.
numéraire sos ubstiluera aussi chez eux à l’usage de matières qui ne sont pas métalliques.
On ne saurait fixer d'une manière précise, dans les temps passés, l’époque à laquelle la monnaie a été employée chez les nations civilisées; mais tout ce qui a été dans le temps se retrouve encore aujourd’hui dans l’espace; tous lesdegrésde civilisation par lesquels l’humanité a passé se -rencontrent aujourd’hui encore sur la surface du globe, suivant l’état d’avancement des sociétés.
Il est des sociétés dans lesquelles l'usage de la monnaie métallique se trouve inconnu : elles avoisinent la vie sauvage; elles savent à peine ce que c’est que le travail ; les bienfaisants résultats de la division des occupations et de la communication entre les hommes leur sont inconnus.
Cependant presque partout, à défaut de monnaie métallique, ou essaye de préciser la valeur des choses, en les mesurant au moyen d’autres valeurs, plus ou moins propres à cet usage. Du moment où il s’agit d’établir le prix^ on échappe à Vappréciation individuelle; il exprime forcément une relation, et il estdéterminé d’une manière d'autant plus exacte qu’il implique à un plus haut degré \' appréciation universelle. Tel est le cas du numéraire métallique.
Le germe des créations qui distinguent la civilisation se rencontre dans les temps écoulés et aux divers échelons du développement des peuples. La Kussie, dont la puissance s’est singulièrement accrue de nos jours, avait commencé par se servir, en guise de monnaie, de fourrures de martre. Karamsin parle de l'usage on vertu duquel, au lieu de livrer des peaux entières, pour les transactions ordinaires, on remettait seulement le museau ou des morceaux de peau d’un pouce carré environ, marqués à l’estampille du gouvernement : ces sortes d’assignats donnaient droit aux peaux entières conservées dans l&s magasins. Les conquérants mongols refusèrent de reconnaître cette singulière espèce de billets; il en résulta une banqueroute.
Peu de siècles nous séparent de l’époque à laquelle ce modo
E.NQLÊTE DE 18655. lOo
de {layemenl était encore pratiqué. Karamsin dit qu'en 1610 une caisse militaire russe, qui tomba entre les mains de l'ennemi, contenait, à cété de 6 150 roubles en argent, 7 000 roubles en fourrures.
Je laisse do côté ces curiosités économiques pour en revenir à ce qui est la substance même de la question, la monnaie métallique; une fois qu'elle eut pris la place d'instruments d'échange rudimentaires et grossiers, elle servit do lien aux intérêts humains, en même temps que de ferment à la production ; on lui doit, en grande partie, l'association de plus en plus complète des hommes entre eux. Grâce à cet élément du mouvement universel, la division du travail et la combinaison des elTorts ont exercé une action féconde. La monnaie métallique est la puissante machine qui décompose et qui recompose les résultats de l'activité intelligente de l’homme, appliquée à la production des richesses.
S. Exc. M. LE MARÉCHAL VAILLANT. Et cetto placo quo la monnaie métallique a prise, elle ne la cédera jamais ?
M. WoLüwsKi. Elle la cédera si l'on découvre d'autres substances possédant toutes les qualités qui distinguent l'or et l'argent. On a dit que le mot impossible devait être rayé du dictionnaire français, et cette parole semblerait devoir être applicable en présence des merveilles que nous voyons se développer tous les jours ; cependant je me permettrai, peut-être parce que je ne suis pas un savant, de conserver quelque doute au sujet dos chances d'une nouvelle découverte, et je ne vois point les avantages qui pourraient en résulter.
La substitution d’une monnaie nouvelle à la monnaie actuellement en usage troublerait tous les rapports établis, elle causerait un bouleversement violent. Mais une fois la transition opérée, l'équilibre s'établirait sur de nouvelles bases, et il n'y aurait de changé que la langue employée à traduire les relations des hommes entre eux.
La monnaie métallique rend des services tellement considérables à la société, qu’on devrait plutôt craindre que désirer
ENUui^rE iiE 18t>5.
up^ décopverte ou une invention destinée à la remplacer.
En tous CBS, le nouvel instrument mis en œuvre devrait porter sur quelque chose de substantiel, de divisible, de durable, de transportable avec la même facilité que la monnaie métallique, et qui s'adaptât aussi bien à la variété et è la multiplicité des intérêts qui s’agitent entre les hommes.
Il faudrait toujours une mesure qui fût en même temps un équivalent ; il faudrait qu’elle demeurât constamment égale à elle-mâme et qu’elle fût acceptée partout ; qu’elle pût se conserver sans frais ni perte , circuler facilement, se diviser eu fractions et les réunir à volonté ; quelle ne fût point destinée à une consommation destructive, afin que la masse existante ne fût que faiblement affectée par les arrivages nouveaux - car, on ne saurait trop le redire, la condition fondamentale de h mesure de In valeur, c’est la stabilité pour la durée des périodes qui embrassent les transactions habituelles entre les hommes.
Les Romains, ce peuple admirable dont Leibnitz a pu dire qu'il avait tracé comme la géométrie du droit, comprenaient a merveille la fonction de la monnaie; l'honorable Président assis en ce moment au fauteuil, qui est en même temps jurisconsulte profond e| économiste distingué, me permettra de citer le Digeste, sqr lequel j'ai fait mes premières armes d'économie politique, et dans lequel cette étude aurait à puiser beaucoup plus qu’on ne serait tenté de le soupçonner.
Un terte de Paul détermine, avec une exactitude qu'Adam Smith et J. B. Say n'ont point dépassée, le caractère et le rôle de la monnaie.
Voici cet admirable passage (Digeste, liv. XVIII, tit. L, 1 ):
U La vente commença par l’échange : jadis il n’y avait pas do mamme, et rien |ie distinguait la marchandise du firtx. Chacun, suivant la nécessité du temps et des choses, troquait ce qui lui était inutile contre ce qui pouvait lui présenter de l'utilité ; car on voit le plus souvent que ce que l’un possède en trop manque à l’autre. Alors, comme il n’arrivait pas toujours ni aisément que l’un possédât ce que l'autre désirait, et réciproquement, on
tNOL'ÊTE DE
cboigjt une matière dont la constatation publique et durable permit de subvenir aux difSeuités communes de l’échange, par l'idenlité de l'évaluation : celte matière, revêtue d'une empreinte ofOcielle, no porte plus le nom de marchnndise, mais celui de prix. »
I| semble que jamais rien de plus précis, de plus exact, de plus complet, n'ait été dit sur la monnaie.
La monnaie, c’est le prix des choses : c’est donc l’ême de toutes les conventions
La monnaie doit être aussi invariable que possible, pour que les intérêts humains rencontrent une mesure susceptible de se prolonger à travers les temps et l’espace.
La monnaie, instrument d’échange, doit valoir par elle-même, parce que la valeur ne peut être mesurée que par la valeur. On ne rencontre ici rien d’absolu, d’éternel, comme pour lamesure de l’étendue, du poids, de la capacité, etc. Le mètre, le kilogramme, l'hectolitre ne varient point; la mesure de la valeur constituant une substance, étant quelque chose de matériel, de concret, doit nécessairement subir ce qui est le fait de toutes les choses d’ici-bas, le vice d’une certaine variabilité.
4c me suis attaché à montrer (et l’importance de la question fera peut-être excuser la longueur des détails dans lesquels je me suis laissé entraîner), je me suis, dis-je, attaché à montrer comment b s qualités particulières qui distinguent les métaux précieux en ont fait la meilleure mesure de la valeur que l’on pnis.se rencontrer. Il n’est qu'un inconvénient auquel les métaux ne sauraient se soustraire, c'est celui qui résulte des changements de quotité, par rapport à l’étendue des services auxquels ils se trouvent destinés. Si nous ne pouvons obtenir ici une fixité absolue, le mouvement naturel de la production des métaux s’adapte aux besoins de la circulation avec assez de flexibilité pour empêcher la brusque variation des ;>rix, et, par conséquent, pour maintenir aux engagements, aux spéculations, aux contrats, aux conventions de toute nature, une régularité conforme aux principes de justice et d’équité.
KISQL'ÊIE bK 1865.
Cette coadition essentielle n'est- elle point compromise par la création d’un simple signe de la valeur qui emprunte la fonction même de la monnaie métallique ? A quelles lois doit obéir la création du billet de banque pour que, tout en permettant de réaliser une certaine économie sur l'emploi des instruments do la circulation, il ne compromette ni la solidité ni la régularité du mécanisme des échanges? C'est là ce qui parait être le cœur de la question.
Envisagée sous cet aspect, l’émission des billets de banque constitue une question fondamentale pour les intérêts de la société ; il ne s’agit point seulement icid'unespéculalioti ordinaire, d’une entreprise d’ordre privé, d’une opération commerciale, qui ne touche que ceux qui participent à une alTairc ; il s’agit de l’influence qu’exercera l’émission sur l’ensemble dos relations entre les hommes qui demeurent étrangers aux spécialités de la banque, du négoce, de l’escompte.
.l ai cru devoir commencer par établir quelle est l'importance du rôle de la monnaie et quelles fonctions elle remplit dans les sociétés civilisées, où la vente a remplacé le troc, où par conséquent le prix de tous les produits et la portée de toutes les conventions se trouvent exprimés en monnaie. Ce qui la consolide ou ce qui l'altère s’élève aussitôt à la hauteur d'une question d'intérêt général, qui domine les solutions particulières. La bonne foi des contrats, la sécurité du commerce, les rapports entre les hommes du même pays et ceux qui relient les habitants des divers Etats, les conditions du crédit, le développement même de ce puissant engin des sociétés modernes, l’intérêt d&s classes laborieuses, l'essor de l’industrie, tout se relie à la sincérité, à la fidélité, à la régularité d’action de l’équivalent universel, de l'énergique instrument des relations de production et d’échange, que nous rencontrons dans le numéraire. Pourvu qu’on ne perde jamais de vue ce phare lumineux, on évitera tous les écueils.
Sir Robert Peel a merveilleusement compris celle vérité, lorsqu’il présenta le grand w? de 1844, cet act à propos duquel je
ENQl’ÊTE DK 18G'i.
demanderai la permission d'entrer plus tard dans certains développements; il suffit de le bien connaître pour apprécier dignement le principe sur lequel il repose.
Les deux plus grands faits de la vie de sir Robert Peel, qui lui assurent une renommée immortelle et une place dans la reconnaissance de la postérité, c’est, d’une part, la liberté commerciale, le/z fe trade, dont il a été le hardi promoteur, et, d’un autre côté, la recherche des conditions de sincérité et de sécurité des transactions, d'équité et de justice dans les conventions, qui ont inspiré les principales dispositions de l’acf do 1844.
Cette loi n'est pas parfaite, je serai le premier à le reconnaître, mais la doctrine qu’elle asseye d'appliquer est vraie ; elle émane delà pensée fondamentale qu’il faut distinguer essentiellement ce qui est d’intérêt public, dans le règlement de la circulation, de ce qui est d’intérêt privé, dans les facilités données au commerce.
Les paroles prononcées par sir Robert Peel, lorsqu'il présenta le billdu 1844 à la Chambre des communes, révèlent la pensée do l’homme d’État :
Il J’entrerai, dit-il, sur-le-champ on matière, en faisant connaître à la Chambre que je vais l’entretenir d’un sujet qui intéresse toute transaction dans laquelle l’argent joue le principal rôle ...»
Sir Robert Peel parle ici de toutes les transactions humaines, de tous les contrats, de toutes les ventes, car l'argent est le prix des autres valeurs, et toute stipulation aboutit à un payement.
Il ... 11 n’est aucun contrat public ou particulier, continue l’illustre orateur, aucun engagement individuel ou national, aucune entreprise de commerce, aucune affaire domestique, les .salaires du travailleur, les spéculations de la plus haute portée comme les plus infimes, le payement de la dette publique, les recettes et les dépenses de l’État, 1 influence que la plus faible pièce de monnaie exerce sur les nécessités de la vie, qui ne doivent être affectés par la décision que rendra la Chambre sur la grande question que je vais soumettre à son examen. »
IIÜ
ENOUÈTE UE IWin.
Telle élait la portée du déhal agité nu Ahi^lctcrre atanl la promulgation de l’ur/ de 1844 ; celui ci est approuvé en principe, môme par beaucoup de ceu'i qui blâment certaines dispositions qu’il consacre.
11 existe en .Angleterre un tout autre terrain de discussion que celui sur lequel le débat s’agite malheureusement chez noas. De l’autre côté du détroitj tout le monde est ImUionnüt, ce qui veut dire que tout le monde Veut s’appuyer .sur le terrain solide du métal précieux, tout le monde reconnaît aux questions relatives à la monnaie l’importance que sir Robert Peel y nttaehail. Il n’est guère, chez nos voisins, de ces rêveurs qui pensent qu’on peut créer à volonté, avec uue substance ou une combinaison quelconque, des moyens d’échange pour la société. Partisans et adversaires de ['uct do 1844, tous reconnais.sent la nécessité de la stabilité dans la mesure de la valeur, dans ce qui sert du régulateur aux transactions humaines et d’évaluateur à toutes les choses mises dans le commerce. On y comprend que ce sont des questions d'intérét public élevées à la plus haute puissance.
Les vérités reconnues aujourd'hui en Angleterre ont été parfaitement comprises dans des temps éloignés de nous ; après les grands exemples de la Grèce et de Rome que je citais tout A l’heure, je ne saurais me défendre de rappeler, comme une gloire pour la France, que ces vérités ont été exprimées dès le quatorzième siècle dans l’admirable Truité de l'invenlion de» monnaies, que j’ai récemment essayé de faire connaître. Ce document, ignoré jusque-là ou presque entièrement oublié, reposait dans les rayons de la Bibliothèque impériale, — c’est le traité de Nicole Oresme, évôque de Lisieux, l’un des conseillers du roi ilharli'S V dit /c Haye. En présence du mordus numericii», qui désolait le monde, en présence des plaies causées par la variation incessante des monnaies, Nicole Oresme a posé des principes tellement exacts, tellement conformes aux données récentes de la science économique, que, si je n’avais point touché et scruté le manuscrit, j’aurais été disposé à présumer des interpo-
SAoiifiiE 1*R
laliens de quelqae Turgot ou de quelque Adam Smith. C’eet en France que ces vérités ont été nettement exposées pour la première fois, elo’est Nicole Oresme qui en a eu l’bonnenr.
Je ne veui point entrer ici dans l'exposé des principes de Cét admirable Traictie de F invention des monnaies ; je me bornerai à une courte citation pour le sujet qui nous préoccupe, caroes lignes n'ont pas seulement un intérêt de curiosité historique, elles ont aussi un intérêt d'application directe au problème qn'oh agite on ce moment :
« C’est uneloy de la Providence, dit Nicole Oresme, que l’Or et l’argent, qui sont moult convenables à faire monnoie, tte se puissent de légier avoir en grande copie on habundancO, Où aussi les hommes ne les puis.sent légièremenl par alchimie fâlfè; comme aulcunsie temptent et essayent le faire. Auxquels )ë diray : ainsi justement répugne nature et se oppose à l'encontfe de celui qui, pour néant, s'elTorce l’excéder et surmonter en SOs œuvres naturelles. i>
Une nouvelle espèce d’alchimie prétend db notre temps multiplier les instruments d'échange entre les hommes, ën les faisant résulter non pus du travail, non pasde la production réelle, non pas d’un capital obtenu par des efforts de I homme ët employé ensuite à l’aider dans le développement des intérêts de la société, de l'industrie et du commerce, mais qui voudrait les créer en vertu d'une volonté arbitraire, par un mécanisme ingénieux, le billet de banque, instrument fragile et en môme temps périlleux, alors qU’il dépasse la limite extrômement restreintë dans laquelle il peut rendre des services sans faire courir dë véritables dangers.
Je ne suis pas absolu pour les principes que j'essaye de développer ; je ne dirai pas que le billet de banque ne sert à rien, qu’il faut le supprimer d'une manière radicale. Non, le billet de banque peut rendre des services, mais des services extrêmement restfelnis ; s’il dépasse la limite que j’essayerai de déterminer tout à l'heure, l'aliment se conoertil en poison, comme l'a dit M. Mollien. Il vaudrait mieux alors le proscrire tout à fait