L. WOLOWSKI
Paris, 12 septembre 1808.
LU LE 7 OCTOBRE 1868 A LA SÉANCE DES CINQ ACADÉMIES DE l’institut impérial DE FRANCE
l’ou F/r i;argi?nt
QUESTION MONIPTAÎRI^
Au milieu du Champ de Mars, au centre de rédifice qui étalait les splendeurs de l’Exposition universelle, se trouvait un pavillon consacré à la collection des poids, des mesures et des monnaies du monde entier. Cette place d'honneur appartenait à juste titre aux plus admirables instruments mis en œuvre pour rapprocher les intérêts, faciliter les échanges et multiplier les rapports entre les hommes. Les poids et mesures, et les monnaies fournissent le levier le plus énergique de la sécurité et de la tidélité des transactions: ils ramènent à une sorte de langage commun, l’infinie variété des relations, en leur imprimant le sceau de l’équité.
Le service rendu par cette invention du génie humain a suivi la marche même du développement acquis k l’échange dos produits et ê l’échange des services. Alors que dans chaque contrée on voyait dominer l’isolement local, la variété infinie des modes d évaluation de la longueur, du poids, du volume, s’ajoutait à la variété infinie des monnaies; un vieux
chroniqueur, sans porter sa pensée au delà de notre pays, émettait le vœu, resté longtemps stérile, de voir mettre un terme à cette triste diversité de mesures et de monnaies, « qu’on voudrait, disait-il, mais qu’on ne pourra jamais réduire en une seule. » Dieu merci, nous possédons aujourd’hui en France une langue commerciale d’un accès facile pour tous, grâce à l’unité des poids et mesures, et un évaluateur commun, au moyen de la fixité et de l’uniformité de l’instrument intermédiaire des échanges. Cette réforme n’est pas un des moindres titres d'honneur de notre révolution : en rattachant le système métrique à la grandeur même du globe, le législateur a ramené aussi les monnaies au type invariable qui sert à déterminer les poids et mesures. Une pensée d’avenir faisait proposer par Prieur, de la Côte-d’Or ‘, de graver sur la première pièce d’or frappée suivant le système métrique un génie cherchant à déterminer la grandeur du méridien terrestre. « A cet effet (nous citons ses paroles), il porterait d’une main hardie l’une des pointes d’un compas sur le pôle même, l’autre pointe étant dirigée vers l’équateur, ce qui indiquerait cette distance naturelle qui sert d’étalon primordial à toutes nos mesures. Cette légende : Pour l'univers, annoncerait que cette opération n’est particulière à aucune localité, que son utilité s’étend à toutes sortes de mesures, et qu’elle doit servir à tous les peuples. »
La parole prophétique de Prieur paraît à la veille
' Rapport au conseil des Oinij-Oiits, au nom de la cotimiission des fiuancos, sur lu loi des monnaies, 17 ventôse an VI.
OL'KSTION MONKTAIHK. .T
de s’aocomplir ; ce n’esl pas pour satisfaire une vaine curiosité que tous les peuples ont réuni les instruments des poids et mesures et les monnaies qu’ils emploient, c’est pour franchir une nouvelle et dernière étape; après avoir singulièrement réduit le nombre des types locaux, ou les avoir ramenés à l’unité nationale, ils cherchent aujourd’hui à s’entendre pour établir l’unité universelle. Le système métrique rallie à cet égard des suffrages de plus en plus nombreux et décisifs: il nous est permis d’espérer que l’exposition de 1807 aura contribué à faire saluer bientôt l’unité générale des poids et mesures, et la communauté de la monnaie internationale.
A vrai dire, il n’existe plus d’obstacle sérieux en ce qui concerne la solution désirable pour les poids et mesures. Les difficultés paraissent plus graves en ce qui touche le règlement uniforme du régime monétaire; elles ne sont cependant pas insurmontables. Ces difficultés tiennent à la nature des choses; si un lien intime doit exister entre le système des poids et mesures et le système monétaire, ou ne saurait méconnaître la différence fondamentale qui les sépare. Les youls et mesures déterminent d’une manière absolue, éternelle, invariable la longueur, la gravité, le volume des objets matériels; la distance et 1e temps n’exercent sur eux aucun empire. Toute grandeur, de quelque ordre qu’elle soit, se mesure par une grandeur de la même espèce, adoptée comme unité; ce type reste identiquement le même dans les rapports précisés par les poids et mesures. Il n’en est
L OH E l L AIIÜEM'.
pas ainsi lorsqu'il s’agit d’exprimer la valeur des clioses. Le rapport ne s’établit plus entre une quotité permanente et une quotité variable : il entraîne forcément la comparaison de deux termes dont aucun ne possède une fixité absoluCi La valeur ne peut être exprimée qu’au moyen d’une valeur; il faut donc renoncer ici à l'idéal de la stabilité qu’on a recherché pour poser la base inébranlable du système métrique; tout ce qu’il est permis d’atteindre, c’est une stabilité relative» en s’appliquant è trouver la mesure la moins variable Ou’il nous soit permis d’insister sur cette notion
* On |ieiil a|i|)r«cier la vali'iir des choses, ou lie |ieiil pas la wrsut ir, c’esl-à-dirc la comparer avec un lype iiivariahie et coiiii'i, parce cpi’il n'y en .1 point... « Une toise on un mèire sont de véi itahles mcsuies, parce qu’elles présenlent lonjonrs Ii l'esplll l'idéi! d'une niCune niait denr. l'ussé-jc au bunt du monde, je suis celluin qu'un homme de 5 pieds 6 ponces (mesure de P’iaiice) a la même taille qu’un homme de 3 pieds 6 pouces en f'raiice. Si l’iili nie dit que la grahdo pyramide de Ghizé a 100 toi.<es de largeur à sa hase, je peux à Paris mesurer un espace de 100 toises et me former une idée exacte de celte hase; mais si l'un me dit qu'un chameau vaut au Caire 50 sequius, qid font environ 2,800 grammes d’argent ou 500 frailcs, je ii'ai pa* une idée pl'Éci.sé de 1a valeur de ce chameau, parce que les 500 francs d'argent valent iuduhilablemciit moins à Paris qu’au Cuite, sans que je puisse dire de cotilhiblt ils sont inférieuts en valéiir. » (J.-lt. Say, Tmilé d’Èroiwmie fwlitif/ue, t 1, chap. xxvn : />»■ ht piorfitrtimi den rfcftmc», ji. 280.)
« Le caractère d’une mesure est d’étie invariable elle-même, de inaitière que, appliquée à dilTércntes époipies au même objet, on .sache les vaiiatious qu'il a subies» ou ù des objets distihcLs, quel est le rappol'l de leurs gramieurs. La monnaie ni, à vrai dire, aucun antre objet ne peut servir, en raison de sa valeur, ît mesurer exactement la valeur d’un autre objet, putee que la valeur de tout objet quelcuiiijuc est variable de sa nature, et (|u’en cunservanl suigiicuscment l'objet qui aurait servi de mesure, on ne lui trouve plus, dans un autre temps on ilans un autre lien, la Valeur dont il était pourvu. » (J, -B. Sat, Cours eomp/et, 111* part., chap. vi, p. 386.)
QÜKSTIÜN MONÉIAinC.
foiuiamentalei car Ifes Idt^cs divorgenles qui sr produisent au sujet du régime monétaire tiennent à ce qu'on a trop souvent mis sur la même ligne la monnaie et les poids et mesures, en voulant les englober dans Un système Unique, sans tenir compte d’une divergence radicale.
Il importe de ne pas confondre l’instrument du mesurage avec l’objet mesuré; le thermomètre indique la chaleur, il n'est pas la chaleur; la balance marque le poids, elle n'en est pas l'équivalent; Un mètre, un hectolitre, déterminent la longueur et le volume des objets, mais sans se confondre avec eux et sans les remplacer.
Il en est autrement de la valeur destinée à donner l'idée de ce que sont les autres valeurs; elle en est à la fois le mesure et l'équivalent, le signe indicateur et le gage matériel. Autre chose est mettre en mouvez ment le mètre et l'hectolitre pour obtenir la notion exacte de la longueur de tel tissuj ou de la masse de telle denrée, autre chose est posséder le rtiétal précieux, destiné, par le consentement universel et par la loi, à traduire la Valeur des choses;
On ne cède pas la balance, le mètre, le thermomètre, quand on calcule le poids, la longueur, le degré de chaleur; on transmet au contraire, ou on s’engage à transmettre le métal employé à servir d'intermédiaire aux échanges des produits ou des services.
Ainsi deux qualités essentielles placent dans une catégorie distincte la mesure de la valeur. Elle ne constitue point un étalon immuable, car étant chose
l’or kt l’argent.
valable par elle-même, elle doitnêccssairement varier: il existe un étalon pour les poids et mesures, et c’est la fixité naturelle de cet étalonnage, toujours appliqué suivant un principe commun, qui fait la supériorité du système métrique, elle en doit amener l’usage universel: il n’existe pas d’étalon pour la valeur. On ne saurait employer ce terme, en ce qui concerne la monnaie, qu’en le détournant du sens scientifique qui lui appartient, et en risquant de produire la confusion dans les idées par la confusion du langage.
Qu’on ne dise point que l’expression: étalon monétaire a une autre acception que celle d'étalon des poids et mesures, qu’elle se borne à indiquer le ttjpe métallique, auquel on ramène les instruments employés pour mesurer la valeur, sans qu’il en résulte une fixité quelconque pour la valeur même adoptée comme point de comparaison. Condillac a raison de le dire : une langue bien faite est la condition première de la clarté dans les discussions qui s’engagent; évitons un malentendu, trop facile à commettre, quand on applique à deux ordres d’idées essentiellement distincts une dénomination identique. Le vieil adage: Citins ex errore veritas emergit quam ex confusione, est toujours vrai, nous en rencontrons la preuve saillante dans la question qui nous occupe en ce moment. Les nombreuses dissidences qui se produisent tiennent à une équivoque qu’il importe de dissiper.
En second lieu, la valeur qui sert à mesurer les
antres valeurs est elle-même une marchandise, d’un genre particulier, il est vrai, dotée par la loi d’un pouvoir distinct, sans jamais s’isoler de la qualité substantielle à laquelle se rattache le rôle considérable que cet instrument remplit dans les relations humaines.
Il ne suffit pas qu’un objet soit valable, pour qu’il serve utilement d’instrument de circulation. Dans son admirable traité sur la formation et la distribution des richesses, Turgot a posé 1e vrai principe : toute marchandise a les deux propriétés essentielles de la monnaie, de mesurer et de représenter toute valeur, et, dans ce sens, toute marchandise est monnaie. Réciproquement toute monnaie est essentiellement marchandise. .Mais les métaux, et surtout l’or et l’argent , y sont plus propres qu’aucune autre substance. Ils sont homogènes, durables, se divisent et se recomposent à volonté, se conservent sans perte, se transportent sans grands frais, car ils possèdent une grande valeur sous un poids et un volume peu considérables, et ils sont faciles à vérifier pour leur qualité. Tels sont les motifs en vertu desquels l'or et Yargent sont constitués, par la nature des choses, monnaie et monnaie universelle, indépendamment de toute convention et de toute loi ils ne
' On remarquera que Turgot met sur la même ligue Tor et l’argent, en montrant qu'ils possÈdent une aptitude égale pour remplir la fonction monélaire. Tel est le sens dans lequel se sont e.xprimés presque tous les économistes qui font autorité.
« L’or et l’argenl, dit Ricardo, ayant été choisis comme agents de la circulation générale, se trouvent, par les besoins du commerce, distri-
T.’nn ET 1,’AiinENi.
sont poinl (Ieh Higucfi de la valeur] ils sont susrppliblcs de fortrior la niesim; et le gage des autres valeurs, comme tous les autres objets qui sont dans le commerce, et qui ont une valeur. Us n’en diflerenl que parce qu’étant (\ la fois plus divisibles, plus inaltérables et plus faciles à transporter que les autres marcliaiulises. il est plus commode de les employer (1 tout mesurer et à tout représenter. T,es autres métaux sont loin de posséder ces qualités diverses au
l)iiÛ5 dans Il’s diverses parlics du inuiidc eu des quanlilés parfailemcnt |u'0|ior(ionuécs il riiii|iorl.nicc dos «ITaires qui se rer.nicnt s'il ii’exislail pas de mélaux précieux et si le commerce entre les dilToreiits peuples consistait sinipleniciit en un commerce de troc, d’ccliangc immédiat*.» {l’rinc. (i'rr. pol., cliap. vit.)
Après avoir fuit cette citation, Multliiis ajoute (/Vinc. d'éc. pol., cliap, ir, secl. VII, ji. 1 18, édit. Guillaumin) ; «Cette distribution universelle s’elTectue en réalité par les moiiveinenls du change. »
Si nous croyons utile de relever les paroles de Ricardo, c’est qu’elles viennent à l’appui des idées exprimées par J -B. Say, par Maltliiis, par Turgol, pour luouirer (jue tous admettaient comme chose nécessaire l'emploi de l’or et de l’argent dans l’office monétaire. J.-D. Say ne veut pas d'un rapport fixe établi par la loi entre les deux métaux, parce qu’il n’envisage la monnaie que comme une simple marchandise, sans s'occuper assez du pouvoir libératoire qu’elle exerce. Adam Smith se préoccupe de l’exportation possible de l’espèce de monnaie qui serait trop peu évaluée, et il laisse pressentir le système admis aujourd’hui en Angleterre; mais rcnsemble de sa doctrine a constamment en vue les deux métaux précieux, mis en oeuvre conciii remment. Où sont donc ces grands ccunomisles dont l'arcoi d unanime condamnerait la doctrine surannée du double type métallique, et comment s’établirait un concert réprobateur entre des écrivains qui ne parlent point do la question, on qui disent le contraire de ce qu’on prétend leur faire dire’/ L. W.
' I.e procédé inalhématique de Ricardo l'cnlralae ici trop loin. Il raisonne comme s'il était question de quotités similnires des transactions, en taissant de côté i’infliiciice qu'exerce la monnaie métallique sur la raiiltiplication de.s rapports entre les hommes. Avec un commerce de troc cl d'échange immédiat, ces rapports seraient restés dans l'état rudimentaire, et les progrès de la civilisation n’auraient pu s’accomplir. L. W.
OIESTION MONÉTAIBE. 1 1
môme dcgrô, aussi ne sont-ils utilisés à cet usage que subsidiairement: ils n’ont pas également contribué à faciliter la division du travail et l’association des efforts, ce point de départ de tous les progrès de la production.
Turgot n’insiste pas assez sur une qualité essentielle des métaux précieux, celte de varier le moins de valeur dans l’espace de temps qui embrasse la durée ordinaire des transactions humaines. Ils ne se consomment guère et leur masse se conserve en grossissant : quelle que soit l’importance des récoltes nouvelles d’or et d’argent, la proportion dans laquelle elles se produisent diminue vis-à-vis des réserves acquises, et, par voie de conséquence, leur influence sur la valeur totale décline. Tandis que des moissons plus ou moins abondantes font rapidement osciller le prix du blé, parce que la portion conservée n’atteint pas le chiffre d’une seule récolte, les alluvions d’or et d’argent n’expriment qu’une fraction minime des existences en métaux précieux. La valeur de ceuxci conserve une marche plus régulière, elle échappe à des variations soudaines. Cet avantage particulier a beaucoup contribué à les faire adopter et conserver comme monnaie. Nous reviendrons sur cette considération, elle nous semble dominer le problème des instruments de la circulation.
Si nous avons réussi à rendre clairement notre pensée, il doit être reconnu qu’au lieu de se poser d'une manière simple, comme la question des poids et mesures, la question de la monnaie est singuliè-
l’or et l’argent.
reraent complexe. Elle se présente principalement sous un double aspect, qu’il est essentiel de ne point confondre :
La fixité matérielle de la substance employée pour Voutillaye monétaire ;
La stabilité de la valeur exprimée par cette substance.
Quant à la première question, tout le monde est d’accord, personne ne conteste l'utilité d’une règle immuable qui préserve les disques de métal employés sous une certaine dénomination, de toute altération intrinsèque, de toute détérioration quant au poids et au titre, c’est-à-dire quant à la proportion de l'or et de l’argent purs qui entrent dans la masse. Ramener la composition et le poids des espèces métalliques à un rapport constant avec la base adoptée par le système métrique, c’est une décisive conquête; elle élève désormais un obstacle invincible au retour du morbus numericus , dont gémissaient les siècles passés; elle prévient les falsifications officielles qui jetaient fréquemment le désordre dans les transactions, etqui faisaient la désolation de l’agriculture, du commerce et de l’industrie. Nous possédons enfin des espèces sonnantes, droites de poids et de titre, qui échappent à la fraude et aux mutations capricieuses ; les anciennes erreurs qui rattachaient au pouvoir souverain la faculté d’imprimer aux pièces d’or et d’argent une valeur arbitraire, sont dissipées ; on est revenu aux notions exactes, déjà formulées par le génie d’Aristote et par la pénétrante logique des jurisconsultes romains.
Aristote dit, en parlant de la monnaie :
« On convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-môme, fût aisément maniable dans les usages habituels de la vie; ce fut du fer, par exemple, de l’argent, ou telle autre substance analogue, dont on détermina d’abord la dimension et le poids, etqu’enfin, pour se délivrer des embarras de continuels mesurages, on marqua d’une empreinte particulière, signe de sa valeur, »
Le principe est nettement posé ; une marchandisetierce, lertium comparalionis, comme l’ont nommée les jurisconsultes romains, facilite les relations d’échange, en ramenant la valeur de tous les produits au langage commun du prix; cette marchandisetierce vaut par la substance, par la composition intrinsèque, qu’un signe extérieur, l’empreinte, se borne à constater et à révéler.
Cette vérité fondamentale n’a jamais été plus clairement mise en relief que dans ce passage admirable de Paul, conservé au Digeste (1. 18, titre 1, 1).
« La vente commença par l’échange; jadis il n’y avait pas de monnaie, et rien ne distinguait la marchandise du prix. Chacun, suivant la nécessité des temps et des choses, troquait ce qui lui était inutile contre ce qui pouvait lui présenter de l’utilité, car on voit le plus souvent que ce que l’on possède en trop manque à l’autre. Mais comme il n’arrivait pas toujours ni aisément que l'un possédât ce que l'autre désirait, on choisit une matière dont la constatation publique et durable permît de subvenir aux diffi-
l’or kt l’argemt.
cultés communes de l'échange par l’identité de l’évaluation : cette matière, revêtue d’une empreinte officielle , ne porte plus le nom de marchandise, mais celui de prix. »
Certes, Adam Smith, Turgot et J.-B. Say n’auraient point hésité à signer cette belle définition, qui suffit pour montrer que si l'économie politique est devenue depuis un siècle une science distincte, les doctrines fondamentales qu’elle enseigne étaient en grande partie familières aux esprits éminents de l’antiquité.
O L’autorité gardienne de 1a loi publique fut appelée à constater et à garantir la composition et le poids des espèces métalliques. Cette mesure de garantie ne tarda pas à devenir l’occasion et le prétexte des fraudes les plus honteuses et des altérations les plus graves. La foi attachée à l’empreinte fit naître la tentation d'en abuser; le prince auquel la fabrication de la monnaie était dévolue, car il était présumé devoir veiller en père sur la richesse publique , se persuada ou feignit de croire que la valeur de la monnaie venait de l’effigie destinée simplement à en certifier l’intégrité. La monnaie, appelée à servir de régulateur aux conventions et de gage aux échanges, perdit le caractère essentiel de pureté et de fixité , en subissant l’atteinte de la fraude '. »
Les erreurs et les abus se tiennent : la sophistication officielle de la monnaie entraîna la défense d’ex-
* Voir noire mémoire sur Nicole Oresme (p. xxxvii) imblié cjaiis le volume : Nicole Uretme et Copernic, 1864.
(QUESTION MONÉIAIHE.
porter le numi^raire et les violences du maximum : elle s’unit aux rigueurs du système mercantile pour entraver les rapports entre les peuples et pour susciter de tristes hostilités.
Les pratiques déplorables des gouvernements, empressés de tourner an profit d’un fisc besogneux la vieille idée qui rattachait la valeur des monnaies à la volonté arbitraire du prince, luttèrent contre les révoltes de la conscience et contre les enseignements d’esprits supérieurs, affranchis de la routine, instruits aux sources pures de la sagesse antique, mûris par la réflexion.
^ Nous avons essayé, il y a quelques années, de mettre en lumière deux documents presque inconnus et ou-, bliés : le Traictie de la première invention des monnoies, de. Nicole Oresmo, évêque de Lisieux (écrit vers 1370), et le Traité de la monnaie, de l’astronome Copernic (écrit vers 1526) Ces deux ouvrages reur ferment des aperçus sains et vigoureux* iis témoignent d’une égale entente de ritti portance attachée à ce que l'instrument des échanges soit maintenu droit de poids et de titre, et d’une pareille justesse de vues en ce qui concerne le pouvoir du prince sur le règlement de la valeur monétaire.
Nicole Oresme et Copernic parlent de l’or et de l’argent comme étant destinés, par la nature des choses, à servir de monnaie.
Le prince a été appelé, comme personne publi(|ue
‘ Xicule Urenne et Ciiiiernic, 1 Vül. gr. iu-8“, I8Ü4, Uuillaiimiii , édileur.
l’ok El l’argent.
et de la plus grande autorité, à signer la monnaie ; O le cours et prix des monnoies doit être au royaume comme une loy et une ferme ordonnance qui nullement ne se doit muer ni changer’. » L’effigie du prince ne doit servir que de garantie. La mutation des monnaies est d’autant plus périlleuse qu’« elle n’est pas sitôt sentie ni aperçue du peuple, comme le serait une autre cueillette, et toutefois nulle telle ou semblable ne peut être plus griefve ni plus grande *. » Encore en la terre où telles mutations se font, le fait de marchandise est si trouble, que les marchands et méchaniques ne savent comment communiquer ensemble..., et ainsi par telles mutations le monde est troublé »
Ces justes appréciations de Nicole Oresme sont confirmées par Copernic : « Quelque innombrables, dit-il. que soient les fléaux qui d’ordinaire amènent la décadence des royaumes, des principautés et des républiques, les quatre suivants sont à mon sens les plus redoutables : la discorde, la mortalité, la stérilité de la terre et la détérioration de la monnaie. Pour les trois premiers, l’évidence fait que personne n’en ignore. Mais pour le quatrième, qui concerne la monnaie, excepté quelques hommes de grand sens personne ne s’en occupe. Pourquoi? Parce que ce n’est pas d’un seul coup, mais petit à petit, par une action en quelque sorte latente, qu’il ruine l’État *. »