QUATRIÈME MÉMOIRE
Présenté à V Académie des Sciences dans la séance du 7 août 1854.
Les métaux sont des corps composés.
Mes essais de transmutation des métaux ont eu pour point de départ l’observation des faits. Ayant dissous une petite quantité d’argent exempt de traces d’or dans de l’acide nitrique parfaitement pur, cet argent, précipité de sa dissolution légèrement acide par du cuivre pur, ne m’a fourni, au moment où il venait d’être obtenu, aucune parcelle d’or; ce même précipité, soumis, au bout de plusieurs mois, à la même méthode d’essai, me donna des traces d’or. D’autres échantillons d’argent précipité par divers métaux purs, obtenus depuis longtemps, essayés et étiquetés : argent exempt de traces d’or — m’ont également permis de constater le même résultat.
Je ne savais précisément à quoi attribuer ce fait, soit à une transformation lente de l’argent en or, soit à la présence préalable de parcelles d’or, soit dans l’argent, soits
dans les métaux employés à la précipitation. J’ai renouvelé les mêmes expériences de la manière suivante : j’ai opéré sur de l’argent pur, réduit par la craie et le charbon de son chlorure parfaitement lavé à l’eau de chlore, puis à l’eau pure. J’ai fait dissoudre une partie de cet argent dans l’acide nitrique pur, et une autre partie dans l’acide sulfurique pur. Les deux dissolutions ont été étendues d’eau distillée, puis filtrées. L’argent de ces deux dissolutions a été précipité en partie par du cuivre pur, en partie par un alliage de cuivre et zinc, avec un peu de fer ; les précipités lavés à l’eau distillée, puis soumis à la méthode d’essai précédemment employée, n’ont pas fourni le moindre signe de la présence de l’or.
Ces divers précipités d’argent ayant été exposés pendant plus de huit mois au contact de l’air, puis essayés de nouveau, j’ai pu constater dans tous la présence de l’or, en quantité faible, il est vrai, mais très visible au soleil à la vue simple.
La plus forte proportion d’or a été fournie par l’argent précipité de sa dissolution azotique, au moyen de l’alliage des métaux cuivre, zinc et fer. La dissolution azotique d’argent, précipitée par le cuivre seul réduit de son chlorure par l’hydrogène, a tenu le second rang, quant à la production de l’or. L’argent précipité de sa dissolution
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dans l’acide sulfurique a donné de l’or en quantité moindre, toujours en opérant sur la même quantité de matière première, et avec le même acide employé à la même dose. S’il fallait en juger d’après les atômes produits dans ces expériences dans un temps donné, le temps nécessaire pour faire passer en entier l’argent à l’état d’or serait de plusieurs siècles. -
Dans ces essais, j’ai opéré sur 50 centigrammes de précipité.
J’ai constaté l’accélération de la transformation de l’argent en or dans le précipité d’argent obtenu comme je l’ai indiqué plus haut, à travers lequel j’ai fait passer un courant électrique. J’ai entrepris dans cette voie une nouvelle série d’expériences ; dès qu’elles seront terminées, j’en ferai connaître le résultat.
Je ne saurais insister trop vivement auprès des physiciens, pour éveiller leur attention sur le rôle important que l’électricité est appelée à jouer dans la transmutation des métaux. Les expériences citées dans mon troisième mémoire, spécialement celle où j’ai projeté de la limaille d’argent dans l’acide azotique chauffé au soleil, n’en sont-elles pas une preuve ^ Dans cette expérience la limaille d’argent s’est agglomérée en masse au sein de son propre dissolvant, et n’a formé qu’un tout, pendant tout
le temps qu’à duré la transformation de l’alliage en or pur. La matière n’a pris la couleur de l’or naturel qu’au moment où elle a commencé à se désagréger ; l’empreinte de la lime, cachet d’authenticité facile à reconnaître pour cet or artificiel, s’y distingue encore aujourd’hui. Je défie toute main humaine d’en produire l’imitation avec de l’or naturel ; les forces mystérieuses de la nature ont passé sur cette limaille d’argent alliée au cuivre ; elles lui ont procuré, comme il est facile de s’en convaincre, un mode d’agrégation moléculaire différent de celui de l’alliage employé à l’opération.
Cette agglomération, prise et conservée par la limaille, ne peut être due qu’à un état électrique ou magnétique particulier, développé sans doute par l’action chimique, secondée par la radiation solaire. Je me propose de faire connaître, dans un travail ultérieur, les effets de la lumière solaire sur l’argent précipité de sa dissolution azotique par le cuivre pur.
11 résulte pour moi de ces expériences, la conviction qu’au moyen du fluide électrique employé sous l’un de ses divers états, on opérera très rapidement la transformation de l'argent en or ; le maximum de rapidité ne devra être atteint qu’à une température élevée, dans des atmosphères à divers degrés d’électricité et de chaleur,
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mais où, cependant, la chaleur et l’électricité conserveraient toujours entre elles un même rapport ; c’est de même, en effet, qu’on est parvenu à opérer la précipitation du cuivre à l’état de fusion dans un bain métallique au moyen du fer, comme elle a lieu à la température ordinaire, en plongeant dans une dissolution de cuivre une lame de fer décapée-.
Quoiqu’il reste quelque incertitude dans les résultats de mes procédés, le fait n'én subsiste pas moins. Ce qui nuit à cette découverte, c’est qu’elle est dans l’enfance -
mais toute découverte, même celles qui ont remué le monde, n’ont-elles pas eu aussi leur période d’enfance Que lui faut-il pour être acceptée ? l’équivalent d’un parrain influent, quelque haut patronage dans le monde de la science appliquée. Qu’elle en trouve un, et on la verra se développer, grandir, porter enfin ses fruits. Les procédés perfectionnés ne lui manqueront pas ; on lui trouvera, comme on en a trouvé pour la photographie, des |
substances accélératrices, grâce auxquelles la transmu- ,
tation des métaux pourra s’opérer très rapidement. 1
Le procédé qui m’a réussi plusieurs fois au Mexique ;
recevra, je n’en doute pas, des perfectionnements en vertu ;
desquels on pourra opérer à coup sur. Alors cette indus- (
trie féconde réalisera tout ce que peuvent en attendre les sciences, les arts et le commerce.
Pourquoi n’ai-je pas demandé, soit à l’Académie, soi au public, par la voie des journaux, une avance de cinquante mille francs pour aller au Mexique me livrer à ces recherches scientifiques sur les métaux, dans le but de prouver authentiquement que ces corps sont composés, qu’ils dérivent les uns des autres, qu’ils se perfectionnent incessamment dans le sein de la terre, et que la production artificielle des métaux précieux est parfaitement dans l’ordre des choses possibles ? C’est que je prévoyais que cet appel serait sans résultat, que je n’obtiendrais pas de fonds, que mon temps, mes démarches et mes avances seraient en pure perte, et qu’on se raillerait de mes efforts par-dessus le marché.
Cependant, cette somme, je l’ai dépensée au Mexique'pour arriver à ma découverte; cet argent, je ne l’ai demandé qu’à mon travail. Ainsi que je l’ai dit dans mon premier Mémoire, un daguerréotype m’a fourni les moyens de faire mes recherches avec mon attirail de chimiste photographe.
Après un succès aussi complet que je pouvais le désirer, puisque j’étais arrivé à la transformation complète de l’argent en or pur, sans m’être attendu il est vrai, à
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un si merveilleux résultat, on a refusé d’y croire. Le métal choisi pour base de mes recherches a produit à la fois le succès de l’opération et la méfiance du monde scientifique. Pent-être m’aurait-on cru plus aisément, si j’avais pris pour sujet de mes tentatives tout autre métal, le fer, par exemple, et que je fusse parvenu à le transformer en cuivre pur. Mais quand j’affirme que j’ai fait de l’or, c’est, dit-on, vraiment trop beau pour y croire ; c’est à qui me jettera et m’accablera de sarcasmes outrageants. Mais rien de tout cela ne saurait me décourager ; comme le croyant persiste dans la foi, je persisterai tant qu’il me restera des forces pour travailler.
En arrivant à Paris, je crus suivre la bonne voie en consacrant mes économies à perfectionner ma découverte. Je me disais : Quand je n’aurai plus le moyen de poursuivre avec mes seules ressources, je ferai part de mes travaux à l’Académie, qui, sans doute s’empressera, de constater les faits. Cela seul suffira pour me faire trouver les moyens de poursuivre mes expériences. Aujourd’hui la force des choses me réduit à faire des portraits photographiés pour subsister, en attendant le rapport de la Commission désignée pour prononcer sur ma découverte.
Mes contradicteurs applaudissent à cette décadence et
elle est déjà à leurs yeux une preuve en leur faveur contre moi; mais, qu’ils ne croient pas que pour cela j’abandonne ma découverte. J’ai ce qu’ils ne peuvent avoir, la conviction de ce que je soutiens, la conscience de la réalité de mes résultats ; elle me donne' à moi seul plus de force que n’en ont tous ceux qui nient, sans sincérité dans leurs dénégations. La vérité se fera jour malgré tout. ^
Quelques journalistes, en rendant compte des séances de l’Académ'e, ont daigné parler de ma découverte. J saisis l’occasion de les en remercier sincèrement ; j’ai surtout à rendre grâce à M. Victor Meunier, de la Presse, et au rédacteur de la partie scientifique de la Lumière, pour les paroles d’encouragement par lesquelles ils engagent les hommes compétents à répéter mes expériences. Si j’étais suffisammunt favorisé de la fortune je dirais aux partisans de la science, aux amis du progrès • Venez travailler avec moi! Je ne puis malheureusement leur offrir que des explications aussi précises qu’ils pourront les désirer; elles les aideront assez, j’en ai l’assurance, pour faire naître promptement en eux la conviction de la réalité du fait ; je ne veux rien au delà ; après quoi, ils auront, je l’espère, la force de progresser seuls.
l’or
Je dirai à ceux qui, sans être très-versés dans les sciences physiques et chimiques, voudraient cependant tenter des expériences de transmutation des métaux d’après les données qui précèdent, que le succès peut également couronner leurs efforts ; la pratique l’emporte, et de beaucoup, sur la théorie ; la pratique peut toujours conduire à des progrès nouveaux, souvent à des progrès tout à fait imprévus et inespérés.
On doit prendre pour base des expériences l’argent, par les raisons développées dans mon second Mémoire ; on pourra ensuite les varier de plusieurs manières, afin de mieux se rendre compte des résultats et de ne pas s’écarter de la vérité. Qu’on opère avec des métaux faciles à obtenir parfaitement purs, qu’on renouvelle fréquemmeht des expériences comparatives, et l’on sera toujours ramené dans la bonne voie, s’il arrivait qu’od s’en écartât.
J’ai longtemps poursuivi la recherche d’un réactif trèssensible, permettant de constater la présence de la plus petite parcelle d’ordans d’argent; une eau régale, composée de 1 2 à 13 parties d’acide sulfurique pur et d’une partie d’acide nitrique également pur, est le réactif auquel je me suis arrêté comme au plus sensible de tous ceux qu’il m’a été donné d’essayer.
Sa manipulation est un peu longue ; mais il a l’avantage de déposer l’or avec sa couleur naturelle et un éclat métallique parfait, qui permet d’en distinguer la moindre parcelle. Il est bon d’observer que, quand les métaux alliés à l’argent sont en trop forte proportion, ce réactif n’est plus aussi sensible ; il convient, dans ce cas d’y ajouter une plus forte dose d’acide azotique.
J’insiste sur la nécessité, pour ceux qui veulent se livrer à des expériences de cette nature, de s’assurer d’un réactif d’une grande sensibilité ; c’est un point tellement capital, que souvent, faute d’avoir pu se rendre compte des résultats minimes dus â l’action des agents chimiques ou autres, on rejette un procédé bon en lui-même, dont il n’a pas été possible de bien apprécier la valeur, alors que peut-être on approchait du résultat souhaité.
Je joins ici la liste des objets qui composent le matériel nécessaire aux expériences de transmutation. Ce matériel n’est pas très-considérable. Il faut posséder deux fourneaux, l’un à main, l’autre à réverbère; quelques cornues et creusets de terre ; des tubes fermés à un bout, avec un support; un porte-filtre, des entonnoirs ; quelques cornues de verre, des capsules de porcelaine ; des verres à expériences, une lampe à alcool.
En fait de produits chimiques, il faut des acides sultu-
l’or
rique, nitrique et hydrochlorique purs, du nitrate de potasse pur, du peroxyde de manganèse, du chlorate de potasse, du nitrate d’ammoniaque, de l’eau distillée; des métaux, argent, cuivre, fer et zinc, aussi parfaitement purs que possible.
On le voit, je ne me réserve rien, j’ouvre la voie toute large à ceux qui voudront y marcher avec moi, mais, en présence de mes convictions profondes, quand la transmutation des métaux, admise dans la pratique, peut réagir avec tant d’énergie sur les destinées de la France, élever la voix pour proclamer ma découverte et la faire accepter, c’est plus que mon intérêt, c’est mon devoir.