‹ L'or et la transmutation des métauxChapitre 15 sur 23 · SIXIÈME MÉMOIRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME MÉMOIRE

Présenté à l’Académie des Sciences le décembre 1854.

L’expérience suivante doit servir de base à la réalité de la découverte de la production artificielle de l’or. Faites dissoudre dans l’acide nitrique pur une pièce nouvelle de cinq francs, quoique cette pièce soit sensée ne pas contenir d’or. Elle en contient toujours des traces ; vous en trouverez plus qu’elle n’en contenait réellement. C’est que l’or produit dans cette réaction s’ajoute à l’or existant précédemment dans la pièce ; dans cette opération, l’or se dépose en petits flocons bruns rougeâtres qui nagent dans la liqueur ; étendez celle-ci d’eau distillée, puis filtrez cette même dissolution plusieurs fois de suite, afin d’en tirer tout l’or, précipitez-en l’argent par du cuF vre pur, réduit de son chlorure par l’hydrogène ou par le sel marin purifié ; dans ce cas, lavez le chlorure à l’eau pure, puis à l’eau de chlore ; réduisez ensuite le chloru-

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re par la craie et le charbon, ou bien encore par le gaz hydrogène ; fondez cet argent et convertissez-le en grenaille, en le dissolvant dans l’acide nitrique pur, vous aurez un dépôt d’or, quel que soit le moyen que vous avez employé. Filtrez de nouveau cette dissolution après l’avoir étendue d’eau distillée, vous en séparez l’or produit ; continuez cette opération comme il a été dit plus haut, vous aurez encore de l’or; répétez-la, même plusieurs fois de suite, vous aurez toujours de l’or en quantités d’autant plus appréciables que vous opérez sur de plusgrande quantités de matière.

On m’objectera que l'or est fourni par le cuivre ou le sel marin, ou la craie et le charbon, ou l’eau dans laquelle on grenaille l’argent. Mais alors qu’on veuille bien m’indiquer un moyen d’obtenir de l’argent chimiquement pur. Si vous ne pouvez pas obtenir ce métal exempt de toute trace d’or, avouez donc si vous ne voulez pas affirmer franchement qu’il est possible qu’il se produise de l’or, dans ces réactions ; mais ne niez pas la possibilité du fait ce serait faire tort à vos connaissances.il est vrai que dans les expériences ci-dessus on obtient des quantités d’or minimes qui ne sont pas toujours en proportion avec la quantité d’argent employé; j’espère avant peu en fournir l’explication.

Une analyse qui doit intéresser la science au point de vue de la transmutation des métaux, est celle qui a été faite par M. le duc Maximilien de Leuchtemberg (Millon et Reiset, Annuaire de chimie, 1848, page 81) sur le précipité noir qui se forme quand on décompose le nitrate de cuivre par l’électricité voltaïque, et qu’on se sert du cuivre du commerce pour former les deux pôles. Il se produit peu à peu au pôle positif, une poudre noire longtemps regardée comme de l’oxyde de cuivre impur ; cette poudre a donné à l’analyse les métaux suivants :

Antimoine. .

Fer

Étain

Nickel

Arsenic. . . .

Cobalt

Platine. . . .

Vanadium

Or

Soufre

Argent . . .-.

Sélénium. . . .

Plomb

Oxygène. . . .

Cuivre

Sable

Il serait utile de répéter cette expérience en employant du cuivre aussi pur que possible; ce métal serait dissous dans l’acide nitrique pur, puis le nitrate de cuivre serait soumis à l’action de la pile; le précipité qui se formerait étant soigneusement analysé, on verrait

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si réellement on n’y trouve que de l’oxyde de cuivre ; sinon il faudrait recommencer de nouveau l’expérience sur ce même cuivre ainsi purifié une seconde fois, former de nouveau du nitrate de cuivre, puis le soumettre à l’action de la pile. S’il en résulte toujours de nouveaux métaux en proportion à peu près constante, il faudr^ bien admettre la formation de ces métaux pendant l’opération. On devra 'également par comparaison traiter une égale quantité du même cuivre par l’acide sulfurique pur, et examiner si les produits obtenus sont les mêmes, etc. Aussitôt que le temps me le permettra, je compte répéter cette expérience, car l’électricité, j'en ai la conviction, joue un puissant rôle dans ces métamorphoses.

De la transmutation des métaux au point de vue de la Géologie.

Les métaux, dans le sein de la terre, ne se trouvent jamais seuls; ils sont toujours associés plusieurs ensemble et forment, pour ainsi dire, des familles dont les individus ont d’autant plus de ressemblance, d’analogie, de propriétés physiques et chimiques communes, qu’ils seront plus proches parents. C’est, en effet, ce qui doit

être si, comme je le prétends, les métaux se forment et passent d’un état inférieur à un état supérieur d’inaltérabilité. De même ils ne peuvent pas exister seuls ; par exemple, le potassium et le sodium, qui ont une grande analogie de propriétés, ne se rencontrent-ils pas toujours ensemble en des proportions très diverses ? Ils s’allient en toute proportion ; ils se substituent l’un à l’autre dans les composés; le sodium ne doit être qu'un dérivé du potassium. Le nickel et le cobalt, par exemple, doivent aussi être très-proches parents.

Le fer, le cuivre, l’argent et l’or, voilà des métaux qui, selon moi, dérivent les uns des autres ; ces métaux ont été l’objet principal de mes recherches; je ne les ai point choisis au hasard, mais bien suivant leur ordre de conductibilité pour la chaleur, ainsi qu’ils sont classés par M. Despretz. Cet ordre correspond également avec celui de leur dureté ; le fer est plus dur que le cuivre, le cuivre plus que l’argent, l’argent plus que l’or, l’or plus que le platine.

Le platine devrait donc faire suite à l’or : c’est ce que plus tard nous apprendra l’expérience ; il s’en faut de beaucoup que leur densité soit dans le même rapport, ce qui supposerait un mode d’agrégation moléculaire différènt pour chacun de ces métaux. Nous ne pouvons pas

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affirmer que les densités des métaux, tels qu’on les a obtenus, soient dans un même rapport. Je pense que pour avoir le véritable rapport de densité qui existe réellement entre les différents métaux, il faudrait pouvoir les obtenir tous au même degré de pureté, dans les mêmes conditions d’électricité et de chaleur. Par exemple, les obtenir tous cristallisés par un faible courant voltaïque, dans des liqueurs- également concentrées et à la même température. On prendrait alors leur densité telle qu’elle serait dans les métaux ainsi obtenus ; l’écrouissage et le martelage qu’on fait subir aux métaux altèrent plus ou moins leur état moléculaire. Ainsi l’or cristallisé qu’on trouve à l’état natif possède une densité bien moins faible que l’or fondu. Je pense que si tous les métaux que nous connaissons étaient tous obteuus au même degré de pureté, il serait facile, a priori, de les classer suivant leur ordre de génération, en se fondant principalement sur leurs propriétés physiques.

M. Dufrénoy {Minéralogie de Dufrénoy, t. III, p. 199) dit en parlant de l’or natif; « Les cristaux sont nombreux et variés. Ils dérivent tous du cube. Les plus abondants sont des octaèdres et des dodécaèdres. Ils sont rarement isolés ; quelquefois ces cristaux sont groupés sous forme de rameaux, comme je l’ai indiqué pour

le cuivre et l'argent. Leurs faces sont presque toujours ternes, elles sont en général arrondies, même pour les échantillons extraits de filons et qui, par conséquent, n’ont subi aucun frottement. Cette disposition lui est commune avec plusieurs métaux natifs et les arêtes des cristaux sont arrondies comme celles de l’argent natif. » Ces observations viennent encore à l'appui de ma manière d’envisager les changements moléculaires que subissent les métaux dans leurs différentes métamorphoses.

On sait, dans la pratique, que là où l’on rencontre des mines d’or, les mines d’argent ne sont pas loin, et que l’or renferme toujours de l’argent ou du cuivre . c’est que, dans la nature, les transformations ne s’effectuent jamais complètement ; il reste toujours des atomes du dernier métal, qui sert sans doute de ferment ou qui agit par sa présence en facilitant le passage du métal nouveau à un autre état supérieur d’inaltérabilité. Mais l’inverse ne doit pas toujours avoir lieu ; là où l’on rencontre de l’argent, il peut bien se faire que cet argent ne contienne pas d’or ; l’or dérivant de l’argent, cette transmutation peut fort bien n’être pas encore commencée, en vertu de circonstances qu’on n’est point encore à même d’apprécier. C’est, en effet, ce que la pratique nous ap- /

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prend. L’argent qui contient le plus d’or dans les mines est toujours le plus près de la surface de la terre ; à mesure que ces mines deviennent déplus en plus profondes, elles fournissent des quantités d'or de moins en moins appréciables, et finis«ent même par ne plus en contenir du tout.

L’or ne se trouve, comme je l’ai dit dans mon dernier Mémoire, qu’à peu de profondeur dans le sein de la terre ; il n’y a que de rares exceptions ; où l'on a rencontré de l’or à de grandes profondeurs, ce ne sont que de ces cas fortuits qui ne doivent provenir que de causes accidentelles.

De ce que l’orne se trouve qu’à peu deprofondeuraudessous de la surface de la terre, il faut donc en conclure que les agents extérieurs de l’atmosphère sont indispensables à la transformation de l’argent en or. L’eau, ce puissant dissolvant de la nature, est-elle ce minéralisateur que j’appellerai par excellence, qui porterait dans son sein les éléments de la transmutation des métaux, laquelle se renouvelant sans cesse, porterait continuellement la nourriture propre à tous les individus de cette grande famille, les éléments de l’air atmosphérique aux différents métaux qu’elle rencontre sur son passage conjointement avec les différents sels qu’elle dissout ?

En s’infiltrant dans les roches, l’eau permettrait à ces corps diversement associés entre eux, combinés de diverses manières avec les métalloïdes, en présence de courants voltaïques ou magnétiques et sous l’influence des masses, de déterminer la transmutation des métaux les uns dans les autres, et donnerait lieu dans ces mêmes circonstances à la transformation de l’argent en or.

Lors de mon passage à Saint-Ignacio, près Culiacan, j’examinais une nouvelle mine de sulfure d’argent qu’on venait de découvrir, où certaines parties de sulfure d’argent étaient rougeâtres et désagrégées avec l’apparence delà rouille. Les mineurs mexicains appellent cette substence particulière quija de oro. Près de Cozala, la mine d’argent de M. Gonzalez contient beaucoup d’or elle est peu profonde, elle se trouve dans le voisinage des sources sulfureuses.

Le soufre et l’air comme la plupart des métalloïdes, doivent certainement influer puissamment sur ces métamorphoses. L’or est donc produit par l’oxydation des différents sels d’argent au contact de l’air atmosphérique dissous dans l’eau, conjointement avec les différents sels qu’elle dissout, en présence de courants électriques développés, sans doute, par l’action de ces sels les uns sur les autres.

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Klaproth, sous le nom d'éleclrum a désigné un alliage natif d’or et d’argent {Minéralogie de Dufrénoy, t. III, p. 202). « On voit, dit Dufrénoy, des lamelles qui représentent la couleur jaune de l’or, tandis que d’autres sont d’un blanc jaunâtre ; en sorte qu’en choisissant les parties différentes par la couleur, on obtiendrait des compositions très-variées. » N’est-ce pas là encore un de ces faits que la nature nous montre comme exemple de la transformation de l’argent en or ? Comment concevoir et expliquer la formation de ces alliages si variés de ces deux métaux dans un même minerai, si ce n’est par le passage de l’argent à l’état d’or parce que certaines lamelles ont été plus proches du courant générateur que j’appelle courant électrique, qui a favorisé dans certaines lames le passage d’une plus grande quantité d’argent à l’état d’or, tandis que les autres, étant plus éloignées ou ne recevant qu’une plus faible portion du courant, ont produit dans le même temps des quantités d’or de plus en plus faibles.

M. Dufrénoy dit encore, même page: «Les nombreuses analyses qui ont été faites des minerais d’or de l’Amérique méridionale par M. Boussingault, et des minerais de la Russie par M. Gustave Rose, montrent que l’argent et l’or se remplacent en toute proportion, même

dans les cristaux : » et il ajoute : « Ce résultat est naturel et devait se prévoir, ces deux métaux étant isomorphes. »

D’après les analyses mentionnées ci-dessus, M. Dufrénoy fait observer « que les proportions d'argent sont très variables, la moyenne est environ 8 pour , 100 pour les minerais de Sibérie, 'elle s’élève à 14 pour 100 pour ceux d’Amérique méridionale, ce qui établit une différence remarquable entre les minerais d’or de l’ancien et du nouveau monde, bien que les gisements soient absolument dans les mêmes conditions. »

Si c’est effectivement l'air, ainsi que je l’ai énoncé plus haut, qui produit la transformation de l’argent en or, il serait donc permis d’admettre, sous ce point de vue que le nouveau monde a paru au-dessus des eaux bien plus tard que les nôtre : en supposant que le passage de l’argent à l’état d’or s’effectue graduellement aussi vite dans l’ancien comme dans le nouveau monde, on peut assigner jà ces parties de continents l’époque respective de leur soulèvement ; c'est ce que plus tard les géologues pourront déterminer et vérifier, si ces données sont en rapport avec l’état chronologique des soulèvements partiels du monde.

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