DEUXIÈME PARTIE PREMIER MÉMOIRE
La seconde partie de mes travaux a pour but la recherche des causes qui régissent les métamorphoses des corps métalliques les uns dans les autres ; comme on le voit, le problème à résoudre est des plus ardus. Malgré les résultats auxquels je suis arrivé dès à présent, je n’ai point la prétention de le résoudre complètement ; j’aspire seulement à découvrir quelques-unes des causes qui influent le plus puissamment sur ces différents corps, et qui les portent à modifier leur état moléculaire en passant d’un état inférieur à un état supérieur d’inaltérabilité. Si je parviens à faire faire un pas de plus à cette partie de la science métallurgique des transmutations, je me trouverai suffisamment récompensé.
On trouvera peut-être que c’est de ma part une grande témérité de vouloir persévérer à poursuivre ces recherches, quand trop d’éléments me manquent à la fois , temps, appareils et livres que je n’ai pas le loisir d’aller consulter dans les bibliothèques. Je m’expose à répéter des expériences qui ont pu déjà être faites ; dans ce cas elles auraient pu me servir et me guider dans les expériences que je poursuis sous un point de vue différent. C’est une entrave de plus à mes recherches ; malgré cela, je n’en continuerai pas moins mes travaux^ parce que je suis fermement et profondément convaincu. J’ai fait de l’or, j’en fais encore tous les jours, en quantité^ très limitée, il est vrai, par des moyens dispendieux, mais je touche peut-être au moment de livrer au monde savant un procédé vraiment industriel pour faire de l’or, un procédé rentrant dans les conditions de la grande industrie, comme on fait du verre ou du bronze, comme M. Deville va faire un de ces jours de , l’aluminium.
Je n’ai point à entretenir mes lecteurs de ma position personnelle ; je me bornerai simplement à exposer mes expériences et les résultats auxquels je suis arrivé, en exprimant tous mes regrets que ces expériences ne soient pas aussi complètes qu’elles devraient l’être, comme elles-
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le seraient si j’avais pu employer des appareils plus convenables à ces sortes de recherches.
La lumière solaire, cet agent complexe, me semble être, comme je l’ai déjà dit, un des éléments importants dans l’œuvre des métamorphoses des corps ; il doit agir sur la matière par son action plus ou moins prolongée, en lui communiquant de nouvelles propriétés électriques et chimiques en vertu desquelles les molécules matérielles peuvent s’associer de différentes manières, en différentes proportions, suivant des arrangements moléculaires particuliers pour chacun des corps.
La lumière solaire doit aussi agir continuellement sur les molécules atmosphériques en les fécondant, c’est-àdire en les rendant propres à servir à la perfectibilité de tous les êtres vivants et inanimés. La lumière solaire n’influe-t-elle pas puissamment sur tous les êtres végétaux et animaux, qu’elle semble en quelque sorte vivifier ? De même, il me semble qu’elle doit agir sans interruption dans l’acte des métamorphoses des corps métalliques, c’est ce qui m’a déterminé à entreprendre mes expériences de transmutation sous son influence, je pense qu’en outre elle facilite et active considérablement certaines réactions chimiques.
Dans cette seconde partie de mes expériences, je fais
intervenir la lumière solaire dans le but de tâcher de déterminer son action dans l’acte des transmutations, d’une part en les comparant aux expériences faites à l’abri de l’influence de la lumière, de l’autre en comparant ses effets à ceux de l’étincelle électrique, du courant voltaïque et magnétique dans ces mêmes expériences.
Voici le résumé des questions que traitera cette seconde partie ;
1“ Quelle est l’action prolongée de la lumière solaire sur les gaz confinés secs et humides, soit isolés, soit mélangés ou combinés entre eux ?
2“ Quelle est l’influence prolongée de l’étincelle électrique du courant voltaïque et magnétique sur ces mêmes gaz seuls et en présence de la mousse de platine?
3“ Quelle est l’action prolongée de la lumière solaire sur les gaz confinés secs et humides, en présence des métaux seuls et alliés entre eux ? Répéter ces mêmes expériences à l’abri de la lumière solaire.
4“ Quelle est l’action prolongée du courant voltaïque et magnétique dans ces mêmes expériences, en plaçant les métaux dans le circuit voltaïque ?
5“ Soumettre à ces mêmes expériences les minerais tels qu’ils se rencontrent dans les mines.
6° Vérifier l’influence de la température, qui certaine-
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ment doit exercer des actions très diverses sur la marche et les résultats de ces différentes expériences. Il faudrait des appareils convenables pour qu’on puisse produire dans ces essais de transmutation des températures pouvant être élevées graduellement en les maintenant à un degré constant pendant toute la durée de l’expérience. C’est par ces opérations de tâtonnement qu’on parviendra à saisir les températures convenables pour arriver avec ^ certitude aux résultats qu'on veut obtenir ; hors dé là, jamais on ne possédera une voie sûre pour procéder avec sécurité.
Le calorique est une force incalculable qui agit à l’infini sur la matière et qui modifie à chaque instant son état. Cette force agit dans la plupart des cas comme le ferait la lumière solaire ; aussi je pense qu’on peut remplacer l’une par l’autre en l’appliquant convenablement.
Le calorique et l’électricité sont deux agents impondérables de forces incalculables qui agissent continuellement dans l’œuvre des métamorphoses des corps ; c’est par l’application de ces forces aux métaux, en présence des composés oxygénés de l’azote, que se résoudront les problèmes de la transmutation des corps métalliques les uns dans les autres.
Mes moyens ne mé permettant pas d’entreprendre à
la fois toutes ces expériences, je m’attacherai principalement à celles qui ont été la base de mes premiers travaux.
La plupart des expériences que j’entreprends, pour avoir plus de portée, devraient être prolongées plus longtemps et être faites avec tous les soins possibles ; l’insuffisance du temps conduit souvent à des résultats négatifs qui auraient pu devenir, par la suite, positi s. Aussi ne me rebuterai-je point de ces premiers essais, quand même ils ne seraient pas couronnés du succès que j’en attends.
Voici quelques-unes des expériences que j’ai entreprises à la température ordinaire ; elles ont été prolongées pendant plus d’une année.
ri® expérience. — J’ai suspendu dans un flacon d’un litre rempli d’oxygène humide, un morceau d'argent fin à mille millièmes, à l’aide d’un fil de platine que j’ai fixé avec un peu de gomme laque à la partie inférieure du bouchon à l’émeri ; l’appareil fermé est resté exposé à la lumière solaire ; au bout de six semaines, la grônaille d’argent avait pris dans certaines parties une teinte légèrement jaunâtre. Ces parties ont continué, avec le temps à prendre une teinte de plus en plus foncée ; au bout de six mois, elles avaient acquis une teinte rouge-jaunâtre
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comme l’oxyde de fer ; pendant les six derniers mois de la durée de l’expérience, la couleur de l’oxyde n’a plus changé. L’oxydation ne s’est pas propagée sur toute la surface de la grenaille, dont certaines parties sont restées avec l’éclat et le brillant de l’argent. Cette particularité m’a porté à penser que les parties oxydées sont celles qui ont été en contact avec les doigts, sans doute que la partie grasse et acide qui a adhéré à l’argent a condensé l’oxygène dans les parties dont elle a déterminé l’oxydation. Cet oxide, pour être réduit par la chaleur, a nécessité une température plus élevée que l’oxyde ordinaire ; jl a passé par la coloration noire avant que l’argent eût repris sa blancheur naturelle.
2® expérience. — J’ai suspendu, par un moyen analogue au précédent, dans un flacon bouché à l’émeri, un petit tube fermé par un bout contenant de l’argent fin précipité. L’expérience a duré le même temps que la précédente, sans qu’il y ait eu oxydation de l’argent qui a conservé pendant tout le temps le même éclat; j’ai observé qu’il s’est dissous plus difficilement dans l’acide azotique.
3® et 4® expériences, — J’ai répété les deux expériences dans le protoxyde d’azote : la grenaille d’argent a été suspendue comme précédemment; elle s’est oxydée dans
quelques parties seulement qui ont passé au jaune pâle et n’ont pas foncé en couleur comme dans la première opération. J’ai attribué la formation de l’oxyde à la môme cause qui avait produit l’oxydation de l’argentdans l’oxygène.
L’argent fin précipité de sa dissolution azotique acide par ducuivrepur, puis lavé et séché, a été suspendu dans le protoxyde d’azote; il ne s’est nullement oxydé; il a conservé pendant tout le temps son brillant primitif. Ce même argent, traité par l’acide nitrique, s’est dissous sans dégagement de gaz.
5® expérience. — J’ai répété l’expérience précédente dans le deutoxyde d’azote humide ; l’argent s’est dissous sans que j’aie pu distinguer la formation du gaz nitreux j le flacon était peut-être mal bouché, ce qui aura permis la formation du gaz nitreux par la rentrée de l’oxygène et par suite la dissolution de l’argent.
EXPÉRIENCES FAITES SOUS l’iNFLUENCE DU COURANT
volta'ique.
expérience faite à l’abri de la lumière solaire directe. — J’ai suspendu au moyen d’un fil de platine un gramme d’argent fin en grenaille dans un ballon à trois
tubulures rempli d'oxygène humide ; par les deux tubulures de côté j’ai fait passer les pôles de deux éléments de Bunsen, les pôles venaient aboutir à quelques millimètres de l’argent. Au bout d’un mois, l'argent avait pris dans toutes ses parties une teinte uniformed'une couleur jaune d’ambre; j’ai continué encore quinze jours cette expérience sans observer aucun phénomène particulier. L’oxydation de l’argent n’ayant pas changé de couleur, j’ai démonté l’appareil ; la grenaille pesée avait augmenté de 5 milligrammes, j'ai continué de nouveau l’opération après avoir rempli le ballon d’oxygène et ai chargé de nouveau la pile ; au bout de trois semaines, l’appareil ayant été démonté, l’argent. pesé n’avait pas sensiblement augmenté en poids, sa couleur était devenue seulement un peu plus foncée.
2'' expérience. — J’ai remplacé dans cette expérience l’oxygène par le protoxyde d'azote, l’appareil est resté le même ; au bout de quinze jours, l'argent était oxydé et avait la même couleur que dans l’expérience précédente. J’ai continué l’opération encore huit jours, l’argent pesé avait augmenté de 6 milligrammes. J’ai renouvelé le gaz et chargé de nouveau la pile : au bout de quinze jours l'appareil ayant été démonté, l’argent pesé n’avait pas •sensiblement augmenté de poids, l’oxyde était seulement
devenu d’une couleur plus foncée, il était plus dense et moins attaquable aux acides simples, sulfurique et nitrique, que celui de l’expérience précédente.
Ÿ 4® expériences. — J’ai répété les deux opérations précédentes sous l’influence de la lumière solaire avec un seul couple de Bunsen; l’oxydation de l’argent s’est effectuée plus promptement dans ces deux expériences, et c’est encore dans le protoxyde d’azote qu’elle s’est effectuée plus rapidement; l’oxyde formé avait également plus foncé en couleur dans le protoxyde d'azote que dans l’oxygène. L’oxydation s’est également arrêtée au bout de quelques jours comme dans les expériences précédentes ; c’est que l’oxyde forme une espèce de vernis insoluble qui empêche l’oxydation de se continuer plus profondément.
Ÿ et 6^ expériences. — J'ai placé dans le courant d’un circuit voltaïque d’un couple de Bunsen, un morceau d’argent fin en grenaille de 0,745 milligrammes dans de l’oxygène confiné ; l’expérience a eu lieu sous l’influence directe des rayons solaires. L’oxydation de l’argent a été bien plus prompte que dans les expériences précédentes. Au bout de huit jours, tout le morceau d’argent était devenu complètement noir ; au bout de quinze, l’appareil était démonté, l’argent avait augmenté de 8 milligrammes.
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J’ai recommencé l’opération et l’ai continuée encore quinze autres .jours ; la grenaille d’argent pesée avait augmenté de 5 milligrammes. J’ai prolongé l’expérience pendant trois semaines en renouvelant le gaz et l’acide; au bout de ce temps, la grenaille pesée n’avait augmenté que de i milligramme 1/2.
J’ai traité la grenaille d’argent par l’acide sulfurique pur à froid ; il s’est dégagé quelques bulles de gaz au commencement, mais l’oxyde ne s’est nullement dissous. J’ai retiré la grenaille après l’avoir lavée à l’eau pure ; je l’ai plongée dans l’acide nitrique pur à 40“ ; l’oxyde ne s’est nullement dissous, seulement il s’est détaché de la grenaille. Cet oxyde traité par le mélange de deux acides, sulfurique et nitrique, s’est immédiatement dissous.
Cette même expérience ayant été répétée dans le protoxyde d’azote, l’argent s’est encore oxydé plus rapidement, et l'oxyde produit était plus dense et plus noir que celui obtenu dans l’oxygène ; il était moins attaquable aux acides, mais soluble également dans le mélange des deux acides.
Cette même expérience étant répétée dans le deutoxyde d’azote, toujours en plaçant l’argent dans le circuit voltaïque, il s’est oxydé très rapidement sans offrir rién de particulier dans la marche de l’opération qui a sensi-
blement été plus prompte que dans l’expérience précédente; dans ces trois expériences, l’oxydation de l’argent a commencé à se développer sur les parties saillantes de la grenaille qui ont passé promptement au noir, tandis que les parties creuses qui ont passé au rose verdâtre, puis au violet, qui a foncé en couleur par l’action du temps, mais sans acquérir la même intensité que dans les pointes et les autres parties saillantes.
Ces trois expériences ont été répétées dans mon laboratoire, beaucoup plus de temps y a été consacré ; cependant l’oxyde formé n’a point acquis les mêmes propriétés que celui obtenu sous l’influence du soleil.
J’ai remarqué que l’oxyde d’argent obtenu dans l'oxygène, dans le protoxyde et le deutoxyde d’azote, sous la double influence du circuit voltaïque et de la lumière solaire, nécessite pour être réduit une température de plus en plus élevée ; les parties qui sont les dernières à se dissoudre sont celles qui se sont oxydées les premières. L’oxyde devient aussi de plus en plus insoluble dans les acides simples, sulfurique et nitrique. 2° Que les oxydes obtenus dans ces mêmes expériences à l’abri de la lumière solaire, nécessitent toujours une température plus élevée, pour être réduits, que l’oxyde obtenu par les procédés ordinaires. >
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N’ayant pu obtenir que de petites quantités d’oxydes par ces moyens, je me propose de recommencer ces expériences en opérant sur de la limaille d’argent soumise à l’influence du courant voltaïque, ce qui me permettra d’obtenir à la fois une plus grande quantité d’oxyde et de faire de nouvelles expériences sur cet oxyde obtenu par ces divers moyens.
J’espère présenter sous peu à l’Académie un second mémoire qui comprendra une partie de mes autres expériences que je continue depuis longtemps et qui approchent de leur terme. Elles mettront, je n’en doute pas, dans un nouveau jour, la possibilité de la transmutation de l’argent en or, c’est-à>-dire le phénomène tout entier si longtemps contesté et désormais incontestable, de la transmutation des métaux.