‹ L'or et la transmutation des métauxChapitre 4 sur 23 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

II n’appartient point à un simple ouvrier de la science tel que moi, de prétendre faire dans cette introduction de la science pure ; exposer quelques faits nouveaux, les rapprocher d’autres faits antérieurement connus, mettre en évidence la liaison qui les unit pour constituer la branche toute nouvelle de la science qui prendra rang désormais sous le nom de Transmutation des métaux; c’est à quoi je dois me borner. Les faits, du moins les faits satisfaisants et en nombre suffisamment respectable, manquent et probablement manqueront longtemps encore.

Les faits naturellement nous arrivent bien moins vite que les idées nouvelles, quant aux hypothèses plus ou

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moins plausibles sur les métamorphoses des corps métalliques les uns dans les autres. C’est que les faits ne peuvent se conquérir que par un labeur très-long, trespénible, très-dispendieux ; le temps manque toujours, et le temps, c’est l’existence, c’est la vie, c’est tout. Pour moi, si j’espère arriver promptement à faire accepter au monde ma découverte, qui doit être, après tout, l’une des gloires de notre siècle auquel elle donnera le moyen de composer et décomposer les corps à volonté, c’est par la persévérance, c’est par le concours et l’appui des hommes éclairés, des hommes d’avenir.

Remarquons d’abord combien, par cette découverte, les trois règnes, qui ne devraient en réalité en faire qu’un, sont rapprochés et rattachés l’un à l’autre. La dénomination d'êires inorganiques me semble éminemment impropre ; ces êtres ont, eux aussi, leurs organes ; ils n’aspirent qu’à se perfectionner, à vivre de le'ur manière, en passant d’âge en âge par diverses stations plus ou moins prolongées. La durée de ces stations dépend des circonstances plus ou moins favorables au développement de ce que je nommerai les individualités miné^ raies, jusqu’à ce que celles-ci arrivent à leur dernier de" gré de perfection, pour renaître sous une autre forme, après avoir dépassé cette limite, et venir alors en aide.

elles aussi, à la perfectibilité de ces premières individualités.

L’azote, ce corps indispensable à l'accroissement des êtres des deux règnes animal et végétal, doit aussi jouer un rôle important dans celui des êtres du règne minéral. Et qui nous dit que l’azote n’est pas également indispensable à la perfectibilité de tout cet ordre d'êtres? Ne peut-il pas agir sur eux par sa seule présence? Ces points seront sans doute ultérieurement éclaircis par l’expérience. Tout cet ensemble indique les rapports intimes entre tous les différents corps ; il rend sensible la force inconnue qui régit tous les êtres ; il mène invinciblement à ce qui sera le dogme incontesté de la science dans l’avenir : Vunilé de la matière. Ce dogme dès à présent admis tacitement par les savants de bonne foi, est en effet le seul conforme à l’unité de Dieu ; chaque nouveau pas en avant de la science nous révèle de nouveaux aspects de la toute puissance par laquelle tout' subsiste dans l’univers.

Je ne pense pas qu’il soit possible de sitôt de parvenir à démontrer séance tenante que les métaux sont des corps composés, et d’en donner immédiatement la démonstration par l’analyse et la synthèse ; il faudra longtemps s’en tenir à des expériences de longue haleine, exécutées en

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présence de forces peu développées, mais d’une action longuement prolongée ; il faudra même faire intervenir les masses pour arriver à la preuve de fait de la composition des métaux. Mais une fois qu'on tiendra la clé du système de combinaison des forces, la durée des expériences pourra être singulièrement abrégée ; car rien n’empêchera d’en modifier les formes à l'infini. J usque-là, allons doucement, ne demandons pas trop à la fois à nos expériences, c’est l’unique moyen d’approcher du but et de l’atteindre sans frais ruineux ; on risque au contraire d’en perdre tout le fruit en voulant aller trop vite ; j’en puis parler avec connaissance de cause, car c’est ce qui m'est arrivé à moi-même. *

Mon intention'est de consacrer quelques séances publiques à l’exposé de mes travaux sur la transmutation des métaux; j’y soumettrai âmes auditeurs l’or artificiel que j’ai obtenu, j’y développerai les faits relatifs à ma découverte avec tous les détails, de nature à jeter du jour sur le phénomène de la transmutation en or pur de l’argent allié.

J’aurais usé depuis longtemps de ce moyen de publicité et de propagation, si j’avais obéi seulement à mon vif désir d’augmenter le nombre des hommes pénétrés comme moi des vérités de la transmutation des métaux.

Mais le moment ne me semblait pas arrivé ; aucun écho n’aurait répondu à ma voix. Aujourd’hui, des savants connus et honorés du public ont eu la hardiesse (car c’en est une très grande) d’affirmer la possibilité de la transmutation des métaux, d’où découle forcément celle de la composition, et l’aveu implicite de l’unité de la matière ; je n’ai jamais prétendu autre chose. Je crois donc avoir en ce moment ce qui m’avait manqué à mon début, des chances pour réunir un auditoire et pour m’en faire écouter. Que, par ce mode de publicité, je fasse faire seulement quelques pas en avant à la science de la transmutation des métaux, et ma peine sera largement récompensée.

Quant à mes motifs pour livrer à la curiosité publique la série de mes précédents mémoires sur cette matière, le plus puissant de ces motifs réside dans les demandes qui me sont journellement adressées par écrit, par ceux qui désirent avoir cette série complète; je pense être à la fois utile et agréable à cette portion du monde savant qui veut bien y prendre intérêt, en réunissant mes Mémoires dans l’ordre selon lequel ils ont été présentés à l’Académie. D’ailleurs, les, expériences que je continue sans interruption exigent, pour la plupart beaucoup de temps. Les résultats de mes nouveaux travaux, à me-

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sure que je les réaliserai, seront successivement communiqués à l’Académie ; ils formeront une seconde série de mémoires.

J’ai lieu de conserver l’espoir fondé que la commission, composée de MM. Thénard, Dumas et Chevreul, chargée d’examiner mes opérations, ne tardera pas à faire son rapport, et qu’elle me viendra puissamment ea aide pour la continuation de mes expériences.

On me dit: si cette découverte de la transmutation des métaux pouvait être vraie, ce serait un grand malheur public. Je ne puis laisser passer cette objection ; je dois y répondre dans l’intérêt même de ma découverte.

D’abord, je comprends à peine comment des raisonnements de cette nature osent se produire en plein XIX® siècle. Si la production artificielle des métaux précieux peut amener quelques perturbations dans les transactions, cet inconvénient sera compensé par d’incalculables avantages.

Les modifications qui peuvent en découler seront graduelles, comme le sont sous nos yeux celles qui résultent des milliards déjà versés dans la circulation par les placers de la Californie et de l’Australie; la production de l’or, dans ce dernier pays, est officiellement évaluée pour 1854, à 8 millions par semaine, soit 416 mil-

lions par an ! Quels troubles, quels désastres publics peuton signaler comme produits par cette surabondance de l’un des signes représentatifs de la richesse? Il en sera de même des conséquences de la transmutation, le jour inévitable, prochain peut-être, où elle pourra s’effectuer par des procédés économiques et rentrer dans les conditions ordinaires de la chimie industrielle. On peut, au surplus, s’en rapporter avec toute sécurité aux mesures à prendre, le cas échéant, par un gouvernement éclairé pour sauvegarder tous les intérêts.

Que n’a-t-on pas objecté dans l’origine aux applications de la vapeur ? Nous en voyons pourtant de jour en jour grandir les immenses avantages; nous la voyons vivifier de plus en plus toutes les branches de l’industrie et du commerce, porter sur tous les points du globe l’activité, le bien-être, la vie ; et la vapeur n'a pas dit son dernier mot ; et, d’une heure à l’autre, elle peut être passée, débordée, remplacée. J’en dis autant de l'électricité. Pourquoi ceux qui redoutent la production artificielle des métaux, ne s’épouvantent-ils pas de l’électricité, de cette force magique qui transmet l’échange de la pensée avec une rapidité cent fois supérieure à celle des vents ? et les applications de l’électricité n’en sont qu’à leur début ;elles doivent enfanter bien d’autres prodiges !

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La transmutation des métaux aura donc son tour, sans plus de difficultés, sans résultats plus réellement dangereux. On peut défier l’esprit le plus profond, l’intelligence la plus vive et la plus pénétrante, de prévoir tout ce que cette découverte peut produire. Dans l’industrie, elle apportera d’importantes améliorations, les métaux facilement oxydables pouvant être remplacés par ceux qui s’oxydent difficilement ; on comprend ce qu'y gagneraient nos ustensiles de ménage en salubrité comme en propreté. Les sciences, la médecine, la physique, la chimie, sont appelées toutes également, chacune dans ses attributions, à répandre sur l’humanité, comme conséquences de la transmutation des métaux, des bienfaits sans nombre conquis par le seul effort de l’esprit humain luttant victorieusement contre les forces brutes de la nature.

Notons soigneusement un fait capital qui doit se produire avant même que tout cet avenir puisse être réalisé. La propriété foncière va prendre une valeur réelle, plus solide et plus stable que précédemment; quand les métaux précieux seront* démonétisés, cet accroissement de valeur de la propriété foncière se produira de lui-même.

Pourquoi les gouvernements, une fois que la production illimitée de l’or et de l’argent aura commencé à entrer dans le domaine des frais accomplis, n’accorderaient-

ils pas une prime à la propriété foncière, comme ils en accordent une aux métaux précieux ? Ce serait à bien plus juste titre ; car, la propriété foncière, base fondamentale du commerce et de l'industrie, de la tranquillité, du bien-être général et de la prospérité publique, a bien plus de droit que l’or et l’argent dont elle devrait tenir la place, à représenter à elle seule toutes les valeurs. Qu’est-ce, après tout, pour l’homme affamé, par exemple, qu’un lingot d’or et d’argent, s’il ne peut l’échanger contre ce qui se mange ? En temps de famine, le possesseur du blé est assurément plus riche que le détenteur de l’or ; le premier se passe du second, qui ne peut, lui, se passer du premier. La valeur des métaux précieux n’est que du second ordre ; elle est, sous certains rapports, purement factice et imaginaire. Du Jour où ils cesseront d’être reconnus comme ayant une valeur constante et légale, cette valeur s’évanouira; l’or et l’argent n’auront plus qu’une valeur sujette à la hausse et à la baisse selon les mêmes circonstances qui affectent toutes les valeurs industrielles. La propriété foncière la moins sujette de toutes à ces variations, est pour cela même la plus apte à représenter toutes les valeurs.

L’agriculture profitera largement de la transmutation des métaux ; elle occupera les bras rendus disponibles

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par la rédudion du nombre de ceux employés aux mines ; elle attirera à elle par l’attrait des salaires plus élevés .qu’elle pourra payer en raison de la plus grande stabilité de la propriété foncière, les bras intelligents qui désertent aujourd’hui les campagnes pour venir dans les villes encombrer les avenues de toutes les carrières industrielles ; l’espace me manque pour compléter cet aperçu du bien social découlant des applications de la transmutation des métaux.

J’ai maintenant quelques mots à adresser aux jeunes gens qui voudraient se livrer à des expériences dans cette voie. Le problème, qu’ils le sachent bien, est des plus ardus ; la solution peut être lente et laborieuse. Bien que 4>lusieurs fois j’aie réussi à résoudre une partie du problème par la transmutation en or pur de l’argent allié, j’éprouve encore des difficultés graves pour répéter cette expérience. Je ne puis donc trop engager ceux qui se mettront à l’œuvre, à procéder avec prudence, à ne pas hasarder à la fois tous leurs moyens d’action, s'ils neveulent s’exposer à des tourments sans nombre, aux déceptions les plus amères, à la perte de leur liberté, de leur repos. Ce n’est pas, direz-vous, le moyen d’aller vite : rien n’est plus vrai. Mais aussi, la voie que j’indique est la moins scabreuse, la moins périlleuse de toutes; c’est la

seule que doive suivre l’homme guidé par une sage prévoyance. Ne consacrez donc à vos expériences que ce que vos moyens vous permettent de risquer; vous pourrez ainsi les continuer plus longtemps et vous donner, par cela seul, plus de chances pour arriver au but, sans excès de dépenses. Si vous sacrifiez, au contraire, tout votre avoir par trop d’impatience, si, dans votre précipitation, vous multipliez inconsidérément les expériences coup sur coup, qu’arrivera-t-il ?-Vous aurez risqué de tout perdre sans arriver à rien ; le désespoir vous prendra, et qui sait où il peut vous conduire ? Conservez donc précieusement tout votre courage, et gardez-vous de vous laisser entraîner par quelque succès partiel. Que n’ai-je pas eu moimême de luttes à soutenir contre l’enthousiasme né de mes premiers résultats? J’aurais été capable, si je n’avais réussi à me dominer, de tout sacrifier à ma découverte. Mais j’avais présents à la pensée les exemples que tant d’inventeurs ont laissés ; leur triste histoire servit de frein à mon ardeur. C’est ainsi que j’ai pu persévérer dans mes travaux et poursuivre les conséquences de ma découverte. Les moments que j’y consacre sont, je dois l’affirmer, les plus doux de mon existence, et mon unique regret est de ne pouvoir donner une plus forte par de mon temps à ces chères études.

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La solution complète du problème est une oeuvre noble et grande ; elle promet tout à celui qui l’accomplira : honneur, gloire, fortune, la réalisation des espérances les plus illimitées, des plus immenses désirs. Mais, entre vous et ce résultat, attendez-vous à rencontrer des difficultés non moins grandes, proportionnées à la grandeur du résultat lui-même-: solution pour laquelle le mot sublime ne me semble pas exagéré, quand on en considère les incommensurables conséquences.

Que cette solution soit possible, n’en doutez pas ; les faits conquis par mes recherches en sont la preuve irrécusable.

Si mon propre témoignage ne semble pas suffisamment

exempt de préventions, qu’il me soit permis d’en alléguer

d’autres dont le poids en pareille matière ne peut êtrg

contesté. Voici dans quels termes M. Victor Meunier, \

l’éminent publiciste, rend compte de mes travaux, dans la Presse du 24 juin 1854.

« Le piédécesseur immédiat de M. Tiffereau dans la poursuite du grand œuvre, est (sauf erreur ou omission) l’auteur d’une brochure qui parut en 1832 sous le titre : V Hermès dévoilé. Malgré les promesses du titre, l’auteur se comporte en adepte ambitieux démériter les éloges adressés par Paracelse à ceux qui, ayant reçu communi-

cation des grands secrets de Dieu (Magnalia Del), ont la prudence de les tenir cachés jusqu’à la venue d’Élie, l’artiste.

« M. Tiffereau, il faut d’abord lui rendre cette justice, est plus élémentaire que son prédécesseur. On voit tout de suite que ce n’est pas dans les Œuvres d'Hermès^ dans le Pimandre, dans la Table des sept chapitres, dans la Table d' Émeraude, qu’il a cherché la clé mystérieuse de l’or. Il ne sera pas nécessaire qu’on fasse pour lui ce que Aulendus a fait pour Paracelse, un dictionnnaire des termes dont il s’est servi.

« Ancien élève et préparateur de chimie à l’école professionnelle de Nantes, s’il se rencontre avec les philosophes hermétiques, c’est parce qu’après avoir déversé sur elle tant de mépris, la chimie tend de nos jours à faire sa jonction avec Valchimie. Ici, comme en tant d’autres circonstances, il paraît bien, en effet, que la science adulte finira par venger la pensée philosophique des outrages qu’une science à ses débuts lui a prodigués.

« La chimie n’est plus, sans doute, comme au temps de Suidas, l’art de composer l’or et l’argent ; mais elle s’intitule elle-même science des transformations de la matière. Elle admet comme principe fondamental, que

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les propriétés des corps sont liées à leur arrangement moléculaire. Elle dit avec Laurent ; La forme, le nombre et l’ordre, sont plus essentiels que la matière (i). »

Sur la tombe encore ouverte de l’immortel créateur de la théorie de l’unité de composition organique, un chimiste disait ; « Elle (cette théorie pénètre maintenant dans les sciences chimiques et y prépare peut-être une révoluition dans les idées (2). » Et quelle nombreuse série de fait empruntés à la chimie minérale, à la chimie organique, à la cristallographie, nous pourrions invoquer à l’appui de cette pensée ? De là au principe même de la chimie, au principe de l’homogénéité radicale des métaux, ou, comme on dirait aujourd’hui de leur Isomérie, la distance encore infranchie ne paraît pas infranchissable. n

Dans ses leçons de philosophie chimique professées au collège de France, M. Dumas s’exprimait ainsi à propos de V Isomérie, principe dont la découverte lui est due ; « Serait-il permis, disait-il, d’admettre des corps simples isomères (3) ? » Cette question, vous le voyez,

1. Théorie des radicaux dérivés, page 5; — Extrait delà Revue Scientifique et Industrielle.

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