‹ L'or et la transmutation des métauxChapitre 6 sur 23 · PREMIER MÉMOIRE · texte numérisé non relu

PREMIER MÉMOIRE

Présenté à l'Académie des Sciences dans la séance du 27 juin 1853.

Les métaux sont des corps composés.

A toutes les merveilleuses créations industrielles qui signaleront le xix° siècle. à la postérité, je viens, humble et obscur ouvrier, apporter ma pierre pour l’édifice commun, La vapeur, l’électricité ont déjà changé la face du monde (et qui peut dire où s'arrêtera leur puissance ?) ; mais il est d’autres mobiles de la richesse publique, et j’en viens signaler un dont la découverte changera bien des conditions de travail et effraiera par sa portée les esprits les plus hardis. Il ne faut pas moins, pour me décider à confier au public la découverte que j’ai faite, que la conscience de son importance et l’honneur qui jaillira sur mon pays d’avoir été le berceau d’une pareille invention.

iT ai découvert le moyen de faire de l'or artificiel, j’ai fait de l'or.

l’or

A cette annonce, j’entends déjà les clameurs des incrédules et les sarcasmes des savants ; mais aux uns et aux autres, je répondrai: Écoutez et voyez.

Élève et préparateur de chimie à l’École professionnelle supérieure de Nantes en 1840, je m’adonnai sur- ;

tout à Tétude des métaux, et, convaincu que cette partie des sciences chimiques offrait un champ immense à moissonner pour un homme d’observation, je résolus d’entreprendre un voyage d'exploration au Mexique, cette terre classique des métaux. En décembre 1842, je partis : et cachant mes travaux secrets sous l’abri d’un art encore nouveau, le daguerréotype, je pus parcourir en tous sens ces immenses contrées, ces placers, cette province de Soiiora, ces Californies qui, depuis, ont tant fixé les regards du monde. C’est en étudiant les gisements des métaux, leurs gangues, leurs divers états physiques, c’est en interrogeant les mineurs et comparant leurs impressions, que j’acquis la certitude que les métaux subissaient dans leur formation certaines lois, cer- \

' tains stages inconnus, mais dont les résultats frappent l’esprit de quiconque les étudie avec soin. Une fois placé à ce point de vue, mes recherches devinrent plus ardentes, plus fructueuses ; peu à peu la lumière se fit, et je compris l’ordre dans lequel je devais commencer mes tra-

LA TRANSMUTATION DES METAUX i; I

vaux. Après cinq ans de recherches et de labeurs, et réussis enfin à produire quelques grammes d'or parfaitement pur.

Il m’est impossible de peindre l'immense joie que je ressentis en touchant ce but si désiré. Dès lors je n eus qu'une pensée fixe, rentrer en France et faire profiter mon pays de ma découverte. Quitter le Mexique était fort difficile alors, car les Américains venaient de s'emparer de 'Vera-Cruz, de Mexico et de Tampico, et il ne fallut pas moins de six mois pour venir de Guadalajara à Tampico, où je me suis embarqué pour la France en mai 1848.

A mon arrivée, je constatai de nouveau les propriétés de l’or que j’avais artificiellement obtenu : cristallisation, aspect, densité, malléabilité parfaite, ductilité, insolubilité absolue dans les acides simples, solubilité dans l’eau régale et les sulfures alcalins: rien n’y manque. La quantité que je possède aujourd’hui ne peut me laisser aucun doute sur le fait de la découverte et sur le peu de frais au moyen desquels j’ai pu la préparer.

Maintenant, pour faire disparaître le merveilleux dont cette découverte ne manquera pas d’être entourée aux yeux de bien des gens, il faut que je dise quelles sont les vues qui m’ont guidé dans mon travail, et comment ma

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réussite a été l'œuvre de déductions logiques déjà acquises à la science.

Les métaux ne sont pas des corps simples, mais bien des corps composés.

Les alchimistes et les philosophes hermétiques du moyen-âge n’avaient aucune théorie fixe dans leurs recherches sur la nature des métaux ; guidés par une pensée mystique et voyant dans tous les corps de la nature un mélange de matière et d’émanation divine, ils pensaient pouvoir arracher à la nature le secret de ce mélange, et, dégageant la matière brute de son essence, la ramener à un type unique, pour les métaux, du moins. De là l'idée de ce qu’ils appelaient le grand œuvre, la pierre philosophale, la transmutation des métaux.

Divisés en plusieurs sectes, les illuminés se flattaient vainement de découvrir une panacée propre à prolonger la vie des hommes au-delà du terme ordinaire, tandis que d’autres, les plus positifs, se bornaient à chercher la transformation des métaux vils ou imparfaits en métaux précieux et parfaits, c’est-à-dire en argent, en or.

Les travaux de ces hommes sont restés stériles, sauf les quelques remèdes héro'iques dont ils ont doté l’art de

guérir, remèdes puisés dans les préparations antimoniales et mercurielles principalement ; au commencement de ce siècle, il était de bon goût de jeter le sarcasme à pleines mains sur ces fous d’une autre époque, et c’est à peine si aujourd’hui quelques savants rendent justice à l’idée, à la pensée mère qui a guidé les alchimistes.

Posons d’abord un principe fécond admis aujourd’hui par tous les chimistes : Les propriétés des corps sont le résultat de leur constitution moléculaire.

La nature nous présente un grand nombre de corps polymorphes qui, suivant qu’ils cristallisent dans un système ou dans un autre, acquièrent des propriétés très différentes, sans que, cependant, leur composition soit altérée ou changée en aucune façon. Ainsi le carbonate de chaux rhomboédrique ou spath calcaire, et le carbonate de chaux prismatique ou arragonite ont exactement la même composition, et cependant possèdent des propriétés très différentes. La science est parvenue à produire ces deux sels à volonté sous ces deux formes. L’un d’eux possède la double réfraction, l’autre ne la possède pas; l’un est plus dense que l’autre, l’un enfin cristallise à la température ordinaire, l’autre seulement à la température de plus de loo degrés.

Tout le monde sait que le soufre possède des proprié-

tés différentes suivant la température à laquelle on l’a exposé et la forme cristalline qu'on lui a fait prendre. Une foule d’oxydes métalliques, tels que certains oxydes de fer et de chrome, se substituant à d’autres bases dans les sels, leur donnent des propriétés diverses sous des formes typiques. Les oxydes de zinc, de mercure, plusieurs combinaisons de ées métaux, changent de propriété sous l’empire d’un changement de constitution moléculaire produit par la chaleur ou des forces électriques. Le platine spongieux, l’argile chauffés à blanc, déterminent, par leur simple immersion dans un mélange d’oxygène et d’hydrogène, la combinaison de ces deux gaz, dont le résultat est de l’eau.

Dans la nature organique, ne voyons-nous pas des phénomènes analogues se produire chaque jour.^ L’amidon ne se transforme-t-il pas en sucre par son seul contact avec l’acide sulfurique, sans que, cependant celui-ci soit altéré .î" N’est-ce pas à la présence d’une matière azotée qu’est dû le phénomène de la fermentation qui fait subir aux matières organiques de si curieuses transformations } Enfin, le cyanogène, ce radical composé, n’est-il pas le produit de l’action d’une base alcaline sur une matière azotée? Je pourrais citer mille autres faits à l’appui du principe énoncé, si je ne craignais de paraître

vouloir faire étalage de science. Je répéterai donc simplement qu’il n’y a rien que de très juste dans cette pensée que : la constitution d'un corps étant changée, ce corps acquiert des propriétés nouvelles, tout en conservant sa nature intime, sa composition, si l’on veut.

En conséquence, il suffira de découvrir le corps qui, par sa force catalytique, peut agir sur le corps qu'on veut transformer, puis de mettre ce dernier en certaines conditions de contact avec lui, pour opérer cette transformation, 'Voilà le principe qui n'est nié par aucun chimiste aujourd’hui, celui que j’ai mis en application, et auquel je dois mon succès.

Dans un ordre d'idées analogues, répéterai-je ici tout ce qui a été dit et écrit par les modernes sur la probabilité de la composition des métaux ? Si l’on part de la théorie de Stahl, qui considérait les métaux comme formés d’un radical et d’un principe appelé phlogistique pour arriver à Lavoisier qui, par sa théorie de la combustion, a si longtemps fait faire fausse route aux observateurs ; si enfin on considère que tous les corps de la nature, végétaux et animaux, en nombre incalculable, sont formés pourtant de trois ou quatre éléments, malgré leur immense diversité, et si l’on réfléchit que ce n’est jamais qu’avec un très petit nombre de substances simples

L OR

que la nature produit tous les composés, n’est-il pas naturel de penser que les quarante et quelques métaux, considérés aujourd’hui comme des corps simples, ne sont que des mélanges, des combinaisons, peut-être, d’un radical unique avec un autre corps inconnu, mal étudié, sans doute, dont l’action nous échappe, mais qui seul modifie les propriétés de ce radical, et nous montre quarante métaux là où il n'y en a qu’un r Comment admettre que la nature ait créé cette quantité de m.étaux divers pour former le règne inorganique, quand, avec quatre éléments au plus, elle a créé une si prodigieuse quantité de végétaux, et d’animaux ? Et, si un homme vient à démontrer ce corps inconnu qui a échappé à tant de recherches, et à le faire agir sur un métal donné, qu’y a-t-il de surprenant à ce que cet homme change la nature de ce métal en fui donnant, avec une constitution moléculaire différente,, les propriétés de tel autre métal dans lequel existe naturellement cette constitution ?

En voilà assez sur ce sujet pour tout homme quelque peu versé dans l’étude des sciences physiques, et pour le bon sens de tous. J’arrive maintenant à préciser la position. J 'ai pu produire de l’or et arriver à la transformation complète d’une quantité donnée d’un métal en or pur. J’ai dit déjà que cette quantité donnée était de quelques

grammes, et jusqu’à présent je ne suis pas encore parvenu à opérer sur une masse assez considérable pour pouvoir dire que j’ai réussi en grand. Pour y parvenir, il me faut d’autres ressources, je les demande à ceux qui voudront se mettre en rapport avec moi. Je ne veux pas, à moins d’y être contraint, avoir le sort de tant d’inventeurs dédaignés dans leur patrie, porter à l’étranger le fruit de ma découverte, et en faire profiter nos rivaux en industrie. Je fais appel à mes compatriotes, et j’attends de la publicité l’aide dont j’ai besoin pour parfaire mon œuvre.

En terminant, je crois inutile et imprudent, peut-être de faire des réflexions sur l’immense portée de la production de l’or artificiel; la France possède le plus fort numéraire de l’Europe, environ trois milliards de francs ; la dépréciation prochaine de l’or, par l’abondance de ce métal provenant de la Californie et de l’Australie, sont deux faits assez faciles à rapprocher pour que les conséquences en découlent d’elles-mêmes.

Je me tais donc et j’attends.

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