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LES TROIS MAGES

Et voici : l'étoile qu'ils avaient vue, en Orient, marchait devant eux.

Saint Mathieu. — C . Il, verset 9.

Les autres étaient déjà dans la rue. La nouvelle de la mort de Jaurès circulait de bouche en bouche, provoquant, dans ce quartier ouvrier, une émotion indescriptible. Des hommes, indignés, levaient le poing dans la direction des boulevards, du côté des quartiers aristocratiques de la Madeleine et des Champs-Elysées, et les femmes, maudissant la politique, gémissaient en embrassant les mioches.

Quelqu'un reconnaissant Jules Grondât, le signala à la foule qui l'acclama. On suppliait Jean Sarrias, qui était l'ami de tout ce monde, de venger le tribun socialiste.

— Venez avec nous, cria Jules Grondât. Il faut que, ce soir même, la vengeance soit accomplie.

Il n'en fallait pas plus. A cette invite, des jeunes gens, des filles, des voyous, qui rôdaient par là, se formèrent en bande ; dans l'espoir d'une émeute, où il y aurait de bons coups à faire, des glaces de devantures à briser, des éventaires à saccager, des boutiques à dévaliser. Des ouvriers, sincères, indignés du crime lâche, se joignirent à la horde pour protester, et ils furent, bientôt, plus d'une centaine.

En chemin, cependant, Sarrias, rejoint par Anavan, causait avec Lénine, le Russe en veston et casquette, qui marchait entre eux, l'air sans passion :

Vous seul, citoyen, seinblez très calme.

— Je parais calme, parce que je le suits.

Vous n'avez pas souillé mot, ce soir, •'■ la

réunion. %

— A quoi bon ? J'écoute, et j'entends venir mon heure. En tout cas, Sarrias, je vous aurais dit, comme Danton : « De l'audace ! encore de l'audace 1 et toujours de l'audace ! »

— Vous êtes, j'imagine, pour la suppression des frontières et des patries, ainsi que Jaurès ?

Lénine répondit :

— Jaurès, camarade, n'était pas contre les frontières et les patries. Il a déclaré que les nations sont nécessaires. Il a écrit : <c Les briser, ce serait renverser les foyers de lumière distincte et rapide, pour ne plus laisser subsister que l'incohérente lenteur de l'effort universel, ou, plutôt, ce serait supprimer toute liberté, car l'humanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l'unité à an vaste despotisme asiatique.

— La Russie, le point de départ d'une conquête qui engloutirait toute l'Europe Occidentale ! fit Sarrias ironique, je ne vois guère ça : le globe, sous la domination du Tsar blanc.

— Ou d'un tsar rouge, pourquoi pas ? Ln rêveur à poigne, écartant du bien d'autrui le préjugé de respect forcé qui lui est encore attaché, partagera, un jour, les propriétés et les fortunes immenses. privilèges, là-bas, d'une caste, entre la multitude des paysans et ouvriers, entre tous ceux qui n'avaient rien \ par le morcellement agraire, il installera son autorité formidable à Moscou, rayonnant sur toutes les Russies, et des millions de malheureux le

défendront, sauvagement, afin de garder leur part de la terre et de maison. Celui qui donnera tout ce qu'ont, injustement, les trop riches, aux trop misérables, ne croyez-vous pas. monsieur Anavan, qu'il méritera de s'appeler, un jour, L'Empereur des Pauvres, plus encore que vous ? Moi, Lénine, par exemple, l'Empereur des Pauvres, sans blague, vraiment.

— ■ En attendant, un ukase de Mcolas II, pour le moment, et pour des temps encore, autocrate absolu, militaire et religieux, vient de décréter, en Russie, la mobilisation générale. Et vous n'avez que vos songes, mon pauvre « tavarish ».

— Ils renouvelleront le monde, camarades Anavan et Sarrias, et sur les ruines accumulées, après des ténèbres plus ou moins longues, et peut-être sanglantes, on verra resplendir une merveilleuse aurore.

— Boréale ! ricana Sarrias, énervé.

. Lénine, doucement :

— C'est toujours une aurore. Et je vous ferai observer que moi, je ne me suis pas moqué de vous, Sarrias, tantôt, quand vous parliez de bouleverser Paris et toute la France... L'avenir fera connaître, de nous deux, le raté de son rêve. Ceux qui ont le moins, auront le plus : c'est leur tour. Et l'ouragan, qui est en train de se déchaîner, avancera, j'espère, l'heure du prolétariat.

Anavan riait, pour tromper son inquiétude, à côté de ces deux déments, à la furie concentrée, tranquilles et contagieux.

— Vous m'avez expliqué, plusieurs fois, votre système, Lénine, et je proclame en vous, avec l'entêtement invincible qui caractérise votre force, un désir

fantastique, sinon le pouvoir de créer et de détruire. Mais votre bolchevisme me dépasse et m'effare ; il est effrayant et sombre, lointain, — heureusement,

— comme ce morceau de nuit infinie, entre les toits, sur nos têtes.

— Il est étoile, mon cher, et j'y vois mon étoile. Sur un rire de fou, — à idée fixe, comme Sarrias,

— le petit homme chauve souleva légèrement sa casquette, puis, au croisement d'une rue transversale, les mains dans les poches de son veston, ses deux coudes écartant les. gens, il disparut dans la fouir gt dans l'obscurité.

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