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LA MORT DE JAURÈS

Ce fut une stupeur. Ensemble, les assistants s'étaient levés, anxieux ; ils demandaient au porteur de la nouvelle de s'expliquer. Le secrétaire de Grondât donna brièvement les détails :

— Voilà, citoyens. Jaurès avait achevé de dîner au café du Croissant.. Il allait monter au journal pour écrire son article. Il était à la longue table, à gauche de l'entrée. Assis sur la banquette, près de la croisée basse, sur la rue Montmartre, il avait, à sa droite, Landrieu, et, de l'autre côté, Renaudel. De sa belle voix grave et caressante, il venait de donner ses instructions à des collaborateurs. Dans le restaurant, un va-et-vient de consommateurs et quelques curieux dévisageaient Jaurès. J'ai entendu dire : « Que penset-il de la guerre ? » Le citoyen Dilée montrait à Renaudel le portrait de sa petite fille. « Peut-on voir ? » demande Jaurès, avec son bon sourire. Il regardait la photo. Soudain, un éclair, deux coups de feu : Jaurès s'effondrait sur l'épaule de Renaudel. Tout le monde, debout, gesticulant, criant. Les deux balles assassines avaient été tirées, à bout portant, par la fenêtre ouverte sur le trottoir et près de laquelle le Patron se trouvait adossé.

— Va donc ! fit Grondât.

— On avait étendu le corps sur la table de marbre, débarrassée. Un pharmacien voisin a appliqué son oreille contre le cœur qui battait à peine. Il a tâté le pouls. Plus rien. Renaudel, avec des serviette»,

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épanchait le sang qui sortait de la blessure, un trou minuscule dans l'occiput, avec, autour, un peu de matière blanchâtre.

— Vite, lambin 1 Jaurès est mort P hurle Jules Grondât.

— A dix heures moins vingt. Un médecin, trouvé enfin, s'est tourné vers nous, qui avions des sanglols dans nos gorges serrées, et vers la foule, emplissant le café : « Messieurs, tout le monde n'a plus qu'à se découvrir. » Ecartant cette foule, un capitaine en tenue de campagne, le revolver en bandoulière dans sa gaîne de cuir, s'est précipité sur le cadavre du tribun, son ami, en l'embrassant. Et, quand on a sorti, transporté sur un brancard, le grand homme assassiné, cet officier, prêt à partir pour la frontière, le précédait, en levant son képi. Alors, à l'angle de la rue Montmartre et de la rue du Croissant, grouillantes de gens accourus, s'est élevée une immense acclamation : « Vive la France I », à la vue de ce képi levé, brandi au-dessus du grand orateur à jamais silencieux.

Anavan dit à Sarrias :

— C'est la leçon du mort.

Mais Grondât interrogea :

— Qui donc est l'assassin ?

— Un hébété, maigre et blond, qui croit avoir tait de « l'Action Française ». Je l'ai interviewé pendant qu'on le passait à tabac, avant qu'il fût emmené par les agents. Il me dit, hoquetant : « Jaurès aurait entravé la mobilisation générale. — Comment t'appelles-tu, salaud ? » Il m'a répondu fièrement : « Raoul Villain. »

— Raoul Crétin ! fit Grondât.

LE CANON D'ALARME Si

À présent, les invités de Sarrias se regardaient, angoissés, navrés. Ainsi, à quoi servait à ces socialistes, anarchistes, libertaires, de désarmer, si l'adversaire politique ne désarmait pas ? Une grande colère les agitait ; une soif de vengeance immédiate allumait, dans leurs yeux, de mauvaises lueurs. Jean Sarrias, montant sur la table, vociféra triomphalement :

— Eh bien ! vous la voyez, la trêve des partis, l'union sacrée ! C'est bien cela : levez les bras au ciel, camarades, et l'adversaire, qui ne vous a pas quittés de vue, vous surveillait encore, s'empresse de vous tirer dessus !... Ah ! que je fais bien, moi, de ne pas vous écouter !... Je répondrai seul à cet acte imbécile et féroce.

Il oubliait que lui-même venait d'annoncer aux treize pourquoi il se proposait de commettre un attentat retentissant. Villain, en tuant Jaurès, voulait supprimer un obstacle au massacre mondial ; Sarrias, en abattant un personnage haut situé, le Président Poincaré, croyait faire avorter l'ouragan.

— Non, pas seul ! rugit Jules Grondât, emporté par la fureur. Tu as raison, Sarrias. On nous bernait avec de3 paroles mielleuses... Il faut que, tous ensemble, nous vengions l'apôtre de la paix universelle.

— Allons-y, alors !... A bas les bourgeois ! A bas la guerre !... Descendons sur les boulevards et soulevons le peuple !

Gagnés, électrisés par cette haine, les autres applaudirent, sauf Marc Anavan, qui, désespéré, comprenait l'erreur lamentable, essayait de s'opposer à cette folie :

— Camarades, mes chers amis... réfléchissez un

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peu, avant d'agir. Je vous en supplie, attendez demain.

— Demain, pensez-vous !... Nous serons tous en prison, car on craindra, de notre part, de terribles représailles. C'est tout de suite, que nous devons répondre à celte offense, à celle attaque sournoise de nos pires ennemis. A ce coup d'apaches, nous allons opposer noire haine impardonnable. Dans la rue. camarades, et en avant !

Marc sentit l'inutilité des mots. Mais il ne voulait pas ; il ne pouvait pas abandonner Sarrias. Sur le seuil, Clémence, qui avait écouté, mourante de peur, lui prit le bras :

— Oh ! monsieur... ne le laissez pas aller seul... Je sens qu'il va lui arriver malheur.

Silvelte. pâle comme une morte, atteignant, elle aussi, son dieu, son mari, son amant, tandis que la bande descendait l'escalier :

— Et toi, Marc ?... que vas-tu devenir ?... Que vas-tu faire ?...

— Comptez sur moi, toutes les deux, répondit-il. Je vous jure de faire tout au monde pour les détourner de leur projet funeste. Je reviendrai vous dire ce qui se sera passé.

Elles s'aperçurent que sa voix tremblait un peu, et elles faillirent tomber. Mais, quand même, elles le suivirent des yeux, une confiance au cœur.

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