L'AME DE LA PATRIE
Par la voix du canon d'tolarnie, La France appelle s<;s enfants.
Allons, dit le soldat. \u\ armes 1 C'est ma mère; je la défends;] Mourir pour la patrie, elr...
Les douze, maintenant, montaient, toujours suivit de leur séquelle, vers le boulevard Poissonnière, là. devant la façade rouge et or d'un grand quotidien, le Malin, ils se heurtèrent à nue foule dense. Il y eut un choc, des grondements de lt<mi> graves el angoi et la masse compaele, qui stationnait dans un large espace, sur les deux trottoirs et sur la chaussée, lisant, tracées en lettres blanches, sur des transparents
indigos, lumineux, les nouvelles sensationnelles relatives aux menaces de guerre, résista.
Alors,
la bande escortant Jules Grondât, Sarrias, Marc Anavan se disloqua. Son désordre et ses cris s'estompèrent devant la réprobation de cette foule silencieuse, qu'on sentait se prolonger à droite et à gauche jusqu'au boulevard Voltaire, et à la rue Royale, la foule immense des soirs de fête et de fièvre, mieux, la grande foule émouvante de toutes les classes mêlées, sorte de fleuve humain qui s'étendait et se déroulait par vagues inégales, entre les cafés et leurs devantures éclatantes.
Et la troupe braillarde — dont une partie se dirigeait cependant, avec Jules Grondât, vers les bureaux du papier quotidien de Jaurès, l'Humanité, — se fondit dans cette foule anxieuse et angoissée, comme une riviérette torrentueuse dans les eaux larges d'un grandi fleuve. Les visages étaient tournés, tous, vers les transparents lumineux, où était annoncé l'abominable attentat contre le tribun, où pouvait paraître, d'un instant à l'autre, la suprême, l'épouvantable nouvelle :
la guerre.
A côté d'Anavan et de Sarrias, quelqu'un dit :
— Jaurès aurait, certainement, été la voix qui exhorte, suscite, enflamme les courages, un Gambetta.
Un autre ajoute :
— Le Tonnerre et le Dictateur de la Victoire. Tout le conseil de guerre de Sarrias s'est dispersé
dans cet amas de peuple où l'on sentait, par un bruit confus de paroles quasi-chuchotées, sans un cri distinct, l'exaltation et l'angoisse. Jaurès assassiné, c'était le commencement de l'abattoir, un taureau fauve
immolé, propitiatoire. Hélas ! il n'y a pas que le premier mort qui compte. Combien de zéros — héroïques — s'ajouteront à cette unité, dans les mois qui vont suivie ? Six. davantage, peut-être ? Ce fut un million et demi de morts, rien que pour la France.
Deux officiers de la garde républicaine, à cheval, apparurent sur la chaussée, suivis d'un trompette, à cheval, comme eux. Un trompette ? Pourquoi ? Pour des sommations ? La foule calme et comme recueillie, s'écarte, les yeux toujours levés vers les affiches, où va surgir, peut-être, ce soir — déjà terrifiant — l'irré parable.
L'attente exaspère chacun et Tétreint.
Et voici Silvette et Clémence. N'ayant pu renfoncer leur envie de suivre les hommes et de savoir ce qu'ils allaient faire, elles avaient, d'abord, suivi, de loin, leur troupe raccolée en chemin, n'osant s'y mêler. Mais, devant cette houle de gens, sur le boulevard, elles craignirent de perdre de vue les deux êtres qui étaient toute leur vie, Anavan et Sarrias, aussi d'être seules dans cette effervescence,
et elles se rapprochèrent d'eux.
Anavan eut pour Silvette un sourire tendre, et Sarrias, tout en gardant sa figure durcie par une colère déjà renfrognée, à chaque minute renforcée, prit la main de sa compagne si dévouée ; il la tint nue minute dans une longue pression affectueuse. Les lieux apôtres comprenaient ce qui venait à eux d'amour intense et profond.
Où les camarades socialistes, anarchos, plus ou moins ? Éparpillés, noyés dans la marée mouvante et grondante d'un peuple frissonnant à l'idée que demain, peut-être, il aurait à se battre contre l'en-
vahisseur. De leur groupe, qui était furieux tout à l'heure, dans l'atelier du sculpteur sur bois, au troisième étage de la maison ouvrière, rue des Archives, il ne restait qu'un quatuor uni, dans le remuement de cette vaste agglomération, devant la façade mystérieuse et pourpre d'un journal, centre de fils télégraphiques, aux fenêtres illuminées, aux cadres bleus annonciateurs des dépêches.
Anavan et les deux femmes, Silvelte et Clémence, sans échanger une parole, observaient Sarrias. Il avait une figure de désastre, quasi-décomposée. Immobile et muet, devant le transparent, sur lequel s'inscrivaient les télégrammes fatidiques — préludes d'un ouragan mondial — il comprenait que tout ce qui menaçait dans l'air, dépassait ses pauvres petites ambitions et son idée personnelle, sa révolte agonisante.
En plus, sans se rendre compte de ce qui évoluait en lui, il était très ému, angoissé même, torturé d'une crainte. Mêlé à cette foule, il subissait l'ambiance ; il éprouvait aussi cette peur instinctive des animaux groupés, à l'heure précédant un orage qui se prépare quelque part, et que nul ne voit encore. Pourtant, à cause de l'électricité qui sursature l'atmosphère d'un maléfice imperceptible, les bêtes tremblantes se serrent les unes contre les autres, et lèvent leurs prunelles inquiètes vers l'horizon chargé de lourdes masses noires. Ici, la foule était comme les animaux apeurés, et elle se tournait vers l'Est, où était le danger.
go L'ORAGE
l;appel de la France
Au même instant, survint une colonne bruyante de très jeunes gens, excités, des étrangers, Serbes. Russes, Polonais, Italiens, Tchèques et Roumains, qui, peut-être, plus conscients de l'imminence de l'orage, manifestaient, déjà, en faveur de la guerre, qu'ils croyaient libératrice. Ils aimaient la France, ces fils d'étrangers, ces métèques, et, les premiers, ils allaient par les rues, en chantant, un drapeau français en tête de leurs drapeaux.
Ils venaient du côté de la place de l'Opéra ; dos Parisiens et quelques midineltes s'étaient mêlés à leur cortège, et ils défilaient, dans la nuit tiède, en chantant. :
Mourir pour la Patrie !
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
Quand ils arrivèrent, devant le journal, le Matin, ils durent s'arrêter, car la foule profonde leur opjk> sait une barrière. Devant eux. un passage se fit, pourtant, et ils traversèrent lentement. Or. celui des jeunes gens qui. de quelques pas, s'avançait en tête, demeura, un instant, immobile, v niant lire les dépêches, et le drapeau français qu'il portait, flottant au vent. s'arrêta, incliné sur Sarrias. L'anarchiste, le vi frôlé par les plis tricolore* irrité, inconsolé,
les écarta brusquement. et laissa échapper une sièreté qui trahissail son navrement, presque l'horreur et le dlégoût de ce drapeau, celui de son pays :
— Tl m'emm...
Une sorte de géant était à côté d'eux, qui, les ayant reconnus, regardait Anavan et Silvette. C'était un porion délégué, venu, sans doute, à Paris, en liaison avec la Confédération Générale du Travail, le Chaliapine des pauvres, qui, le premier mai, avait, à Montceau-les-Mines, il y a trois mois, lancé à toute volée, avec une poitrine d'orgue, à la réception processionnelle de l'apôtre, l'hymne international dont le refrain était repris, en chœur, par toute la ville. Il avait entendu l'injure cambronnesque, et, de sa voix de stentor, il entonna : le Chant des Girondins :
Pur la voix du canon d'alarme La France. appelle ses enfants.
Allons, dit le soldat : Aux armes !
C est ma mère ; j<> la défends !
La beauté de la voix, des paroles, l'émotion de l'heure, qu'est-ce qui souleva cette foule oppressée, quasi-silencieuse, jusque-là, aux gorges serrées par l'approche redoutable des héroïsmes, dont l'imagination entendait le halètement pénible des canons monstrueux qui s'éveillaient dans l'ombre et dressaient, partout, leurs gueules stupides, cette foule en désarroi, sous les éclairs de nouvelles tragiques ? Mais, de toutes les bouches, dans le cortège des manifestants, comme dans les remous de la foule, s'éleva le refrain, dans un mouvement, soudain, presque joyeux, d'acceptation de tout, de la lutte décidée, de sacrifice et d'espérance :
Mourir pour la Pairie !
C'est le sort le plus beau, le plus di.ïne d'envie.
Sarrias était blême. Il souffrait physiquement, dans son effondrement moral. Les frontières ne seraient donc pas que des lignes, tracées sur les cartes géographiques, et des poteaux, de loin en loin, aux limites
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de chaque pays ? Elles surgissaient du sol, ce soir, au Nord et à l'Est, immatérielles, mais sensibles d'autant plus, comme une longue et haute muraille de pierre et de fer, dont Routes les portes se refermaient. Sarrias découvrait et comprenait, soudain, que la patrie existe, qu'elle est une réalité. Il revoyait le « mas h paternel, en Provence : il lui sembla que des fluides s'évadaient de la glèbe, des champs fleuris de la Côte d'Azur, des blés et des vignes, des prés et des pom rniers normands, des jardins de Versailles et des landes bretonnes, montaient de toute la terre française, émanations de toutes les maisons, des foyers, des rivières, des chemins et des roses, de tout ce qui voulait être défendu contre les envahisseurs, et tous ces fluides régionaux saturaient l'air. Le Dauphiné, le Lyonnais, l'Auvergne, la Gascogne, la Bretagne, la Bourgogne, la Vendée, la Normandie, les provinces, avec leurs anciens costumes, surgissaient, en son esprit, apparitions vivantes, qui, contre les voleurs et les assassins, appelaient leurs fils au secours.
Nul n'a vu passer un courant électrique, et pourtant cette fée, l'Electricité, existe. Ainsi, « la Patrie ». Son fluide, à ce moment, sortait, s'évadait de partout, en France, des choses et des gens, devenait sensible, dans le frémissement de la nation, au garde-à-vous, dans ses frontières fermées ; méphitique encore, pour lui, il oppressait Sarrias. Il avait nié la Patrie, et voilà qu'Elle l'assaillait, brusquement, le saisissait à la gorge. Elle le prenait, avec ce drapeau, comme une écharpe amicale. Lame de la Patrie lui parlait, maintenant, lui chuchotait des mots à l'oreille, lui étreignait les doigts dans la main de sa femme, une Lor raine, toute instinct et clarté.
Une sorte d'ozone national, qu'il respirait, l'enveloppait, surchauffait l'atmosphère du soir d'été magnifique, sous l'innombrable scintillement d'étoiles, et, dans ces effluves violents que dégageaient les paysages de France, Silvette et Clémence, qui étaient, tout à coup, l'une sur une collette de Provence, le minois rieur d'une olivarelle, et l'autre, une figure messine, adorée, aux cheveux ornés d'un large nœud de rubans noirs.
Et le chanteur, au gueuloir de stentor, reprenait, fier de sa voix retentissante et de son succès :
Par la voix du canon d'alarme La France appelle ses enfants...
Secoué d'un frisson douloureux, car toutes ses chimères s'effondraient, s'écroulaient, agonisaient dans cette ambiance tragique de patriotisme ,qui s'exaspérait dans l'attente de l'inévitable, parmi tous ces gens qui se cherchaient, peut-être, pour se donner du courage, parlaient ensemble sans se connaître, grisé par cette émotion de Paris, le soir d'un attentat stupide, comme lui-même, rêvait d'en commettre un, pour empêcher les massacres épouvantables, Sarrias, hâve, en détresse, était gagné par le délire environnant, pris dans l'emballement, comme empoigné, roulé, par une vague irrésistible, et il se sentait fléchir.
Marc Anavan, qui observait cette débâcle de l'ancien homme, lut, tout haut, à Sarrias, en lui touchant le bras, une dépêche qui s'inscrivait, à ce moment, sur le transparent bleu, en lettres blafardes :
Les Autrichiens bombardent Belgrade.
L'état de siège est proclamé à Berlin.
L'Allemagne envahit le Luxembourg-
g4 L'ORAGE
Puis, montrant d'un geste, le spectacle de ces jeunes gens, Serbes, Russes, Polonais, Italiens, Tchèques et Roumains, de races différentes, et unis, quand même, dans une fraternité touchante, le réconfort de cette foule d'anonymes qui. tous, se sentaient amis, il. fit, à voix basse :
— Pour qui sont, maintenant, vos haines ? Anavan n'insista pas, car Sarrias avait deux iurmes
qui perlaient et grossissaient, prêtes à couler sur ses joues pâles, au coin de ses yeux troubles. L'antimilitariste fixait ce sacré drapeau, toujours flottant devant lui, et qui, par instants, le caressait.
Soudain, le forcené saisit le morceau rouge de l'emblème tricolore, que, tout à l'heure, il avait outragé, repoussé, comme un chiffon rétrograde. L'approchant, doucement, de ses lèvres, il murmura :
— France ! je te demande pardon.